Autres textes

 

L'âge du numérique



Bertrand de Jouvenel, célèbre futorologue, disait en boutade que depuis le Néolithique il ne s'était pas passé grand chose. Et par cette sorte de regret, il exprimait son aspiration à de grands changements à venir. Avec l'entrée dans l'âge du numérique, il aura été comblé!

La courbe de montée en puissance technologique de l'humanité est assez semblable à celle de l'explosion démographique : une ligne basse et horizontale pendant des millénaires, puis soudain et tout récemment une montée quasi verticale; avec cette différence que la courbe démographique devrait selon les démographes, plafonner à 7 ou 8 milliards, puis revenir à 6 comme aujourd'hui, tandis que la courbe de la puissance technologique des êtres humains ne laisse prévoir aucun ralentissement. La puissance des ordinateurs doublant tous les 18 mois (loi de Moore), Ray Kurzweil, gourou américain et auteur à succès d'un livre intitulé significativement " Les machines spirituelles ", nous annonce que la puissance des ordinateurs égalera celle du cerveau humain en 2020, puis la dépassera de façon exponentielle : l'âge du carbone, celui de la biologie " naturelle " sera bientôt révolu, et un nouvel avenir s'ouvrira à nous, celui d'une nouvelle forme de vie et d'intelligence artificielles qui feront de nous des cyborgs surhumainement puissants (et supposément heureux? ) : "En 2099, il n'y aura plus de distinction claire entre les humains et les ordinateurs ", n'hésite pas à écrire Kurzweil!. Nous serions donc parvenus, selon les uns, aux portes du posthumanisme, tandis que d'autres prévoient le développement d'un " cerveau planétaire " grâce aux réseaux numériques préfigurés par l'Internet, et les bienfaits d'une intelligence humaine collective, qui nous permettra d'achever la création divine du monde en une cyberdémocratie mondiale et une noosphère globale, réalisant le meilleur du potentiel de l'humanité. Auguste Comte et Teilhard de Chardin triompheraient bientôt grâce aux nouvelles technologies numériques.

Entre ces fervents de l'utopie technologique, surtout américains, et d'autre part les humanistes grincheux qui contestent l'impact réel du numérique, où nous situer?

Tantôt ce sont les idées qui changent le monde (les religions, Galilée et Copernic, la trilogie révolutionnaire liberté-égalité-fraternité, le communisme, etc.), tantôt ce sont les technologies : celles du feu, du fer, de l'imprimerie, de l'électricité, de l'atome, celles du numérique; et dans tous les cas, ces idées ou ces technologies semblent nourrir quand elles naissent un puisssant esprit de prosélytisme et de conquête.

Aujourd'hui, sous le choc du numérique, les technologies semblent changer plus vite que les idées et déstabiliser nos civilisations, nos valeurs fondamentales et le sens même de notre aventure humaine. Manifestement, le numérique est source tout à la fois d'une augmentation spectaculaire de notre productivité économique et de notre créativité intellectuelle. Ainsi, ces nouvelles technologies ont brisé le cycle habituel des crises économiques et permis de maintenir la prospérité dans nos pays pendant une décade ; mais plus encore, les nouvelles technologies numériques, base de notre société de l'information et de la nouvelle économie, en remettant en question nos idées, nos conceptions et procédures scientifiques, économiques et culturelles traditionnelles, ont créé les fondements d'une étonnante culture de l'innovation dans nos civilisations du Nord. Et nous savons que c'est l'esprit d'innovation qui a créé les grands moments de l'histoire, aussi bien du judaïsme, du christianisme, de l'islam ou du communisme, tandis que le triomphe de l'immobilisme et du conservatisme dans l'évolution de ces mêmes courants de pensée, et en particulier aujourd'hui dans les civilisations du sud, bloquant les changements culturels, est souvent la source de blocage technologique et donc de recul économique et politique. Il en résulte non pas tant un " choc des civilisations ", selon l'expression simpliste et dangereuse de Samuel Huntington, qu'un choc de la richesse innovatrice et arrogante contre l'humiliation et la pauvreté sans espoir.

Mais ne serait-il pas plus juste de souligner que les innovations technologiques elles-mêmes naissent de la dynamique des courants d'idées nouvelles, comme en témoigne l'essor actuel de la technoscience? Il semble qu'il y ait un lien direct entre l'innovation des idées techniciennes et la créativité des idées culturelles, économiques ou politiques.

Il faut le souligner clairement : la culture de l'innovation n'est pas divisible. La dynamique des idées et des technologies va du même pas, dans tous les domaines, comme le montre aussi le kaléidoscope actuel des effets du numérique qui se reflètent et se multiplient dans tous nos champs d'activité humaine.

C'est dans cet esprit que j'ai participé activement à la promotion du numérique depuis bientôt 20 ans. Et il est essentiel que le Québec ait fait ce choix du numérique et de l'innovation, comme une priorité politique, réaffirmée sans cesse avec vigueur aussi par le gouvernement fédéral. C'est ainsi que nous pourrons assurer l'avenir de notre culture autant que de notre prospérité.

" Il faut une compréhension d'ensemble de l'univers ", disait au XVIe siècle Giordano Bruno, parce que tout est lié. Le lien actuel entre les hommes, entre les sciences, les arts, la politique, l'économie et les cultures, il semble que ce doive être les technologies du numérique. Le numérique n'est qu'un langage instrumental, binaire et assez élémentaire, mais associé à l'électricité et aux machines cybernétiques - celles qui traitent de l'information - il semble révolutionner le monde. Pourtant c'est abusivement qu'il devient une métaphore que plusieurs prennent à la lettre, celle d'un univers virtuel, le cyberespace, un monde parallèle, où nous évoluerions en apesanteur et qu'on prétend être un simulacre plus réel que le monde réel. Beaucoup y investissent leurs espoirs les plus angéliques, d'autres y trouvent une compensation euphorique à la misère du monde d'ici-bas; d'autres déduisent de son efficacité technique que l'univers est le résultat d'un logiciel sophistiqué dont nous découvrons peu à peu les codes sources (de grand horloger, Dieu est devenu grand informaticien). Et s'il est vrai que la densité ontologique du réel s'évalue à la quantité d'informations que nous en avons, le simulacre numérique du monde que nous programmons aujourd'hui est plus réel que le plancher des vaches, parce que sa réalité même devient une somme gigantesque d'informations.

Le défaut de l'esprit d'innovation, c'est souvent l'irréalisme ou la naïveté. Et il semble que l'aspect élémentaire et réducteur du langage binaire en informatique suscite aussi parfois un simplisme de l'esprit, face à la réalité, comme on a pu le voir spectaculairement dans la spéculation du capital de risque en faveur des compagnies de technologies numériques et dans l'oubli des lois élémentaires de l'économie et du commerce. Irréalisme, naïveté et simplisme face à la complexité de la vie et du réel sont les revers de la médaille de la culture d'innovation numérique, qui peuvent en ruiner les vertus.

Après nous être efforcés en Occident pendant quelque cinq siècles - depuis la Renaissance italienne - de construire une image expérimentale et réaliste du monde, voilà que nous tentons à nouveau de lui substituer une image numérique irréelle, que nous jugeons plus efficace pour le transformer selon notre désir de puissance! Cyberprométhéens, les hommes reculent les limites de leur imaginaire, que ce soit dans leur fantasme de globalisation du monde, de reprogrammation génétique du code de la vie, d'intelligence artificielle et collective et de lutte électronique du Bien contre le Mal! Le monde entier serait destiné à devenir " intelligent ", c'est-à-dire numérique, selon le vocabulaire actuel, dans le sens où l'on parle de plus en plus souvent d'écoles intelligentes, de bombes intelligentes, de réseaux intelligents, d'objets, crayons, voitures, maisons, agents intelligents, etc. La démocratie elle-même deviendra-t-elle intelligente et mondiale? Et sera-t-elle alors gouvernée, en raison de sa complexité, par l'intelligence artificielle d'un Grand Ordinateur Central? Avec une police intelligente et omniprésente grâce aux satellites et aux puces individuelles qui nous seront greffées à la naissance à côté de notre code-barre?

Il est permis d'émettre des doutes sur les excès de fantasmes que suscite parfois le choc du numérique. Mais pour ceux que cette révolution technologique fascine, - comme c'est mon cas - il est d'autant plus important de dénoncer ces fantasmes dangereux et de leur appliquer notre esprit le plus critique.

Le monde numérique ou virtuel n'est pas un univers parallèle, nouvel avatar de l'idéalisme religieux, qu'il faudrait adorer, même s'il est jusqu'à un certain point un psychotrope pour les esprits fragiles qui veulent échapper à leur frustrations et aux misères du monde réel. Je n'hésiterai pas à postuler que l'univers n'est pas davantage le résultat d'un puissant Logiciel, même américain, que d'un grand système d'Horlogerie, même suisse, et que la science en s'identifiant à ses outils numériques, en transformant le génome humain en langage informatique simpliste à quatre termes a, g, t, c risque de devenir aveugle à de nombreux aspects complexes de la vie.

Mais pour autant, si nous considérons avec plus de réalisme la maîtrise du numérique, comme jadis celle du feu, du fer, du bronze ou de l'atome, comme un outil d'une puissance faramineuse, sans tomber pour le numérique dans l'adoration qu'a pu susciter le feu, si nous pratiquons la fascination critique, l'âge du numérique est un moment prodigieux de l'histoire de l'humanité, qui nous invite à exercer notre créativité, notre intelligence critique autant que notre imagination et à renouveler beaucoup de nos modes de pensée, de nos comportements artistiques, culturels, économiques, scientifiques et même politiques. Ainsi, alors que la fracture numérique creuse aujourd'hui encore davantage l'écart entre civilisations du Nord et du Sud, il n'est pas exclu que nous imaginions des outils numériques de développement, d'éducation et de communication qui, au contraire, puissent contribuer à atténuer le fossé entre riches et pauvres, et à nous donner davantage accès à la diversité des cultures et des valeurs humaines.

Publié dans Le Devoir, 4 mars 2002.
« retour