Hervé Fischer

 

 

 

 

MYTHANALYSE

DU FUTUR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Théorie fiction

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’embarquement pour Cyber

Écrire et publier directement sur Internet est un rêve facilement réalisable. Et j’en ai découvert les délices, mais aussi les abîmes, depuis que j’ai cliqué sur la petite flèche apparemment si anodine d’envoi de mon écran d’ordinateur, qui m’invitait, en larguant les amarres de mon livre, à monter une voile de plus de 300 pages sur le vaste océan Internet. Pardon d’avoir alors pensé au tableau pré-romantique de Watteau, le célèbre Embarquement pour Cythère évoquant le désir du voyage pour un ailleurs aussi prometteur, qu’inconnu.

En publiant Mythanalyse du Futur en février 2000 directement sur Internet, j’ai rêvé de mettre au monde en un instant un livre qui devenait virtuellement accessible partout, gratuitement, immédiatement, 24 heures sur 24. Et ce fût, je crois, la première publication directement sur Internet d’un tel livre inédit destiné au grand public. J’ai rêvé d’un livre ouvert, que chacun pourrait commenter, critiquer, développer, constituant un 2e livre parallèle au mien. J’ai rêvé d’une communauté de mythanalystes, échangeant aisément leurs idées à travers le monde entier, et progressant ainsi sur les horizons multiples des cultures et des expertises, dans l’interprétation diverse de nos imaginaires collectifs. Pourtant je n’ai jamais cru aux excès euphoriques de la technologie numérique, ni au mythe de la communication fusionnelle et universelle, que nous annoncent les prosélytes de la nouvelle religion Internet, ni dans l’intelligence partagée d’un ailleurs quasi-transcendantal appelé Noosphère. Une belle invitation au voyage, mais pour les nonos !

Et si j’ai cru protéger nos forêts, la vérité m’oblige à admettre aujourd’hui que personne ne lit plus de deux ou trois pages sur un écran d’ordinateur. En attendant que le e-book soit capable de rivaliser en prix et en confort de lecture avec un simple livre traditionnel, il faut donc reconnaître que l’impression d’un livre comme Mythanalyse du Futur exige quelques 330 feuilles imprimées d’un seul côté, en grand format, au lieu de 150 feuilles petit format recto-verso. Cela prend quelques heures sur une imprimante domestique et une demi cartouche d’encre. Et toutes ces feuilles en désordre échappent à la main, à moins de les attacher avec une grosse pince… Pourtant j’avais délibérément opté pour une publication la plus simple possible, style livre de poche, en renonçant à toutes les possibilités extraordinaires de l’édition électronique, afin de m’assurer que le livre soit chargeable rapidement – quelques minutes avec un modem ordinaire – et n’exige aucun logiciel particulier. Je me suis donc privé – provisoirement sans doute – de toutes sortes de merveilles de la technologie, encore trop peu répandues, qui m’auraient pourtant permis d’explorer une esthétique nouvelle, de recourir à la puissance des agents intelligents, d’offrir des lectures parallèles, des renvois à des bases de données de recherche, à d’autres sites, et d’intégrer des illustrations et des séquences vidéo, bref d’exploiter toute la créativité fascinante des technologies multimédia interactives.

Certes le progrès de cette technologie est si rapide, - on ne parlait as encore d’Internet au début des années 90 - que d’ici 10 ans ou moins, je pourrai recourir sans hésitation à tous ces nouveaux moyens d’écriture, aux couleurs, à l’hypergraphisme, et peut-être même lire sur écran aussi agréablement que sur du papier traditionnel, ou imprimer recto-verso en petit format aussitôt reliable, ou charger mon e-book de poche et le lire au lit, à la plage ou dans le métro comme un livre du bon vieux temps! Mais avouons que ce bon vieux livre, mis au point pendant des siècles, demeure encore aujourd’hui un objet technologique extraordinaire et difficilement égalable.

Un autre souci me titille : chaque année nous apporte sa nouvelle version d’ordinateurs, et de logiciels plus puissants et je crains que le texte de mon livre ne s’évanouisse à jamais dans le progrès de la technologie, qui le rendra inaccessible ou illisible si je ne suis plus là pour le transférer régulièrement sur les nouveaux formats. Il est à la merci aussi des pirates et des taggers qui hantent nos océans, où se cachent des virus mangeurs de textes, des MTI - les maladies transmises par Internet - , des sirènes fatales et de multiples monstres encore inconnus. À moins qu’il ne sombre corps et âme dans un big crash informatique. Je l’avoue : j’ai donc pensé à en garder secrètement quelques exemplaires imprimés sur papier, disposés en plusieurs lieux différents, pour tenter de survivre aux injures du temps technologique, qui vieillit et se fane incroyablement plus vite que le bon vieux temps de Gutenberg.

Ai-je donc vieilli moi-même si vite aussi, infecté peut-être par un de ces virus informatiques, au point de renier ma fascination de longue date pour la révolution numérique?

Je dirais plutôt que la bataille des nouvelles technologies n’est plus à faire : elle est gagnée. Ses victoires rapides occupent tous les champs de nos activités humaines, du moins dans les pays riches, c’est-à-dire dans 10% peut-être de la population humaine, mais s’imposeront sans doute peu à peu au-delà de l’apartheid technologique actuel dans les pays du sud aussi, et cela en beaucoup moins de temps qu’il n’en aura fallu pour que se répande la civilisation du livre.

Il est donc temps de passer à l’étape suivante d’appropriation, et de résister à l’hypnose que semble engendrer les nouvelles technologiques sur notre esprit critique. Il nous faut apprendre à penser la technologie numérique, reprendre notre pouvoir d’homme face aux machines, repenser l’humanisme, au lieu de tomber dans le miroir aux alouettes cathodiques. Cela pourra nous éviter bien des désillusions et des erreurs, non seulement dans notre vie culturelle, mais aussi économique, voire scientifique. L’univers n’est pas un simulacre tout numérique et le retour du principe de réalité nous guette.

Le plus extraordinaire pourtant de mon expérience de publication sur Internet – et je le souligne pour terminer ce courriel avec optimisme, c’est de pouvoir à tout moment retravailler le texte, bien que déjà publié en ligne, corriger, approfondir, reciseler, prendre en compte des suggestions ou objections que je reçois, ou de nouvelles lectures ou méditations auxquelles m’invitent mes promenades habituelles en forêt. En édition papier sous le nom d’un éditeur, même le plus prestigieux, mon livre serait déjà un objet mort sur les étagères des libraires. Sur Internet, il demeure vivant et ouvert, et je peux continuer à dialoguer avec lui et ses lecteurs quotidiennement et le modifier constamment, au lieu d’attendre avec impatience que mon cher éditeur, si les chiffres de vente le satisfont, décide d’une éventuelle réédition et accepte que j’y ajoute des chapitres ou retravaille l’écriture au fil des pages.

Pour les centaines de courriels que j’ai reçus directement, et pour cette liberté d’être écrivain et mon propre éditeur sur Internet, sans frais et virtuellement partout, pour ne pas risquer de devenir l’auteur d’un livre épuisé ou envoyé au pilon après un an, je reprendrais sans hésiter aujourd’hui, après 9 mois d’expérience, la même décision de publier directement sur Internet.

Je dois reconnaître cependant qu’il est bien difficile d’habiter une île perdue sur l’immense océan Internet, à moins que le nom de cette île ne soit au moins marqué sur les cartes des autres navigateurs. Et il faut admettre que si tout le monde parle d’Internet, très peu de navigateurs s’y arrêtent pour lire un livre, à moins qu’il s’agisse d’un feuilleton à suspense et très populaire. Les habitudes de lecture des lecteurs sont encore en papier! C’est là où l’absence d’un éditeur et diffuseur professionnel, même en papier, se fait encore sentir le plus vivement.

J’ai donc rêvé d’un éditeur hybride, aimant publier à la fois sur papier et sur Internet : ne serait-ce pas le meilleur des mondes?

Virtuellement vôtre.

h.f. – Un courriel de Pékin, octobre 2000.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Table de navigation:

 

00 – L’embarquement pour Cyber

0 – 11 111 010 001 4

1 - Le jardin numérique 17

2 - La scène sociologique 18

3 - La rupture mythique de 1789 30

4 - Mai 68 et l'avènement de l'idéologie de classe moyen 36

5 - Passage de la psychanalyse à la mythanalyse 59

6 - Le tableau parental 75

7 - L'origine du monde 85

8 - L'anthropomorphisme de la pensée 106

9 - Mythes langagiers 119

10 - Les li-mythes 131

11 - Le mirage de la raison 137

12 – Le mythe de l'art ________________________________ _144

13 - L'évocation de la nature absente 162

14 - Pensée magique et intelligence artificielle 179

15 - Les aventuriers de la science 196

16 - Un désir pulsionnel de communication…………….….227

17 - Paradis terrestre sans frontières 261

18 - Les conquistadores de l'iconomie 274

19 – Le simulacre numérique… 294

20 – Cyber-Prométhée 300

21- Le miroir ironique 315

 

 

 

 

 

 

 

 

0 – 11 111 010 001

Après 500 ans d’efforts pour construire une image réaliste de l’univers, l’invention du simulacre numérique contemporain marque le retour à une

interprétation idéaliste du monde.

Où va le monde?

Vers l’an 3000 ?

Pourquoi le Futur est-il devenu l’espace imaginaire où nous inscrivons notre vie, nos valeurs, notre déficit de sens, le bien, le bonheur de l’humanité, le progrès, la réalisation de notre désir de pouvoir, en effaçant le passé, en niant l’instant présent?

Où nous situons-nous, entre le mythe de la Création et le mythe du Futur?

Qui écrira la métaphysique du Futur?

1000 ans à l’échelle de l’homme, c’est au-delà de ce que nous pouvons penser ou prévoir, au-delà du concevable. Pourtant, à l’échelle de l’univers, qui se compte en millions d’années-lumière, ce n’est qu’un court instant.

Nous n’avons jamais pris le réel vraiment au sérieux! Nous avons toujours douté de sa densité ontologique. Nous lui avons sans cesse substitué des croyances et des modes opératoires magiques, religieux ou aujourd’hui numériques et virtuels.

Un univers en yoyo

Quatre époques principales semblent marquer l’histoire de l’humanité.

La première serait celle de l’univers dit primitif ou premier. Sous le signe de l’animisme, cet univers rapprochait le sacré du profane dans une relation intégratrice de l’homme à la Nature et aux forces mystérieuses qui l’animent. C’est à ces forces polythéistes qu’il fallait s’adresser magiquement pour agir efficacement sur le monde.

Le dualisme polarisé

Platon a ébauché l’idée d’un univers dualiste. Le mythe de la caverne valorise l’eidos, les concepts, les idées pures, donc un idéalisme, un ailleurs, par rapport auquel le monde réel que nous percevons ne serait qu’illusions, ombres et simulacres, pâles reflets imparfaits des idées pures. Le sage doit s’en détourner, s’en arracher, pour contempler le vrai monde des idées. Alors que le monde premier liait l’ici et l’ailleurs dans une vision animiste et naturaliste de l’univers, la philosophie idéaliste de Platon opposa donc un ailleurs survalorisé à un ici-bas dévalorisé. Le dualisme était polarisé dès sa fondation.

Cette deuxième époque de l’histoire de l’humanité ouvrait la voie aux religions monothéistes, qu’il s’agisse du Judaïsme, du Christianisme ou de l’Islam, toutes bâties sur une opposition dualiste entre un ici-bas dévalorisé, une vallée de misères, dont il faut détourner le regard et un ailleurs transcendantal survalorisé, paradisiaque, parfait. L’homme dépend alors de cet ailleurs transcendantal, le monde de Dieu qui a créé la terre et la vie. Notre salut est dans le divin. Nous découvrons dans les Livres Saints l’explication de la création du monde et les valeurs auxquelles nous devons croire. Nous nous adressons à Dieu pour agir sur le monde. Et les artistes représentent dans les icônes et les vitraux cet univers transcendantal, pour nous inviter à le contempler et à oublier le monde inférieur où nous sommes nés.

À sa manière, le bouddhisme a lui aussi opposé un négativisme absolu du monde réel (ou apparemment réel) à un ailleurs survalorisé de lumière fusionnelle auquel on accède en s’échappant du monde d’ici-bas dans le nirvana.

L’invention de l’humanisme et du réalisme

La 3e époque commence avec le Quattrocento. Le nouvel esprit de la Renaissance italienne a été soutenu par l’Église catholique, soucieuse d’humaniser la religion pour mieux lutter à la fois contre la montée de l’athéisme et contre l’hérésie mystique cathare. L’Église valorise l’image du Christ – Dieu fait homme -, commande des œuvres à des artistes soucieux de construire une image plus réaliste de l’univers. Ce changement se traduit par l’invention de la perspective euclidienne tendant à représenter le monde réel en trois dimensions, le réalisme des visages, le développement de la science et de la technologie, de la médecine expérimentale, à l’opposé de l’alchimie, la valorisation du travail humain, à l’opposé de l’oisiveté aristocratique.

Le professeur Freud dirait que ce fut la revanche du principe de réalité, après une évasion imaginaire excessive vers l'au-delà.

Cette évolution du monde occidental nous mène jusqu’aux Encyclopédistes de la fin du XVIIIe siècle. Mais le réalisme est aussi difficile à construire et soutenir philosophiquement que le déisme ou la croyance à un ailleurs transcendantal. Le réalisme ne s'est pas imposé sans hésitations, difficultés ni remises en question nombreuses. Et des philosophes comme Kant mirent en doute le caractère ontologique du réel, en lui imposant les formes a priori de la sensibilité. Après Kant, le réalisme devra se limiter à un monde d’apparences phénomènales.

Le XIXe siècle sera le temps de l’affirmation du réalisme, en peinture, en littérature, en musique, dans les sciences expérimentales et les technologies. La photographie prétendra prendre la relève de la peinture, par sa technique d’objectivité. C’est le temps de Courbet, et de sa célèbre peinture – L’origine du monde – qui en réduit le mythe sacré à l’exhibition d’un sexe féminin réaliste et provocateur. Balzac et Zola font triompher la littérature réaliste. Puis l’impressionnisme s’éloigne du réalisme, privilégiant l’énergie de la lumière colorée au détriment des formes, même si ses sujets de prédilection étaient pleinement réalistes : le plein air et la vie quotidienne. Le symbolisme marque un nouveau mouvement d’opposition, anti-réaliste. Le futurisme propose une vision dynamique du réalisme, niant la matière au nom de l’énergie et de la vitesse. Le cubisme, à son tour, relativise la vision. Et l'invention de l'art abstrait nous entraîne dans des langages métaphysiques ou psychologiques opposés à tout réalisme. Le surréalisme aussi dévalorise le réalisme, recomposant les éléments du réel sous le signe du rêve. Le surréalisme repolarise notre vision en deux mondes, celui de la réalité, inférieur, et celui de l’inconscient, un monde onirique supérieur, qui gouverne notre rapport au réel.

Bientôt nous assisterons au mouvement de la déréalisation de l'art, au rejet de l'art comme production d'objets, aux propositions de l'art conceptuel, en opposition avec le nouveau réalisme de Pierre Restany ou avec le pop art de la société de consommation américaine; puis l'hyper-réalisme, d'inspiration photographique reviendra à charge.

Dieu que le Réalisme aura duré peu de temps dans l’histoire de la peinture et aura aussitôt suscité une multiplication de mouvements anti-réalistes! Comme si nous avions du mal à prendre le réel au sérieux et à lui faire confiance. Nous paraissons de fait incapables de le considérer comme une référence plus importante, plus dense, plus réelle et plus attirante que l’imaginaire, le symbolique ou le religieux!

Le monde supérieur des nombres

À la fin du XXe siècle, avec la révolution douce de l'informatique, nous assistons à la mise en place extrêmement rapide d'un nouveau monde transcendantal : le simulacre numérique du monde réel. Nous élaborons un nouvel univers virtuel, irréel, totalisant sous la forme d'un langage informatique toutes nos informations accumulées sur le monde réel, qui se substitue au monde réel, tout en prétendant le décrire et l'opérer. Cette noosphère de l’intelligence partagée nous est présentée comme un aboutissement de la création, sa perfection, par rapport auquel le monde d’ici-bas paraît quasiment trivial, en perte de réalité. Et ce simulacre devient notre champ d'action scientifique, technologique, économique, le lieu de notre exploration et, bien entendu, de notre imaginaire, de nos rituels, de notre création culturelle, de nos jeux et divertissements, de nos enseignements, donc de nos investissements intellectuels, mais aussi financiers les plus importants. Le monde réaliste prend une valeur négative, le monde numérique une valeur positive. La polarisation du dualisme s’est inversée à nouveau.

L’invention du simulacre numérique, n’est pas une tendance inattendue. Il s’impose aujourd’hui comme le retour incessant de l’irréalisme, ou de l’idéalisme qui dominent l’histoire de l’humanité depuis ses origines.

Nous avions quitté au moment du Quattrocento le monde transcendantal du Moyen âge, avec ses dieux auréolés et ses fonds bleu ciel ou dorés. Nous revenons, après une époque dite réaliste de quelque 500 ans, à un nouvel univers tout aussi transcendantal : l'univers numérique, de plus en plus valorisé idéologiquement, par rapport au monde réaliste, sous le signe des nouveaux dieux de la science et de la technologie.

Cette métaphore numérique, que construisent aujourd’hui nos ordinateurs pour nous décrire  le réel, ou plutôt pour le construire, avec le langage binaire informatique, et nous en assurer le contrôle, s’est imposée au détriment du monde de la matière.

Le simulacre numérique

Le simulacre numérique qui nous aspire n’est qu’une nouvelle interprétation du monde; mais c’est celle de notre temps, dominante et incontournable; elle est opérationnelle et elle accapare le champ d’expression et d’action de l’âme, de l’art, de la science, de l’économie, de la politique et du social, de l’éducation et de la communication, de la télévision, du cinéma et de la musique et même d’un prétendu " post-humanisme ". Voilà donc tout un nouveau défi, non seulement pour l’artiste, pour le chercheur, mais aussi pour le philosophe, celui qui mettait en doute la religion et ses excès, le réalisme et ses épaisseurs, et qui se doit désormais de questionner les excès de ferveur et de pouvoir de cette nouvelle interprétation de l’univers. Il ne s’agit aucunement d’une philosophie grincheuse et négativiste, mais bien au contraire ouverte au monde et à l’aventure humaine. La science contemporaine est partie prenante au plus haut point dans la création de la Weltanschauung du XXIe siècle, au moins autant, sinon plus que l’art.

 

 

 

Le miroir aux alouettes cathodiques

L’utopie technologique est fascinante et pourra nous mener très loin, pour le meilleur ou pour le pire, selon l’usage que les hommes en feront. Mais ce n’est pas le temps de tomber dans le miroir aux alouettes ou de se laisser hypnotiser par ce simulacre. Évitons de prôner une nouvelle religion à la Teilhard de Chardin d’un cyber-achèvement de l’univers. Il faut repenser l’humanisme, en considérant le sens que l’homme doit donner à ces nouvelles technologies. Évitons de nous engouffrer dans un post-humanisme naïf ou néo-barbare. Il est grand temps de questionner cette nouvelle sorte de pensée magique et d’élaborer une grille d’analyse philosophique et mythanalytique critique.

La raison est un mythe

Notre Weltanschauung est toujours mythique. Ce sont nos mythes qui fondent notre relation au " réel ", notre interprétation, nos inventions et nos actions.

La raison elle-même est un mythe. C’est par l’imagination et l’action, que nous pensons le monde.

Pour tout le monde, un mythe est une histoire fausse qu’on raconte. Pour le mythanalyste, c'est le monde, qui est mythique.

La mythanalyse postule que tout ce que nous pouvons en dire est sans doute faux. Sauf que le monde est là! Il n'est pas un bon ou un mauvais rêve. Il existe, assurément autant que nous, à moins de nier notre propre existence. À tout le moins devons-nous démêler cette logique de situation.

Ce dilemme paraît insurmontable, à qui veut déchiffrer non seulement les limites, mais aussi les modes de constitution de notre connaissance du monde.

La Critique de la raison pure de Kant a joué un rôle décisif dans l'élaboration de notre rationalisme moderne. Elle ne pouvait cependant prendre en compte à l'époque les nouvelles limites que nous assignons à la raison en considérant l'imaginaire social, l'onirisme individuel et collectif et le relativisme culturel. Elle a donc entrouvert une problématique, qui demeura très académique, et qu'il faudrait maintenant récrire à la lumière des sciences humaines modernes. La sociologie de la connaissance et l'ethnologie, la psychologie puis la psychanalyse nous ont appris depuis à mettre en évidence la dimension mythique de la raison elle-même et le rôle majeur du langage, des émotions et de l’imagination dans la constitution de nos images du monde.

 

 

Kant, Durkheim, Freud et les frères Wright

Petit-fils de Kant, Durkheim et Freud, fils des avions, de la télévision et de l'Internet, de la vitesse, du zapping et de la culture techno, comment repenser aujourd'hui la nature et l’art? Comment déchiffrer l'aventure scientifique? Comment évaluer les bio-technologies et l'intelligence artificielle, comprendre la violence ou juger la mondialisation? Quand on nous parle des progrès inouïs de l'Homme actuel, comment admettre la violence de notre monde et l'archaïsme de nos comportements?

Il faut bien l’admettre, le monde est bizarre!

La mythanalyse désenchante-t-elle encore davantage le monde? Elle tente de mettre en évidence la pensée magique et les mille et un enchantements qui y surgissent partout sans cesse et qui font du monde ce que nous en croyons. Et de fait, ce monde nous paraît plus étrange et surréaliste, qu'on ne veut bien le dire! Ou qu'on ne le perçoit à la caisse d'une station d'essence ou d'un super-marché!

Nous tenterons d'abord de comprendre comment se constitue notre raison mythique dès notre naissance dans le carré parental. Puis nous aborderons l'idéologie de classe moyenne et les principaux mythes actuels, sur lesquels nous fondons le prochain millénaire: le contrôle de la nature, les bio-technologies, l'intelligence artificielle, la techno-science, la communication, la mondialisation, l’économie imaginaire.

L’imaginaire d’une révolution

Dans quel imaginaire nous entraîne donc cette révolution techno-scientifique douce et radicale à la fois, étrangement plus rapide que nos idées?

Sommes-nous devenus des accélérateurs de pouvoir, de conscience et de liberté? Ou des apprentis sorciers dérivant vers de probables catastrophes?

Il faut donc analyser la révolution des technologies numériques, qui se base sur la démultiplication d'un langage élémentaire. Ce système binaire est le plus simpliste, le plus barbare et pourtant le plus puissant des schématismes que nous ayons jamais connus. L'esprit humain saura-t-il maîtriser la vitesse, la mondialisation, la complexité que nous bâtissons, apprivoiser le matérialisme de notre époque, élaborer un nouvel humanisme, reprogrammer notre lucidité critique?

 

 

La terre semble redevenue plate

A l'aube du 3e millénaire, le monde apparaît plus prosaïque que jamais. La terre semble redevenue plate. L'argent règne sans trêve et sans merci. Les ordinateurs comptables, le commerce et le profit, les banques de données, les statistiques et les analyses quantitatives, le pragmatisme et le réalisme paraissent régner en bourreaux sur l'esprit de finesse. La poésie ne se vend plus. Et pourtant, à y mieux regarder, c'est l'irrationnel qui domine ce monde en maître incontestable, en Grand Maître Inconnu, masqué, qu'il nous faut reconnaître et nommer.

Sous les apparences réductrices de notre monde trivial, aussi ennuyeuses qu'un rendez-vous de banque, ou une cour de justice européenne, à travers la platitude des logiques matérielles, l'irrationnel jaillit, surgit de toutes les fissures du discours comptable dominant. L'imaginaire social, parfois le plus fou ou le plus ingénu nous interpelle et se répand partout.

Le retour de la pensée magique

Face à la pensée magique triomphante, à l'euphorie et au catastrophisme qui s'y mêlent, nous avons choisi de répondre plutôt à l'appel de la mythanalyse, à son invitation au voyage d’exploration dans l'archipel des mythes sociaux.

Mais soyons bien clairs: nous n’en sommes pas dupes pour autant. Nous savons bien que la mythanalyse n'est elle-même qu'une illusion, la lumière d’un théâtre d'ombres, aussi insaisissable qu'elles.

Le désir de puissance : Cyber-Prométhée

Freud a mis en évidence le rôle majeur de nos instincts de plaisir et de destruction : Éros et Thanatos. L’évolution du monde actuel nous semble dominée par notre instinct de puissance : Cyber-Prométhée, qui entre dans la danse, avec Éros et Thanatos, pour le meilleur et pour le pire.

La mythanalyse

S'il est bon parfois de céder à l'illusion, comme on cède au désir, il faut cependant reconnaître d'emblée que la mythanalyse ressemble à une tentative impossible, incluant son propre échec: la raison n'est-elle pas le plus grand des mythes humains?

La mythanalyse procède un peu comme les pompiers de forêt qui allument un contre-feu pour circonscrire un incendie.

La mythanalyse est pour nous la tentative d'élucidation la plus nécessaire, car la plus auto-critique de notre pensée, mais elle ne peut échapper au paradoxe humain toujours recommencé d'une discipline de l'esprit contradictoire en soi: exalter la pensée à se dépasser en démasquant ses propres illusions. L'esprit doit reconnaître ses li-mythes. La volonté de comprendre notre condition a toujours été la plus orgueilleuse et la plus humble à la fois des tentatives humaines. Elle atteint cependant vite son principe de Peter, comme dirait un employé de son patron…

Une théorie fictive

La mythanalyse est donc théorique, donc fictive aussi. Elle mélange la nécessité rationnelle et la dérive imaginaire, frôlant également la vérité et le désir, invoquant le pouvoir et son bouffon. Je la crois trop sérieuse pour être vraiment fausse, trop farfelue pour être vraiment vraie, trop romanesque pour la raison, trop émotive pour ne pas rejoindre notre part de vérité. Elle ne saurait sombrer non plus dans l'amertume d'un scepticisme absolu niant notre aptitude à saisir la réalité: l'homme mourrait s'il ne reconnaissait pas le principe de réalité. Il nous faut agir, chaque jour, individuellement et collectivement, en usant de notre pensée comme si elle disposait de moyens efficaces de comprendre le réel tel qu'il est. Les utilités ont souvent plus de force ontologique que les vérités.

Et pourtant elle tourne

Un des moments les plus extraordinaires de ce mouvement de l'esprit humain, entre l’irrationnel et le réel, entre l'effort de lucidité et la vérité instituée, se résume merveilleusement dans la petite phrase dramatique de Galilée, à propos de la terre, après sa rétractation publique: Et pourtant elle tourne!

Et le recours à l'histoire est essentiel à la mythanalyse. On oublie trop vite que le passé est une dimension fondamentale du futur, de son intelligence, pour qui veut saisir sa dynamique, ses surprises, ses catastrophes annoncées, et l'irrationnel qu’il renferme. La mythanalyse a donc de la mémoire et la cultive.

La mythanalyse se passionne aussi pour l'histoire des sociétés et des idées. Elle ne veut rien ignorer de la sociologie. Elle se méfie davantage cependant de l'anthropologie.

Et elle aime recevoir à dîner les enfants de la psychanalyse et leur faire elle-même la cuisine.

 

 

 

À l’image du nouveau millénaire

La mythanalyse est à l'image du nouveau millénaire, intriguée par les découvertes de la science et les avancées technologiques. Elle navigue sur Internet. Elle lit les journaux de la nouvelle économie; au Casino de la finances, elle se mêle aux joueurs qui s'agitent autour du tapis vert, et les observe avec fascination. Elle aime l'esprit d'entreprise et le capital de risque, et ne dédaigne pas de se lancer elle-même en affaires, où elle a beaucoup appris de ses expériences variées. Elle aime aller partout, voyager, changer de vie, d'occupation, de métier, d'amis, de croyance, ou de nationalité, tantôt grande artiste devant l'éternel, tantôt universitaire estampillée, PDG ou gauchiste, journaliste ou ouvrière du bâtiment. Elle s'est même aventurée en politique. Elle est curieuse et nomade infatigable.

 

Le Cyber-monde

La mythanalyse est la nouvelle déesse fabuleuse et ironique du monde du 3e millénaire - le Cybermonde; un monde hybride, réel-virtuel, tissé d'aventures astrophysiques audacieuses dans l'univers lointain et d'utilités prosaïques, de manipulations génétiques vertigineuses et de misères physiques, d'intelligence artificielle et de bêtise dévastatrice, d'économie du savoir et de famines, de communications planétaires magiques et de solitudes humaines tragiques, de démocraties numériques et de dictatures obscures, de guerres électroniques et de massacres à la machette, de libertés individuelles et d'esclavages humains. Avec la mythanalyse nous découvrirons un nouveau monde d'ombres et de conquêtes, où s'entrecroisent la science et la fiction, l'utopie et la misère, la liberté et l'aliénation. Monde de progrès? Plutôt un nouveau monde primitif, avec ses intensités créatrices et ses archaïsmes numériques.

À coup sûr un moment passionnant de l'aventure humaine, à propos duquel, on hésite même à penser, tant les idées et les faits changent vite.

Les vérités que nous imaginons

Face à la complexité insaisissable du futur, la mythanalyse nous rappelle d'où nous venons; elle tente d'éclairer les fondements imaginaires de notre rationalité, de comprendre les vérités que nous imaginons.

Le mythe est le roman des origines ou des destinées du monde.

Le monde est un roman, dont nous sommes les personnages, théoriciens/écrivains, scientifiques/détectives, inventeurs et victimes, sujets/objets inconscients.

Mythe du virtuel, ou mythe du réel ?

Ce qu’on appelle un monde virtuel, l’espace virtuel, voire le cyber-espace apparaît soit comme un espace numérique imaginaire, soit comme un simulacre du réel généré par logarithmes, instrumenté et accessible par casque, gant, télécommande, lunettes et écran 3D interactif, soit un réseau de connectivité télématique entre des acteurs réels.

Il y a plusieurs types d’application.

  • Le virtuel peut être un outil technologique sophistiqué de manipulation à distance scientifique, industriel, médical, militaire, exploratoire, etc., essentiellement par télé-robotique, dans un milieu réel, mais hostile ou inaccessible (fonds sous-marin, espace astral, centrale nucléaire, endo-chirurgie du corps humain, etc.).
  • Le virtuel peut être aussi un espace imaginaire de jeu ou de cinéma multimédia, de construction de modèles architecturaux, urbains, paysagers, ou d’apprentissage dans des techniques à risque (simulation de vol, chirurgie).
  • Le virtuel désigne aussi un cyberespace de connectivité basé sur l’Internet et dédié au commerce électronique, à des communautés d’intérêt très variées, ou à l’information et à l’éducation à distance.

Le statut ontologique du virtuel varie donc considérablement selon les cas :

  • Simple instrument de télémanipulation du réel
  • Simulation du réel
  • Monde imaginaire
  • Désir de communication et d’appartenance à un monde planétaire plus achevé

Dans tous les cas, cependant, le virtuel est un lieu d’investissement d’un désir de pouvoir, réaliste ou chimérique. Il évoque la magie. Et il devient un passionnant objet d’étude pour la mythanalyse.

Face au " désir du virtuel ", tel qu’il apparaît chez beaucoup d’auteurs, il serait utile de reprendre un point de vue sociologique et de se référer à l’histoire de l’art. Mettre un peu d’écologie culturelle, de sciences humaines, d’ethnologie, de mythanalyse dans ce beau monde virtuel, qui se présente comme une culture à tendance homogène et planétaire, une noosphère universelle, voire totalisante. Il faut rappeler la réalité du pluralisme culturel, l’importance de la diversité des éco-systèmes culturels. Le simulacre de l’espace virtuel à tendance planétaire ne pourra effacer d’un click la réalité de la Tour de Babel, ni nier ses vertus.

Il faut critiquer cette utopie technopolitique, l’idée à la mode d’une intelligence collective, cette image naïve ou magique des neurones d’un hypercortex planétaire.

Navigation

Pour comprendre vers quels horizons imaginaires nous surfons plus vite que les années-lumière, il nous faudra, avant d’atteindre le cyberespace, emprunter la machine à remonter le temps et revisiter la vieille Sorbonne et le jardin de l’enfance. L’imagination du futur vient du passé; les idées qui jaillissent comme des fleurs, plongent leurs racines dans la mémoire des théories ancestrales. Puis, au terme de ce premier voyage en terres connues, nous remonterons en suivant les courants chauds vers les espaces inexplorées du Cybermonde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 - LE JARDIN NUMÉRIQUE.

 

 

La lumière de l’été intensifie la découpe des feuillages sur le ciel. Les oiseaux du jardin se poursuivent en tous sens dans les éclats du soleil. Dans l'ombre mêlée du parasol et du pommier, j'oublie le texte sur l'écran, tandis que le temps s'efface. Il n'y a plus ni profondeur, ni lointain, mais seulement la douceur de la surface électronique.

Je m'endors et rêve dans le jardin numérique. Je crois tout savoir, tout comprendre, tout aimer.

Puis soudain, c'est la nuit. Comme des enfants effrayés par le noir, nous courons en panique vers la lumière. Un homme d'affaires y rend hommage aux progrès de la démocratie.

Mythanalyse

Puis la voilà, celle que j’avais déjà guettée et croisée plusieurs fois. Elle gardait toujours ses distances; et chaque fois que je voulais lui parler, ses traits s'effaçaient.

Une fois, Mythanalyse sortit à minuit, dissimulée sous les traits d'une fille de nuit. Autour d'elle virevoltaient des papillons jaunes électroniques. Dissimulé derrière un rideau de velours noir, je vis Paul Valery la regarder passer. Il était lui-même au bras d'une ombre braque et travesti en Marquise de Grand Air. C'était une nuit confuse et je ne m'en souviens pas davantage. Un papillon tigré a effacé d'un battement d'aile ce scintillement cathodique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. - LA SCÈNE SOCIOLOGIQUE.

Le récit sociologique est bâti

sur le modèle du drame bourgeois.

Et voici le temps des vendanges. Les universités rouvrent leurs portes et les figures de pierre s'émeuvent lourdement.

Aux dieux et aux héros de la mythologie grecque, à ceux de la religion, ont succédé ceux du drame bourgeois qu'on appelle sociologie.

Les beaux délires

Théologique et dogmatique, la sociologie le fut dès la conception d'Auguste Comte. Ne s'était-il pas déclaré lui-même Grand Prêtre de la Science de l'Humanité, autrement dit, de la sociologie positiviste?

Le Grand Être qu'il proposait à l'adoration de l'Humanité ressemblait au Dieu qu'il dénonçait. En 1948 Auguste Comte, proclamant la Religion de l'Humanité, affirmait: L'Humanité, nous le savons, trône à la place du Dieu traditionnel; ou plutôt, n'est-ce pas elle déjà qu'adoraient sans le savoir les vrais fidèles de l'ancien Dieu? En 1851, il écrivait à M. de Tholouze: Je suis persuadé qu'avant l'année 1860, je prêcherai le positivisme à Notre-Dame, la seule religion réelle et complète. En 1856, il proposait au Général des Jésuites de faire alliance contre l'irruption anarchique du délire occidental….

Et que ne pourrait-on dire des propos et des rituels religieux de son disciple Saint-Simon!

La divine Société

Émile Durkheim, second Père de l'Église sociologique, renoua avec la même idée, mais d'un point de vue plus sociologique, voire socio-analytique, en déclarant: Entre Dieu et la Société, il faut choisir. Transfigurant la Société sur la nouvelle scène de l'Humanité, il en a fait le principe explicatif universel, source des valeurs et du sens, qui prend force transcendantale. Basant son analyse sur la conscience individuelle d'appartenance à la Société, comme à un être qui nous dépasse, il transposait le rôle traditionnel de l'âme chrétienne.

Quant à la scène originelle marxiste, érigée en religion totalitaire, elle a imposé dans le monde entier ses grands acteurs: la lutte des classes, la dialectique et le matérialisme, le capital, le profit, l'exploitation, le prolétariat, la dictature: un drame anti-bourgeois, qui tourna vite à la tragédie.

Depuis le Siècle dit des Lumières, et la Révolution française qui s'en suivit, le discours avait donc inventé progressivement un nouveau concept central, celui de Société, devenu désormais l'acteur vedette de notre scène de vie.

La société en scène

Ses représentations ont varié selon les auteurs et les divers romans, socialismes, utopies et théories qui articulèrent et fondèrent toujours les discours politiques. Et si l'on parlait jadis de nature sociale, comme on parlait de nature humaine, il faut bien reconnaître que nous vivons aujourd'hui dans une société sociologisée.

La société est devenue, à travers les discours des politiques, des économistes, des financiers, des publicitaires, des syndicalistes, des journalistes ou des intellectuels, au fil des analyses, prévisions, commentaires, sondages, graphismes, et autres organigrammes, un discours en acte, un discours globalisant, appuyé sur un gigantesque appareil de données quantitatives, un discours médiatisé, fleuri d'innombrables icônes et pictogrammes, qui finissent par mettre en scène, avec un langage visuel très étrange et fascinant des images de société valant bien les paysages d'une autre époque.

Les demi-dieux de la télévision

Et toute notre activité humaine est théâtralisée sur la scène de nos télévisions - où nous suivons le jeu des grands acteurs sociaux, vedettes et seconds rôles -, que sont les chefs politiques, les héros sportifs, les princesses, les chanteurs, les présentateurs, le Dollar, le Yen, l'Euro, la Bourse, les taux de chômage ou d'inflation, les mascottes, les voitures, les lessives, les bières et autres grandes marques des spots publicitaires, et selon les moments, la Yougoslavie, la princesse Diana, l'Algérie, Bill Clinton, le Pape, l'Irak, le Congo, tel tremblement de terre, ou tel accident d'avion, de façon assez interchangeable.

La messe télévisuelle

Le rituel quotidien en est réglé comme celui d'une grande messe, où nous communions quotidiennement, à heures fixes pour que les paroissiens que nous sommes tous devenus, ne la manquent pas. CNN, télévision vedette américaine, vaut bien la cathédrale Notre-Dame de Paris, où Auguste Comte espérait tenir la messe de la l'Humanité… En plus grand! Pour quelques millions de fidèles… téléspectateurs! Avez-vous remarqué, comme les intonations de voix des journalistes et grands reporters de télévision sont codées rigoureusement, comme un prêche d'église ou un chant grégorien!

L'Église d'aujourd'hui, c'est la télévision. Chaque chaîne est une paroisse et le Journal télévisé la messe que nous suivons quotidiennement et rituellement. La pratique religieuse s'est déplacée, mais elle plus répandue que jamais. Son Dieu, c'est la Société, dont nous sommes tous membres actifs et cotisants (puisque aussi bien, c'est à la Société que nous payons désormais notre contribution financière obligatoire). Le Saint- Esprit, c'est l'État, qui en a repris tous les droits, privilèges, devoirs et rituels. Et c'est l'État qui décide de la morale et du droit, des sanctions et récompenses. Il tire sa légitimité absolue de la Société. Il parle et décide en son nom.

Les catéchismes du Saint-Esprit

Durkheim avait fait de la Société un principe d'explication exclusif. On peut en contester l'excès, mais on ne peut nier le rôle central de la société dans l'imaginaire collectif, où se fondent aujourd'hui nos références et la légitimité de nos croyances et de nos rituels. À cet égard, Durkheim avait vu juste. Son intuition prenait en compte le rôle central de l'imaginaire social, même s'il ne l'explicitait pas encore comme tel. La société est discours, narration quotidienne ritualisée, grand roman collectif à personnages - à l'exception, fort importante, de tout ce qui échappe aux concepts et structures admis de ce discours, et que nous appelons crises de société, en attendant de savoir les intégrer dans le discours. Les catéchismes sont les modèles théorisés, soit du libéralisme et du mondialisme (modèle naturalisé), soit du dirigisme (modèle rationalisé).

Les politiques font constamment référence à ces modèles, pour justifier leurs décisions, et inventent des scénarios appelés plans d'action.

 

 

L’espace scénique européen

Vu d'Amérique, l'espace scénique européen paraît encombré d'acteurs sociaux et saturé de discours réglementaires entrecroisés, destinés à régler rationnellement toute la scénographie sociale, sans y tolérer d'interstice. Il y a dans cette minutie juridique et bureaucratique une sorte d'obsession de régenter les rapports entre les individus, et de contrôler le passé, le présent, l'innovation, sans rien laisser au hasard. L'ordre social veut occuper tout l'espace mental, recouvrir entièrement l'ancien domaine de l'ordre naturel ou de l'ordre divin. Dans cette paranoïa bureaucratique et rationaliste se cache sans doute, au nom de la volonté sociale de liberté, égalité, fraternité (aujourd'hui appelée solidarité), une grande peur du futur.

Cette trilogie laïque de la République indivisible, qui a été substituée par la Révolution française à la trilogie de Dieu en trois personnes - le Père, le Fils et le Saint-Esprit -, a donné lieu à des excès et aux déviances les plus perverses de l'époque communiste. Mais son application bureaucratique et la peur des vides juridiques sont encore très visibles aussi dans les pays démocratiques de l'Europe, qu'ils aient des gouvernements de droite ou de gauche.

On peut mesurer d'ailleurs cette force d'inertie passéiste et le blocage qui en résulte à la dynamique même de la contre-culture qu'elle suscite en réaction (musique techno, etc.) et à la créativité de ses milieux artistiques, aussi bien à Londres, qu'à Berlin ou Paris.

Déjà les Phalanstères de Charles Fourier nous montraient à quel point les sociologies les plus utopistes et libertaires en France, ont bâti des modèles de vie sociale minutieusement rationalisée et bureaucratisée.

Une petite anecdote me revient. J’ai appris à mes dépens, pour avoir installé une signalétique imaginaire dans la ville d'Angoulême en France à la fin des années 70, qu'il existait 14 règlements interdisant d'intervenir dans la signalétique publique. Le commissaire de police qui m'en informa s'était entouré de six fonctionnaires et avait disposé à côté de lui avant mon entrée, sur son bureau de style Empire, une pile de codes civils et de règlements, qui faisait bien 50 cm de hauteur! Privilège d'artiste, d'être reçu avec tant d'honneurs! Mais aussi privilège pour un citoyen délinquant, d'inverser les rôles ironiquement et d'établir devant ces témoins si bien choisis un constat… de civilisation…

Et chacun sait que la construction des monuments aux morts dans tous les villages de France, après la 2e guerre mondiale, dépendait de 11 ministères à la fois, comme put le constater un autre artiste, Robert Filliou, quand il tenta d'organiser une échange symbolique et réconciliateur de monuments aux morts entre deux villages jumelés d'Allemagne et de France…

La scène primitive

La sociologie est pourtant née de la Révolution! 1789. 1793. Et elle s'en souvenait encore en mai 1968!

Cette naissance, dans l'ébranlement de la cosmogonie traditionnelle et dans la transgression, avait pris aussitôt les chemins de l'utopie, où se sont mêlés les fantasmes individuels, les désirs paradisiaques, les pulsions de vie et de mort, la guillotine et les irrationalismes les plus conquérants, tels le culte de la Raison, son universalisme et l'épopée de ses conquêtes guerrières.

Cette scène primitive de la naissance de la sociologie a été presque aussitôt refoulée dans l'inconscient social. Sous la pression idéologique de la bourgeoisie au pouvoir, de son projet gestionnaire et du Saint-Simonisme, l’esprit de la Révolution a évolué vers les grandes valeurs fondatrices du Travail, du Progrès et de l'Histoire. L'utopie d'Auguste Comte a été transformée et instituée en Scientisme, les excès de l'imagination sociale ont été pliés au service des intérêts politiques dominants, qu'aucune des pulsions révolutionnaires, qui ont secoué successivement le XIXe siècle, n'a pu remettre en cause.

Le refoulement de l’imaginaire sociologique

Une vaste opération de réduction et de refroidissement de l'imaginaire sociologique s'est instituée dans l'idéologie bourgeoise et dans ses universités, jusqu'à l'académisme sociologique qui domine de nos jours les analyses quantitatives, les sondages électoraux et les études de marché. Quant aux analyses de styles de vie, plutôt qualitatives, elles sont elles-mêmes totalement inféodées aux stratégies de marketing.

Que sont devenus ces irrationalismes fondateurs de la sociologie? Le sociologue Vilfredo Pareto, qui voulait encore, il n'y a pas si longtemps, leur reconnaître une place, les avait tout simplement traités de résidus, rangés en 6 classes, comme à l'armée! Seuls les événements de mai 68 ont rappelé la force des pulsions originelles de l'imaginaire sociologique: le mythe fondateur de la sociologie a ressurgi avec la plage, sous les pavés de Paris.

 

 

La sociologie analogique

Est-ce un effet de cette réduction? Est-ce une cause de son affadissement? Jusqu'à présent la sociologie n'a pas réussi à concevoir un langage spécifique. Elle emprunte la plupart de ses concepts à des discours analogiques, qui renvoient à des images pseudo-explicatives, dont la rationalité n'a aucune pertinence spécifique avec la société qu’elles décrivent. Ce sont principalement:

  1. - les forces naturelles, animistes, sur le modèle des conflits de famille, des dieux grecs,
  2. - la Providence divine,
  3. - le théâtre - drame ou tragédie - du destin, de la prédestination, du terrain de jeu des forces supérieures manichéennes, qui mènent, avec les pauvres pions humains, de grandes batailles de pouvoir entre le bien et le mal,
  4. - la nature, l'ordre originel harmonieux de la nature sociale, le modèle de la bonne mère nature, et des organisations animales,
  5. - L’esprit des lois de Montesquieu, Le contrat social de Jean-Jacques

Rousseau, le modèle juridique et l'explication historique,

  1. - la biologie, la physiologie, l'organisme, sur le modèle du corps vivant, du système nerveux, incluant le concept d'entropie,
  2. - la physique, le mécanisme, la machine, avec ses forces, ses leviers, le
  3. déterminisme, l'évolutionnisme, la nécessité, le modèle de la

    mécanique, qu'on retrouve dans le matérialisme historique, le

    marxisme, mais aussi dans le fonctionnalisme, le chosime, etc.

  4. - la théorie de la Forme, de la Gestalt,
  5. - la psychologie sociale, qui va de la théorie de l'imitation des
  6. comportements et de l'apprentissage jusqu'au behaviorisme,

  7. - le modèle mathématique, avec notamment la théorie des ensembles et sous-ensembles - à rapprocher du concept de société indivise et avec ses
  8. développements statistiques,

  9. - la cybernétique, la théorie de l'information, et la programmation,
  10. -la linguistique et le structuralisme, l'échange symbolique.

Il y en a d'autres, il y a des combinaisons de ces divers modèles analogiques, qui consistent tous à décrire et expliquer le fonctionnement de la société par l'application de concepts, de phénomènes ou de lois empruntés à d'autres objets.

 

Et ses fantasmes conceptuels

Pour une large part, la sociologie fait appel à des concepts-images pseudo-explicatifs, tels la force vitale, les mécanisme, la nécessité, etc. dont la pertinence avec l'objet social est loin d'être démontrée.

D'ailleurs le concept d'objet est lui-même tout aussi contestable. Il renvoie à la célèbre affirmation méthodologique de Durkheim, selon qui les faits sociaux sont des choses. Étonnant fantasme, qui suppose de pouvoir exclure l'observateur de la société, pour objectiver des aspects ou segments, arbitrairement isolés de leur ensemble, et que le philosophe phénoménologiste Merleau-Ponty a justement dénoncé.

On saisira mieux les limites de la rationalité durkheimienne en rappelant que le grand maître comparait en tout la société à un organisme vivant, reprenant la hiérarchie traditionnelle entre la machine (inférieure, comme la solidarité mécanique des sociétés primitives) et le corps vivant (qui implique une solidarité organique dite supérieure). Et cela rappelle aussi la fable des membres du corps humain se plaignant des privilèges et de la gloutonnerie de l'estomac qu'ils nourrissent.

La familiarité comme évidence

Ce modèle d'explication, qui est très répandu dans toute la pensée humaine, n'est qu'une pseudo-explication basée sur la familiarité avec quelque chose qu'on croit comprendre, simplement parce qu'on y est habitué. L'évidence, source de toute affirmation n'est le plus souvent que cette simple proximité psychologique ou familiarité. Et d'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement, à moins de nous prendre pour Dieu? L'analogie organiciste elle-même renvoie souvent de fait à l'âme, à la conscience, qui sait et qui contrôle l'unité vitaliste, voire la finalité morale et politique de la Société.

La théorie gestaltiste de la forme, proche de la sociologie durkheimienne, n'est pas moins naturaliste. Et le pessimisme de Lévi-Strauss dénonçant dans Tristes Tropiques l'humanité travaillant à la désagrégation d'un ordre originel et précipitant une matière puissamment organisée vers une inertie toujours plus grande et qui sera un jour définitive, - au point qu'il suggère de remplacer le mot Anthropologie par Enthropologie -, ne recourt pas moins, malgré sa modernité savante, au discours analogique naturaliste et physique pour parler de l'évolution sociale. De fait la sociologie n'y a jamais échappé, bien que nous puissions affirmer que la société n'est ni une machine, ni un organisme, ni une équation. Le flou conceptuel de la sociologie n'est pas négligeable, et la limite scientifique de la sociologie paraît difficile à nier face à un tel constat. La sociologie nous apparaît plutôt comme un ensemble d'interprétations fantasmatiques basées le plus souvent sur les modèles de la machine ou du corps vivant, que sur sa réalité spécifique, dans un jeu de miroirs et d'images langagières propres à notre époque, dont on juge finalement la vérité ou pertinence selon le principe de l'efficacité opérationnelle. De fait, on pense alors comme si le critère de la vérité n’était que l'efficacité: Adam Smith en bon philosophe pragmatiste avait émis ce principe de relativisme qui fait honneur à la modestie du paysan jugeant l'arbre à ses fruits (L'utilitarisme, 1861). Mais c'est encore une autre analogie, car on ne peut réduire la nature des phénomènes sociaux au réalisme simple et à court terme de l'efficacité.

Un mélange de concepts opératoires

Amusons-nous à déverser sur la table une benne de concepts sociologiques dits opératoires, et qui sont de fait tous et sans exception de nature analogique: la physiologie sociale, l'équilibre social, l'harmonie sociale, l'anomie, la santé du corps social, la physique sociale, les rapports de force, les pesanteurs sociologiques, les systèmes de traitement de l'information, la cybernétique sociale, les membres, la boîte noire, les leviers sociaux, les chocs, les heurts, le développement, la solidarité, la maladie, la croissance, les âges de l'humanité, le milieu, l'environnement social, la sociobiologie, le rôle de l'évolution, l'avènement de la Révolution, le rôle de l'Histoire, la masse sociale, les masses, la consommation, les résidus, les structures élémentaires, la prohibition de l'inceste, la logique croisée, les émetteurs et les récepteurs, les classes, les engrenages, les indicateurs, les variables, les blocages, l'épine dorsale, le système nerveux de la société, ses codes génétiques, etc.

À quoi on peut ajouter quelques concepts empruntés à la morale ou à la philosophie, tels que l'aliénation, l'idéologie, l'inégalité, le contrat, etc.

Petite sociologie iconoclaste

Ce qui est commun, cependant, à tous ces concepts, c'est qu'ils se comportent sur la scène sociologique comme les acteurs d’un drame bourgeois, ayant chacun son rôle écrit, et que les sociologues font entrer et sortir, dialoguer ou lutter entre eux. Ils sont dotés d'efficacité, de puissance, de valeur explicative, naissent et meurent, se plient à des hiérarchies et jouent les scénarios théoriques pour lesquels ils ont été inventés. Ces personnages, qui animent diversement la Comédie Humaine, me font surtout penser au drame bourgeois, hugolien, enflé, épique, ou au théâtre de boulevard; ils prennent parfois une tonalité paroissiale et morale, ou plus piquante comme dans la comédie, plus terne comme dans le nouveau roman, ou plus réaliste comme dans le cinéma-vérité.

C'est une affaire d'époque, de goût et de littérature. Nous pourrions l'appeler le Récit ou le Théâtre sociologique, car c'est surtout le modèle du théâtre qui domine. Voici donc ci-après la page frontispice d'une pièce de théâtre bien connue, qui a été jouée en plusieurs langues, revue, corrigée et augmentée depuis bientôt deux siècles, en plusieurs actes.

La pièce a été réécrite aussi en feuilleton et épisodes et portée à la télévision, à la demande de plusieurs partis politiques importants, avec de nombreux acteurs vedettes, choisis par élections.

 

 

 

 

 

 

DRAME SOCIOLOGIQUE

Spectacle de boulevard de Karl Marx, auteur bourgeois, d'après un récit de M. Le Comte de la Pensée Logico-expérimentale, sur une idée de MM. De Montesquieu et de Saint-Simon, en l’honneur de la Divine Société.

Avec, par ordre d'entrée en scène, dans les principaux rôles:

Dieu

Le Prince du Déterminisme

La Déesse Raison

Le Comte du Progrès

Son Excellence l'Histoire

La Marquise de l'Idéologie

La Déesse Dialectique

L'Archi-duchesse de l'Évolution

L'Honorable Société

Le Duc de l'État

Le Prince du Travail

Le Général de l'Avant-Garde

Un individu

MM. de l'Infra et de la Superstructure

Le Baron du Capital

Mlle Plus-Value

Un simple bourgeois

La Comtesse de l'Aliénation et de la Marchandise

Un ouvrier

La Conscience de Classe

Un paysan

Mme de la Lutte des Classes

Un jeune révolutionnaire

Deux intellectuels

Madame de la Révolution et Monsieur du Matérialisme

Un groupe de ballerines

Le Prince de la Société du Spectacle

Son Excellence de la Solidarité sociale

Le Seigneur de l'Anomie

Monsieur le Fait social

Un banquier

Un situationniste

Le Prince de la Division du travail

La Marquise des Formes et des Fonctions

Monsieur du Phénomène social global

Un marchand, qui tient la sacoche du Prince de l'Empirisme

Monsieur du Primitif et du Complexe

Madame Mère de l'Institution

Le Seigneur des Structures

Monsieur Système

Madame la Masse sociale

Mmes de la Statistique, tenant par la main M. Échantillon

Le jardinier

Mademoiselle de la Cybernétique

Le Prince des Tristes Tropiques

Ces Messieurs de l'Échange symbolique

Monsieur Gène

Mademoiselle des Apparences et de la Séduction

Un laquais nommé Interstice

Le Prince du Mal

Monsieur du Rôle social

(Mise en scène de Madame de la Civilisation Urbaine, Éclairages de Raymond Aron, Costumes de Max Weber, Effets sonores de Hitler, Résidus de Vilfredo Pareto, Dialogues de Staline, Maquillages de Claude Lévi-Strauss, Régisseur : M. Émile Durkheim, Script-girl: l'Université française.)

***

 

En deuxième partie, ce soir, une courte comédie écrite par le Prince du FMI - pièce plus tardive, jouée en prolongation, en raison de son succès:

(Le rideau ouvre sur des personnages élégamment vêtus, qui s'avancent à tour de rôle vers le public, à l'appel de leur nom, puis qui s'agitent et semblent se livrer à une valse viennoise):

Mmes et MM.

Dollar

Yen

Euro

Inflation

PIB

Chômage

Semaine de 35 heures

Grève (ils sont plusieurs à s'avancer à l'appel de ce nom)

Syndicat

Exportation

Déficit

Pauvreté

Wall Street

Sud

G 7

Nord

ALENA

Marché Commun

OMC

Spéculation

Exploitation

Nouvelle Économie

NASDAQ

Chaîne alimentaire

Intégrisme

OPA

Mafia

Banques

Etc.

Ils sont très nombreux, et il est difficile de suivre tous ces acteurs affairés dans leurs voltiges, parades de séduction, coups fourrés et pugilats.

Le rideau se ferme sans avertissement et nous dissimule la fin de la pièce.

Je signale que la Marquise de Grand Air espérait un grand rôle et s'impatientait, remuant ciel et terre pour monter sur la scène. Beaucoup d'auteurs se bousculent aussi pour réécrire la pièce; certains acteurs refusent de quitter la scène quand leur rôle est fini, ce qui ajoute à la confusion.

La mythologie sociologique

Bref, la mythologie grecque me semblait moins compliquée et plus amusante que la mythologie sociologique. Un critique réputé a d'ailleurs souligné que ce drame bourgeois compte trop de personnages au caractère incertain et sans vie, qu'on leur fait jouer des rôles souvent au-delà de leurs forces et que la machinerie est excessive, avec quelques ratées. On soupçonne les personnages les plus importants de se cacher derrière les rideaux. La pièce manque d'imagination.

Mon amie Mythanalyse, que j'avais emmenée voir la pièce un samedi soir, la trouva elle aussi décevante, et pour tout dire, s'y ennuya, jugeant que les ressorts de l'action étaient mal vus. Ces Messieurs OMC, FMI, G7, OCDE, U.E. n'y ont pas de présence et font plutôt penser à un théâtre d'ombres. L'action me dit-elle est ailleurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 - LA RUPTURE MYTHIQUE DE 1789.

Habitués au mot révolution - et à l'usage d’aujourd’hui, loin de chez nous, dans les pays du sud - nous avons sans doute perdu aujourd'hui conscience de la force du choc qui ébranla la France et l'Europe en 1789. C'était un événement tout à fait inédit et dont les turbulences brutales devancèrent les idées politiques de presque tous les sujets de sa Majesté, qu’ils soient aristocrates, religieux, bourgeois ou paysans. A la surprise de tous, on remettait radicalement en question un ordre politique qui tirait sa légitimité de la providence divine et de la religion, mais aussi de la nature sociale elle-même. Comment l’intellect peut-il devenir aussi sanguinaire?

1789 est une date symbolique pour une série de bouleversements révolutionnaires qui marquèrent une décade et davantage, et dont la cohérence nous apparaît après-coup étonnante, à travers tant de soubresauts, d'alternances, de coups de théâtre, qui parurent à coup sûr complètement chaotiques à l'époque. Guerre civile et étrangère, tribunaux populaires, échafauds et paniers à têtes coupées, profanations et fêtes, révolution politique et culturelle: les événements se bousculèrent à un rythme effréné.

1789 signifie l'effondrement sous le choc de la révolution sociale de la cosmogonie classique et de l'ordre naturel qui lui était lié.

1789 annonce le meurtre mythique du Père: la décapitation du Roi, donc de l'ordre aristocratique et la déchristianisation violente de la société. Les nouveaux citoyens, avec une fureur instinctive qu'on peut imaginer en évoquant les futurs gardes rouges de la révolution maoïste, escaladent les murs des églises pour casser à la masse les visages des saints, vont dans les cimetières profaner les tombes des religieux et se ruent vers les cloîtres chasser ou faire guillotiner ceux qui s'y sont réfugiés.

1789, c'est la scène originelle du parricide et la fondation d'une société sans père. Les fils, citoyens fraternels, libres et égaux, accèdent au pouvoir et vont se le disputer. C'est donc la scène primitive à laquelle nous devons la naissance dramatique d'une nouvelle société, puis de la sociologie.

C'est aussi la naissance du Moi, de l'individualisme et de la psychologie (Traité des sensations, de Condillac).

 

 

Naissance de l’Histoire

C'est la naissance de l'Histoire, avec les écrits de Hegel, Kant, Fichte. Comte a condensé dans son Cours de philosophie positive le sens principal du concept d'Histoire dans cette définition: La coordination rationnelle de la série fondamentale des divers événements humains d'après un dessein unique. Ce mythe de l'Histoire n'est pas seulement prométhéen et volontariste: il a une logique et une nécessité interne, une téléologie, un but annoncé, dont nous sommes les instruments,. Cette invention du mythe de l'Histoire implique le déterminisme historique et l'universalisme: il n'y a qu'une seule Histoire de l'Humanité. La Révolution de 1789 a donc fondé toute une nouvelle image, un nouveau sens du monde, issus d'une rupture radicale.

Naissance de l’Homme créateur

On a relevé que l'usage du mot créateur pour parler de la créativité humaine apparaît en 1803. Avant, le mot était respectueusement réservé à Dieu.

Le modèle de la Nature, de ses Lois sociales et économiques (les trois Ordres - l'aristocratie, le clergé et le tiers-état -) et le laisser-faire, qui caractérisent le XVIIIe siècle, cèdent la place à la croyance dans l'Homme et ses Progrès. C'est en 1793 que Condorcet publie sa célèbre Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, annonçant un changement spectaculaire de perspective.

D’une cosmogonie à l’autre

Nous pouvons mettre en vis-à-vis, terme à terme, les principes de l'ancienne cosmogonie aristocratique et ceux de la nouvelle cosmogonie bourgeoise qui va s'élaborer et dominer l'occident pendant près de deux siècles.

Là où régnait Dieu le Père, les fils désormais institueront les cultes de l'Être Suprême, puis de l'Humanité, puis de la création prométhéenne des Hommes libres, égaux et fraternels. Au nom de la Liberté, ancien attribut divin, on plante dans chaque ville et village un Arbre de la Liberté civile.

Là où régnait la Nature, dominera désormais la Société.

Là où régnait, au nom de Dieu, le Roi - légitimité de naissance et de religion -, la Révolution institue l'État des citoyens, la République.

Là où dominait le culte du passé et l'imitation, dominera le culte de l'avenir, de l'Histoire à réaliser, à parfaire. Le Paradis terrestre originel devient l'utopie d'une société humaine heureuse à venir.

Un nouvel Olympe

La Création s'appelle désormais le Travail humain, mission de la classe laborieuse et salvatrice, mais aussi de la bourgeoisie.

Là où s'accomplissait la Providence divine, se crée désormais l'Histoire de l'Humanité.

Le respect de la Vérité révélée passe la main au culte de la Raison et de la recherche expérimentale.

La bonté de Dieu (et des aristocrates) devient le Progrès humain. L'Histoire s'accomplit sous le signe positif de l'optimisme; le drame bourgeois succède à la tragédie classique.

La Beauté basée sur le respect des codes académiques et de l'imitation deviendra le culte de la Nouveauté, de l'avant-garde créatrice (1827).

Le mythe inversé

Bref la trilogie classique identifiant le beau, le vrai et le bien au Dieu de l'idéal platonicien est rejetée au nom de la Raison, du Progrès, de l'Homme et de l'avant-garde de l'Histoire. Le Progrès lui-même apparaît comme une " téléologie de la Raison ", selon l’expression de Husserl, et qui s’inscrit dans l’aboutissement d’une Histoire orientée vers un futur ultime du monde, créé par l’Homme, symétriquement inverse à la conception religieuse traditionnelle du temps orienté vers la célébration du passé, vers la création originelle du monde émanant de Dieu. Les majuscules se déplacent, mais la structure du mythe est la même, inversée du passé et du règne de Dieu et retournée vers le futur et le règne de l’Homme, que célèbrent les valeurs fondatrices de la nouvelle idéologie.

Cette inversion complète, qui s'institue très officiellement dans l'appareil et les rites de la nouvelle République de l'An 2 et va se développer et se consolider tout au long du XIXe siècle, marque l'avènement social, la prise de pouvoir politique du mythe prométhéen.

L’avènement de Prométhée

Prométhée avait bravé Zeus, le Père, en lui dérobant le feu, symbole de sa puissance. Sa crainte de la punition, sa mauvaise conscience s'exprime dans son supplice: un aigle (symbole de Zeus) qui lui dévore sans répit le foie (siège de la vie). Cela ne le fait pas mourir, mais cette angoisse le tenaille constamment et l'inhibe, le tient enchaîné. Quand il brise enfin ses chaînes, se délivrant lui-même en la personne d'Hercule, qui tue l'aigle d'une flèche, c'est qu'il cesse d'avoir peur de la punition du Père et assume son rôle de créateur adulte et autonome. Le nom même de Prométhée signifie la pensée prévoyante, et évoque la révolte de l'intelligence des Titans contre la force divine. Symétriquement au complexe d'Oedipe, Gaston Bachelard a pu proposer le complexe de Prométhée - révolte de l'intelligence du fils contre celle du père (La psychanalyse du feu): une tendance à savoir autant que nos pères, plus que nos pères (…) Si l'intellectualité pure est exceptionnelle, elle n'en est pas moins très caractéristique d'une évolution spécifiquement humaine. Et Marx a écrit de Prométhée que ce fut le saint et martyr le plus noble du calendrier philosophique.

L’avènement des fils

Révolution? Oui, ou plutôt inversion réactionnelle des éléments du mythe, où la substitution des nouveaux acteurs, terme à terme, marque la reprise, pour le compte des fils, de ce qui constituait l'ensemble des attributs de la puissance paternelle. Il s'agit pour les fils d'occuper entièrement le terrain, d'accaparer tous les termes antérieurs: une stratégie de substitution mythique délibérée sinon lucide.  L’âge d’or du genre humain n’est pas derrière nous, dira Saint-Simon; il est devant, il est dans la perfection de l’ordre social; nos pères ne l’ont pas vu, nos enfants y arriveront un jour; c’est à nous de frayer la route .

La métamorphose d’un système mythologique complet

Les événements historiques particuliers, spectaculaires ou non, ne sont que les moments réels et intenses d'un déterminisme social et d'une logique mythique qui exigeait sa réalisation et sa constitution complète, malgré tous les à-coups chaotiques. Il en résulta une remarquable cohérence de la nouvelle image du monde, héritée de la structure précédente longuement élaborée et stabilisée. Cette cohérence sera décisive pour aborder et surmonter les conflits et les contradictions du XIXe siècle, mener tambour battant la transformation du monde et sa conquête idéologique et coloniale, pour s'imposer dans beaucoup d'autres pays européens et en Amérique du Nord.

Et il est extraordinaire d'assister ainsi, en temps réel, dans une période de quelques années, à la métamorphose d'un système mythologique complet. On y découvre le lien direct, en acte, entre société et système mythique, entre idéologie et structure sociale et leur expression mythique. On y prend la mesure du caractère non seulement sociologique, mais aussi historique d'une constellation mythique. Il s'agit bien, au sens marxiste, d'une production idéologique, d'une superstructure sociale, en même temps son expression, son reflet, sa légitimité et son ressort en acte, sa dynamique de production.

 

La violence de la nouvelle mythologie

Le respect de la Nature (providentielle), de son ordre, de sa hiérarchie, de son fixisme a cédé devant le mythe de la transformation agressive, conquérante, qui va permettre le développement des sciences et des techniques (celles que déjà les Encyclopédistes vantaient). La cosmogonie a basculé avec la tête du roi. Dieu est récusé. L'Homme a pris sa place avec violence. Le parricide est consommé. La France - et avec elle l'Occident - change de mythologie et donc de rationalité.

Le meurtre mythique du Père

De ce meurtre mythique du Père-Dieu-Roi-Soleil, et de la Mère (Église, Reine, Nature) par les fils, a pu sourdre un durable et profond sentiment de culpabilité, celui de Prométhée, favorisant de façon compensatrice et rédemptrice un désir de moralisation qui s'exprime dans le puritanisme bourgeois, une volonté de justice sociale des penseurs bourgeois culpabilisés (les Marx, Proudhon, Blanc, Comte, Blanqui, les socialistes utopistes), la mauvaise conscience de classe typique de l'idéologie bourgeoise, comme aussi ce désir de fonder de nouvelles religions, si typique de Saint-Simon, Comte, Marx, Freud, Durkheim, etc.

La culpabilité mythique

La psychanalyse freudienne de la culpabilité oedipienne et de la névrose généralisées, les culpabilités vis-à-vis des tabous sexuels, y ont enraciné leurs fondements théoriques, à l'insu même de l'esprit critique de Freud, alors que l'ancienne société semblait plus libérale à cet égard. Il est étonnant, par exemple, que les psychanalystes aient considéré la production culturelle comme un symptôme névrotique, sublimation d'une libido refoulée, ou découvert la névrose de l'humanité plongée dans une enfance prolongée, selon l'expression de Géza Roheim (Origine et fonction de la culture).

Ce négativisme un peu morbide ou masochiste constitue dans l'histoire des cultures une bizarrerie, un fantasme mythique qui plonge sa force dans l'angoisse et la culpabilité: Les systèmes de défense contre l'angoisse sont l'étoffe même dont la culture est faite. Et les différentes cultures sont structurellement similaires aux différentes névroses. Cette thèse d'anthropologie psychanalytique est véritablement au fondement même de tout le problème. A l'appui de cette hypothèse, on pourra citer les spleens romantiques, le mal d'être, les malédictions qui pèsent sur les poètes et les peintres, les angoisses existentielles des Schopenhauer, Nietzsche, Kierkegaard, Kafka, Artaud, etc., ou de l'existentialisme sartrien, notre anxiété chronique (le mal du siècle), les nihilismes, la littérature de l'absurde (Sisyphe heureux?) de Camus, Raymond Queneau, etc. et les voir tous comme des héritiers directs de cette culpabilité mythique.

Vie et mort d’une constellation mythologique

Une approche mythanalytique de 1789 nous montre donc comment l'idéologie de l'Histoire, du Progrès, de la Raison, de la Société et de ses utopies, du rôle créateur de l'Homme, du Travail, de la Science et de la Technique a pu prendre force de mythe fondateur de notre civilisation occidentale. L'avancée scientifique et technologique - a paru en confirmer la vérité et plus personne n'en douta… jusqu'au choc pétrolier des années 70, accompagnant la montée de l'écologisme et l'avènement de l'idéologie de classe moyenne. Car maintenant ces valeurs, qui guidaient nos grands-parents, mais dont la légitimité était mythique, perdent de leur évidence et de leur crédibilité. Elles nous paraissent aujourd'hui, à leur tour, illusoires, naïves, bref irrationnelles et irréalistes, tandis que s'impose à nous, à notre insu, une nouvelle constellation mythique, celle de la classe moyenne.

Cette fois, nous changeons de mythologie sans révolution ni violence, mais non sans crise des valeurs et du sens (Jean Baudrillard). Le millénarisme, la multiplication des annonciateurs d'apocalypses, des gourous ou des fondateurs de sectes et un certain catastrophisme, mais aussi de nouvelles croyances hyperboliques dans la communication planétaire, la globalisation, la nouvelle économie, la révolution des nouvelles technologies numériques, etc. constituent des symptômes de la transformation mythique de cette fin de millénaire, que nous aborderons par la suite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4 - L'AVÈNEMENT DE L'IDÉOLOGIE DE CLASSE

MOYENNE : MAI 68

 

L'arrivée au pouvoir de la classe moyenne dans la plupart des pays européens est sans doute le non-événement politique le plus important des années 1960 - 70. La bourgeoisie, qui a dominé la politique depuis un siècle et plus, a dû passer la main. Si le phénomène vaut aussi pour des pays comme les États-Unis ou le Canada, nés sous le signe de la bourgeoisie puritaine, il faut cependant souligner que le changement s'y est fait beaucoup plus progressivement et y est beaucoup plus ancien. Le mot même de bourgeoisie appartient au vocabulaire européen, beaucoup plus qu'au registre nord-américain. Dès l'origine, c'est la petite bourgeoisie, presque la classe moyenne, notamment protestante, qui a quitté l'Europe pour l'Amérique, parce que la bourgeoisie dominante européenne la rejetait. Max Weber l'a bien démontré, et l'idéologie de Benjamin Franklin constitue le premier paradigme d'une idéologie de classe moyenne.

Cette domination d’une idéologie de classe moyenne n’existe pas dans les autres zones du monde, excepté peut-être le Japon. Même dans des pays d'Amérique latine comme l'Argentine ou le Mexique qui avaient vu se développer une forte classe moyenne, les crises économiques répétées ont eu raison de ce nouvel équilibre et ont rétabli l'écart entre une riche bourgeoisie et une masse appauvrie.

Un recentrage

Dans les pays européens les plus riches, on assiste dans les années 70 à un recentrage politique, selon l'expression consacrée.

Les spécialistes des analyses de marché et des styles de vie des consommateurs ont mis en évidence cette augmentation de la mentalité dominante de recentrés. Cette attitude sociale, analysée en France par Bernard Cathelat, passait de 36% des Français en 1972 à 52% dix ans plus tard. Elle s'est encore renforcée depuis et le phénomène s'est généralisé en Europe. On y trouve, notait-il à l'époque sur la base de ses enquêtes, pêle-mêle des vieux notaires de province et des jeunes instituteurs, des contremaîtres et des paysans enrichis, des étudiants et des retraités argentés. S'ils appartiennent à toutes les catégories sociales, ils ont en commun l'esprit de mesure, la volonté de s'installer doucettement et pour longtemps dans l'ordre et la discipline. Ils disent que "mieux vaut tenir que courir" et que "charbonnier est maître chez soi". Ils aiment les choses concrètes, claires, rapides, les entreprises stables, les plans de carrière. Mais, grande caractéristique, ils développent une mentalité d'assistés, formulent une demande sociale d'ordre, d'autorité et de sévérité. Ils sont chauvins, et c'est chez eux que l'on décèle une tendance au racisme. Cette analyse n'a pas été remise en question, nous semble-t-il, ni chez les baby boomers vieillissants, ni dans les nouvelles générations, sauf pour le racisme, rejeté par une majorité des jeunes, au nom d’une nouvelle conscience mondialiste.

Le cocooning

Aux États-Unis le fameux Rapport Popcorn publié en 1991 - Comment vivrons -nous en l'an 2000? - , soulignait à son tour un profond changement de conscience politique: la métamorphose des citoyens en consommateurs, l'avènement du cocooning (le syndrome de rester chez soi), exprimant le souci dominant d'une meilleure qualité de vie, d’un retour aux valeurs traditionnelles, d’un respect plus strict de la nature et de la morale dans les affaires, dans les sentiments, dans l'alimentation dite biologique, la montée de l'écologie, etc.

Une citation de Faith Popcorn en dit long: Qu'est-ce exactement que la tendance S.O.S.? Elle représente tout effort contribuant à faire des années quatre-vingt-dix la première décennie où nous serons vraiment responsables sur le plan social: la décennie de la respectabilité, consacrée aux trois secteurs cruciaux que sont l'environnement, l'éducation et l'éthique. Ce sont les consommateurs faisant un par un leur possible pour améliorer leur propre conduite… Aux États-Unis, que cela nous plaise ou non, notre seul espoir réside dans les capitalistes partisans de la respectabilité; une transformation morale grâce au marketing.

Le retour de la morale

On ne peut aller plus loin dans l'évocation de l'affirmation de la morale comme valeur fondamentale de la classe moyenne, opposée au dévergondage de la bourgeoisie!

De même, à Paris, venant d'un horizon de pensée tout à fait différent, Pierre Restany, l'un de nos meilleurs penseurs de l'art contemporain, me confiait en 1999: "La nouvelle tendance en art, ce n'est plus la beauté, l'esthétique, mais la vérité, l'éthique".

Cette tendance forte à l'avènement de la classe moyenne dans ces pays riches, tendant à réduire l'importance des très riches et des très pauvres, prenant possession de l'espace social, signifie - toujours dans ces pays du Nord, et non pas du Sud -, la fin de la lutte des classes à laquelle a été identifiée la bourgeoisie dominante du XIXe siècle. Il en résulte une refragmentation de la société dans le village global, le recentrage de l'individu sur lui-même, le cocooning, le phénomène de forteresse dont parle Faith Popcorn: Plus que jamais, nous nous retrancherons dans l'intimité de la forteresse - chaque foyer américain. A quoi sert la forteresse? A nous sentir en sécurité. La forteresse sera au cœur de la production (nous travaillerons à la maison), le lieu sûr par excellence (nous construirons des forteresses à l'abri des intrus), et le centre de la consommation.

Being glocal

Un autre spécialiste américain du marketing, Frank Feather, auteur de The Future Consumer (1994), nous invitant à "faire notre marché en 2004" insiste à son tour sur cette fragmentation de l'espace social, qui n'est plus structuré en classes conflictuelles, mais en une collection de régions, de villages, de foyers: Il propose le concept de Glocal marketing, (global-local) sous l'adage Think Globally, Act Locally. Et selon lui, cette nouvelle tendance vaut aussi bien pour le Japon que pour l'Amérique du Nord et l'Europe unie.

La mort des dieux bourgeois

L'avènement de la nouvelle idéologie dominante - celle qu'institue l'élite de la classe moyenne, par rapport à des composantes sociales inégales - signifie le recul de l'idéologie bourgeoise issue du XIXe siècle, et dont les références dominantes s'appelaient Raison, Progrès, Histoire, Individu, Travail, Universalisme, Optimisme, Centralisation, Métropolisation, etc., sous le signe de la transformation prométhéenne du monde.

Mais ses valeurs dominantes s'écrivent sans majuscule. Elles sont recentrées sur la consommation, la sécurité, la paix, le foyer familial, le respect de la nature, le souci de la santé et de l'éducation, l'épargne, l'éthique et le sentimentalisme. Ses héros ne sont plus les hommes politiques, mais les princesses de pacotille et les hommes d'affaires qui réussissent, surtout s'ils sont d'origine pauvre. La classe moyenne aime le travail bien fait, l'artisanat, le langage vrai, les aliments vrais, les émotions vraies. Elle aime moins les grandes villes et plus les banlieues et la nature. Elle est pragmatique, souvent plus pessimiste, plus inquiète que ne l'était la bourgeoisie aventurière et conquérante. Et c'est évidemment un réflexe normal de prudence plus qu'un paradoxe, au moment où l'humanité s'emballe dans la dangereuse spirale de l'aventure scientifique et technique.

Le post-modernisme

Comme toujours, la nouvelle classe dominante arrivée au pouvoir reprend à son compte des codes et valeurs symboliques du pouvoir antérieur. La bourgeoisie post-révolutionnaire ne fut-elle pas néo-classique, avant de s'exprimer plus naturellement avec le romantisme?

L’art, révélateur des évolutions sociologiques profondes

Il est intéressant de considérer les démarches artistiques européennes et américaines du moment. Elles nous révèlent, comme toujours, les courants forts des évolutions sociologiques, avant même que les politiques en prennent conscience.

La démystification européenne de l’art bourgeois

L'avant-garde européenne s'est adonnée au cours des années 70 à une démystification et à un négativisme extrêmes, poussant jusqu'au paroxysme l'autocritique des valeurs bourgeoises avec la merde d'artiste de Manzoni, l'arte povera des Italiens, le mouvement Support- Surface de déconstruction de l'image en France, l'art politique, l'art sociologique, l'art corporel (auto-mutilation expressive du corps), les poubelles et les colère" d'Arman, les compressions d'automobiles de César, les résidus de repas de Spoerri, les lacérations d'affiches de Raymond Hains, Villéglé et Rotella. La classe moyenne tient à la qualité du travail bien fait, à une figuration actualisée et compréhensible par tous, ne choquant personne, alors que la bourgeoisie pratique volontiers le dadaïsme, la moquerie, la dérision, la fumisterie.

Et les débuts de l’art de classe moyenne

Après ces ultimes moments de l'art bourgeois sous le signe de l'avant-gardisme destructeur des années 70, on assiste à la naissance de la trans-avantgarde et du post-modernisme signes annonciateurs de la classe moyenne. Celle-ci reprend à son compte plusieurs symboles bourgeois de feu l'avant-gardisme international, mais aussi rétablit la valeur des objets d’art et de la peinture, susceptibles de mieux séduire les nouveaux collectionneurs, nouveaux riches de la classe moyenne, prêts à relancer le marché de l'art à leur profit (légitimation symbolique de l'exercice du pouvoir).

L’Amérique triomphaliste et l’Europe négativiste

En Amérique du Nord, découverte et occupée sous la bannière conquérante du Progrès, dominée par l'idéologie protestante, qui tendait à s'incarner dans un modèle social plus égalitaire, l'élite a choisi, même au moment du triomphe de l'avant-gardisme venu d’Europe – exception faite du mouvement Fluxus et de quelques apports d’artistes européens immigrés - des valeurs plus sûres, qui s’accordent avec la qualité artisanale de l'art, par exemple l'hyper-réalisme, ou avec l'exaltation de la consommation de masse (le pop art).

L'opposition entre l'iconographie américaine du pop-art glorifiant la consommation et la destruction des objets et de leurs images en Europe par le Nouveau Réalisme, lancé par Pierre Restany en 1960 résume cette différence d'idéologie entre une classe moyenne triomphante aux États-Unis et une classe bourgeoise finissante en Europe, entre l'affirmation des valeurs américaines et le gauchisme européen.

L’art sociologique

L’art sociologique, fondé au début des années 70, était un mouvement typique de contestation de l’idéologie bourgeoise de l’art. Exporté en Amérique du Nord, il prenait aussitôt un autre sens. L'expérience d'art sociologique que j'ai menée au Québec à Chicoutimi en 1980 m'a donné l'occasion d'en faire le constat personnellement. L'Atelier Citoyens-Sculpteurs organisé dans le cadre du "Symposium International de Sculpture Environnementale", invitait la population à proposer des idées et maquettes de sculptures pour l'extérieur. Un jury populaire exprima son choix parmi une cinquantaine de projets qui nous parvinrent. Et ce furent, de très loin, de préférence à des propositions de type Beaux-arts - sculptures, aménagement de places, fontaines, peintures murales, etc. - deux projets prosaïques de circulation urbaine qui l'emportèrent dans le vote de la population: la restauration du vieux pont Saint-Anne reliant les deux rives de la ville par-dessus la rivière Saguenay et la transformation de l'ancienne voie ferrée en piste cyclable et chemin piétonnier. Les symboles artistiques issus de la culture Livres et Beaux-arts n'ont pas pesé bien lourd vis-à-vis d’une sorte de pragmatisme et de la qualité de leur vie quotidienne et de leurs voies de communication…

Le succès du kitsch

Les bourgeois ont eu beau jeu de critiquer le mauvais goût de la classe moyenne. C’est en effet le souvent la surdécoration, la surabondance de signes de beauté des langages culturels antérieurs - bref le système kitsch - ou quétaine, comme on dit en québécois - qui dominera. L'art des loges de concierge, diront les bourgeois des villes européennes; l'abondance, pour pas cher, de copies de bazar de toutes les cultures et de toutes les époques mélangées, pour décorer encore plus leur dessus de cheminée ou leur intérieur, et marquer leur ascension sociale, leur avènement encore plus réel au pouvoir dominant.

Histoire de l’avant-gardisme

Un peu d'archéologie des idées nous fera mieux comprendre les enjeux de ces valeurs de classes. Revenons à l'origine du Progrès et de l'idéologie avant-gardiste. C'est sous le signe des charbonnages de France et des premiers trains à vapeur, dans les années 1830, que les disciples de Saint-Simon lancèrent les slogans de l'avant-garde: une mission prométhéenne pour les savants, les politiques et les poètes.

Les poètes Lamartine et Victor Hugo se joignent aux socialistes utopistes et se présentent aux élections législatives, afin d'assumer pleinement leur vocation de guides et phares du peuple, de visionnaires et prophètes de l'avenir. Malgré la connotation martiale du terme d'avant-garde, les saint-simoniens ne songèrent pas à associer les militaires à la réalisation de l'Histoire, à laquelle ils croient en bons fils de Hégel et de la Révolution, en fondateurs de la Religion et du Progrès. Il faudra quelques décades pour que les artistes visuels revendiquent à leur tour l'avant-gardisme. Ni les impressionnistes, ni les symbolistes ne s'en réclament explicitement.

Les Futuristes

C'est aux Futuristes italiens que le rôle reviendra, lorsqu'ils se proclameront avant-gardistes arrogants, à la veille de la première guerre mondiale et repousseront d'un coup de pied le passé et ses académies, au nom de la nécessité d'un nouvel art pour une nouvelle civilisation, celle de la technologie, de la vitesse et de la violence, celle des chemins de fer et des premiers avions, … et de la guerre virile.

Les constructivistes ont entendu l'appel futuriste et ils veulent aussi construire l'art de la nouvelle société qui s'édifie au nom des idées révolutionnaires de 1917.

 

 

Le trans-pacifique et le trans-sibérien

Le train de l'avant-garde saint-simonienne bifurque vers deux voies: à l'est la création révolutionnaire socialiste, à l'ouest le capitalisme créateur d'affaires. Deux visages pour Prométhée. Et dans le monde deux trains d'espoir et de conquêtes avec leurs appareillages symboliques: le trans-pacifique et le trans-sibérien. C'est là-bas, rail par rail, étape par étape, avec de la main d’œuvre exploitée, décennie après décennie, sacrifice après sacrifice, génocide après génocide, que nous assistons à la réalisation concrète du Progrès s'imposant à la sauvagerie. Nous sommes, à l'évidence, partout sous le signe de Prométhée, comme nous l'étions encore au temps des conquêtes coloniales.

Le réseau ferroviaire s'institutionnalise, les gares se construisent, avec leurs bourgs humains croissant quand augmentent la fréquence et la vitesse des trains.

Le train de l’avant-garde prend de la vitesse

Mais attention! Une avant-garde peut en cacher une autre. Les trains accélèrent, les gares défilent, les marchands s'affairent. Et un jour les artistes surveilleront leur montre pour ne pas manquer le train de la prochaine avant-garde, où ils pourront monter et obtenir la reconnaissance nominale de leur invention.

Histoire des …ismes en art

Nous voilà en pleine Histoire des …ismes en art, du futurisme au dadaïsme, en passant par le cubisme, le constructivisme, le plasticisme, le fauvisme, l'expressionnisme, le réalisme, le surréalisme, le nouveau réalisme, etc.

Les lignes ferroviaires courent droit devant elle, comme l'Histoire, mais on avait oublié qu'au bout de la perspective, il y a une ligne d'horizon imaginaire, une limite, comme au bout du Far-West ou de la Sibérie. Et l'épopée prométhéenne des avant-gardes et du progrès linéaire s'est achevée dans les goulags de Sibérie, les massacres des révoltes coloniales et les bourbiers du Vietnam.

 

 

 

Trans-avantgarde

En vain, un critique d'art italien avisé a annoncé le départ imminent du Trans-Avant-Garde! C'est du vieux matériel ferroviaire qui passe le tourniquet illusionniste, et qui repart en sens inverse après la fin de l'épopée avant-gardiste, et qui voit redéfiler les petites gares pimpantes appelées: Nouvelle image, Nouvelle Peinture, Nouvel Expressionnisme, Nouveaux Fauves, Nouveaux cubistes, Nouveaux expressionnistes, Nouveaux Baroques, Nouveaux classiques, Nouvelle renaissance, Nouveaux Primitifs, Nouveaux archaïques… Bref le train de la nouvelle marchandise, pour le plaisir des nouveaux collectionneurs de la nouvelle classe moyenne.

Cette crise caricaturale de l'idéologie avant-gardiste coïncide avec la crise des mythes de la Raison, du Progrès et de l'Histoire dans les années 70, c'est-à-dire aussi avec la fin de l'Empire colonial, de la guerre du Vietnam et du communisme stalinien, avec aussi la crise du pétrole. L'Histoire de l'idéologie avant-gardiste a commencé avec l'essor des charbonnages et vacillé avec le choc pétrolier. L'économie du signe a ses raisons, que les artistes ne connaissent pas.

L’imagination au pouvoir

Les agitations étudiantes des années 60-70 en Europe de l'Ouest, la crise de mai 68, que les sociologues ont tant de mal à comprendre, que personne n'a vu venir, ont été l'expression d'une prise de conscience par la nouvelle génération du décalage entre l'idéologie bourgeoise dominante qu'ils subissent et une aspiration à de nouvelles valeurs dont ils ont l'intuition confuse et qui sont de fait celles de l'avènement de la classe moyenne. L'imagination au pouvoir, la grogne contre l'autorité n'expriment rien d'autre. Les intellectuels formés dans l'idéologie bourgeoise de leur génération ne pouvaient pas le comprendre, sinon y apporter leur soutien politique par instinct. Le gauchisme de la nouvelle génération bourgeoise, s'est opposé à la gauche classique (socialiste et communiste) autant qu'à la droite, parce qu'il était l'expression d'une révolte par rapport à l'ancien système social et idéologique.

 

 

 

L’effet de choc des baby-boomers

L'effet de surprise, l'intensité et la généralisation internationale de ces révoltes étudiantes ont été considérablement renforcées par un choc démographique: l'arrivée soudaine et en grand nombre des baby-boomers, nés au lendemain de la seconde guerre mondiale, et qui atteignent l'âge adulte en 1968. Du fait de leur nombre soudain, ils se heurtaient aussi à un chômage grandissant, qui ne leur laissait guère d'espoir de s'intégrer rapidement dans une société adulte qu'ils rejetèrent donc. Il n'en était pas de même des jeunes ouvriers, que le marché du travail pouvait mieux accueillir, et qui ne s'associèrent pas à cet esprit de révolte des fils de la bourgeoisie. Après coup, on pourra affirmer que Mai 68 était démographiquement et sociologiquement prévisible et inévitable.

Un événement totalement incompris

Michel Winock, analysant Le siècle des intellectuels s'interroge encore en 1997 sur les causes de ces mouvements sociaux, qui paraissent irrationnels. Sans risquer une explication qu'on pourrait attendre légitiment d'un tel ouvrage, il esquisse quelques intuitions intéressantes: Peut-être pourrait-on dire que l'on a assisté à la fin du mythe révolutionnaire, au sens ou la tradition marxiste l'avait inscrit dans les mentalités militantes. La révolution n'a pas eu lieu… Ces années-là ont connu un changement dans les mentalités, les attitudes, les comportements…Plus caché, le changement s'opéra dans les familles, les administrations, les entreprises, les communautés de toutes sortes. On vit des tabous séculaires s'effondrer; des préjugés s'effacer; de nouvelles solidarités naître.

Signes précurseurs 

L'analyse de la montée des fascismes en Europe dans une situation de crise économique extrême, et l'appui des masses ouvrières en Allemagne et en Italie, ou de la bourgeoisie en Espagne et au Portugal, sont d'autres symptômes dramatiques de la crise des idéologies bourgeoises au XXe siècle, mais il faut faire la part des contextes historiques et sociaux différents. La société nord-américaine partagée entre upper et lower middle class a pu traverser la crise de 29 sans tentation fasciste, contrairement à l'Europe, étant recentrée depuis toujours sur une idéologie de classe moyenne. Ces événements sont trop complexes pour être analysés ici, mais ils reflètent à coup sûr, à travers la crise du capitalisme, les premières déstabilisations de l'idéologie dominante de la bourgeoisie.

Quant aux mouvements Hippies, Beattles, Punks, Brigades rouges, Hooligans, Hell Angels, Rockers et autres communautés marginales, contestataires, ou de motards criminalisés, aussi bien qu'à la multiplication des sectes religieuses, au succès des preachers américains, etc., ils sont les multiples facettes de cette montée de l'idéologie de classe moyenne, qui prend le pouvoir et s'installe en contestant l'idéologie bourgeoise dominante sur tous les fronts et selon tous les modes, terroristes, violents, provocateurs, culturels ou religieux.

On pourrait affirmer que Mai 68 restera dans l’histoire, comme la date symbolique de ce grand changement idéologique, lorsque la mémoire collective en aura pris conscience, et nous proposons ci-après de zapper entre les paramètres de l'idéologie bourgeoise et de l'idéologie de classe moyenne, pour les comparer et en saisir le mouvement de substitution terme à terme:

 

 

 

 

 

ZAPPING

Passage de

_____________________________________________________________

L’IDÉOLOGIE BOURGEOISE à L’IDÉOLOGIE DE CLASSE MOYENNE

_____________________________________________________________

l’homme :

mythe de l'Homme, négation de l'unicité

humaine,

transgénique

génie créateur société de masse

clonage

l’histoire :

mythe de l'Histoire fin de l'Histoire

temps vertical, ici et maintenant

idée hégélienne du sens de l'Histoire incertitude sur le sens de l'avenir

éphémérité

no future

mythe du Progrès mythe de la catastrophe

optimisme pessimisme

accomplissement historique uniformisation

utopies interchangeabilité statistique

analyse qualitative analyse quantitative

sacrifice pour les lendemains qui chantent intensité de l'effet éphémère,

utopies puisque demain peut-être

n'existera pas

le temps :

permanence accélération du temps

temps vectoriel rythme, vie/mort

orientation vers le futur mémoire, traces, archéologie

fondation, devenir mort, volatilité

conscience possible diversité des scénarios

idéologie du projet consommation immédiate,

quête d'éternité éphémérité des modes

croyance à la postérité, à la survie dans tous les domaines, les arts, les idées, les théories, les systèmes politiques

déterminisme, évolutionnisme indéterminisme,

théorie de la catastrophe

principe de l'irréversibilité de l'évolution principe de la réversibilité, des

et du progrès cycles, néo-primitivismes

Marx, Teilhard de Chardin mode du rétro

l’espace :

structure de linéarité, structure nodale, en rhizome,

centre, symétrie, axes mosaïque, structure afocale

montée des villes, des métropoles croissance des banlieues

revalorisation de la

campagne

civilisation urbaine hybridité ville/campagne

revalorisation du village

l’esthétique :

esthétique des riches esthétique des pauvres ayant bénéficié d'une ascension sociale

esthétique de l'espace esthétique du temps événementiel

esthétique du drame, Prométhée esthétique du tragique,

Apollon, retour de Dionysos

le diurne le nocturne

esthétique de l'unicité esthétique de la

originalité, valeur du master reproduction en série, des

arts d'imitation

esthétique de la profondeur esthétique de la surface

esthétique de la galaxie Gutenberg esthétique de la galaxie

Marconi

matériaux nobles matériaux mous, de

synthèse

esthétique de la lutte avec les matériaux plastiques, expansions

compressions

recherche de durabilité art à jeter

esthétique du flou, du transitoire, de l'indéfini

esthétique dramatique du contraste esthétique hybride du kitsch

purisme, opposition des styles mélanges de styles et de

cultures

excommunications réciproques des Musée imaginaire de Malraux

avant-gardes post-modernisme hétéroclite

transition, bazar, art

pompier

esthétique de l'ambiguïté

sur-consommation de

signes

travail bien fait, artisanat

unicité reproduction

signature individuelle travail d'équipe

contraste des valeurs mélange des valeurs

unicité et identité, lisibilité le bigarré, la cacophonie

économie du langage le versatile, le scintillant,

le fugace

maîtrise des effets, mesure la pacotille, l'inachevé, le

clinquant

composition dans l'espace l'aléatoire, le zapping

la société :

structures sociales groupes, communautés

classe ouvrière montée du secteur tertiaire

classe paysanne

exploitation micro-solidarités

paternalisme idéologie de la jeunesse

structure familiale traditionnelle divorce,

pilule anticonceptionnelle

droit à l'avortement

union libre,

familles reconstituées

valorisation du célibat

société subjectivité

l’idéologie :

universalisme, colonialisme pluralisme,

ethnocentrisme, impérialisme multiculturalisme

particularismes vernaculaires

small is beautiful

militantisme, engagement politique désengagement politique

systèmes idéocratiques marketing, styles de vie

recentrage

totalitarisme, socialisme chute du mur de Berlin

(1989)

esprit transculturel et

transnational

nomadisme

esprit de bâtisseur société du spectacle, perte de sens

esprit de consommation

suspicion à l'égard des

intellectuels

la fin des idéologies

macrostructures microstructures, fragmentation

valeur de l'unifié valeur de la diversité, segmentation

éloge de la différence

monosémie polysémie

micro-psychologie

micro-sociologie, importance des micro-événements

héroïsme valorisation de la vie

quotidienne

ascétisme puritain jouissance immédiate,

hédonisme

idéologie sacrificielle prosaïsme, confort mou

mégalomanie éloge de la médiocrité,

sociabilité

complaisance, séduction recentrage, repli sur soi convivialité, utilitarisme, conformisme

mentalité d'assisté social

refus du risque

 

la pensée :

relation de cause à effet théorie du chaos, des

probabilités

irréversibilité déduction statistique, systémique

logique de l'identité mutations

logique de la contradiction logique du flou, relativité

hybridité

dualisme, contraste pensée alternative

monosémie équivoque

 

objectivité phénoménologie

pensée abstraite pragmatisme

la raison :

mythe de la Raison crise de la raison

positivisme, scientisme crise du positivisme, perte du sens

force de la théorie règne du doute intellectuel

héritage de l'Aufklärung mise en évidence des modes intellectuelles, de la consommation des idées, anti-intellectualisme

fonctions proximités

intelligence émotionnelle

l’art :

esthétique de l'espoir, du projet esthétique de la disparition

fascination de la mort

Futurisme, Constructivisme Performance, body-art

invention de l'art abstrait figuration, Réalisme

art conceptuel, art minimal automutilation

le langage :

affirmation des langues centrales reconnaissance du multilinguisme

retour des langues vernaculaires

la culture :

système des Beaux-Arts arts événementiels

unité de culture cultures hybrides, métissées

unité de style mélange de styles

post-modernisme

la communication :

message autoritaire échange, dialogue

communication unidirectionnelle cybernétique, circularité

valorisation du contenu le medium, c'est le message

réduction sensorielle multimédia,

plurisensoriel

interactivité

toile, internet

mépris des mass média, de la télévision valorisation des nouvelles technologies

self-media

alphabet phonétique alphabet pictographique

communication et connaissance livresque diffusion analogique et électronique

la sexualité :

contrôle social sur la sexualité liberté sexuelle

masculinisme, machisme reconnaissance sociale

de l'homosexualité

guerre des sexes androgynie

lutte féministe égalitarisme

parité des sexes

l’individu :

monothéisme, monogamie polythéisme, polygamie

identités univoques identités intermédiaires, interculturelles

ambivalence, ambiguïté

sociologie et psychanalyse conflictuelles intersubjectivité

basées sur l'esthétique du drame coexistence

(rôle de l'Oedipe, de la lutte des classes) intersubjectivité

relationnelle

Freud, le Ça, le refoulement, la profondeur Lacan, le miroir, le

langage, la surface

Deleuze, Guattari

Merleau-Ponty

vie intérieure behaviorisme

roman psychologique Nouveau roman

ego intersubjectivité,

fourmillement

Nous sommes tous des

artistes

humanisme humanitarisme

le pouvoir :

conquête, guerre pacifisme

autoritarisme convivialité

hiérarchie pyramidale prise de pouvoir de la base interrelations, esprit d'équipe

participation aux décisions

centralisme métropolitain régionalisme, périphérisme

village global, fédéralisme, dispersion, fragmentation

domination de la classe intellectuelle domination des gens d'affaires

nationalisme, mondialisme

patriotisme pacifisme

unions politiques, fin des

frontières

Jacobinisme, étatisme centralisateur décentralisation,

régionalisation

autogestion, coopératives

dirigisme de marché libéralisme, démocratie

États-Nations confédérations

domination des intellectuels la fin des intellectuels

nomenklatura fin de 'l'intellectuel-oracle'

volonté de pouvoir ambivalence vis-à-vis du

pouvoir

valorisation de la

démocratie

dispersion, éclectisme, segmentarisation

les sciences :

sciences dures, pensée téléologique sciences douces ou molles

paradigmes scientistes paradigmes éthico-esthétiques

positivisme parapsychologie,

médecine douce

mythanalyse

mythologie, hermétisme, initiations, sectes,

occultismes

le travail :

croyance au travail transformateur résignation au travail, aspiration à la préretraite

la propriété :

propriété familiale des entreprises actionnariat anonyme

exigence de contrôle de la base

l’économie :

économie de l'épargne jouissance actuelle, distraction

capitalisation, transmission de l'héritage vie à crédit

capitalisme nouvelle économie

société du savoir

richesses naturelles recherche et développement

propriété terrienne propriété des idées, brevets

nouvelles technologies

économie du savoir

économie de

l’information

accumulation, épargne investissement,

endettement

thésaurisation cartes de crédit

référence à l'or devises, argent

électronique

héritage formation

protectionnisme unions économiques

la nature :

domination sur la nature écologisme

transformation, agression respect, douceur

Passages d’une idéologie à l’autre

On pourra noter la cohérence de chacune des deux idéologies et les recoupements incessants d'un terme à l'autre dans chaque système. Cela n'exclut pas les contradictions dans cette énumération, et il faut tenir compte de la coexistence de ces deux idéologies à certaines étapes de leur transition. L'idéologie de classe moyenne a aussi repris dans un premier temps des valeurs de l'idéologie bourgeoise précédente, dont elle ne se dégage pas d'un coup, du soir au matin. J'ai donc ici schématisé l'opposition, pour mieux souligner les tendances fortes. Mais celles-ci se répercutent dans tous les domaines de l'image du monde, du corps, de la société, de la science, de l'autre, de l'art, etc.

 

Le post-modernisme, style de la classe moyenne

L'art prisé par la classe moyenne supérieure de la fin du XIXe siècle est hybride, mêle volontiers les références, les styles et les cultures. Le bazar ou collage d'éléments culturels, ne signifie plus, comme chez les dadaïstes, la dénonciation de l'absurdité, du non-sens du rationalisme bourgeois humaniste échoué dans la boue de Verdun, ou l'aspiration à un monde imaginaire surréaliste, mais bien la réelle équivalence de toutes les sources culturelles, dans une nouvelle spectacularité marchande, mass-médiatisée, destinée à une consommation de distraction, de décoration post-moderne, abondante et sans nécessité. Comme dans les fast-food: claustra de style espagnol, couverts classiques, sièges italiens, bar avec boiseries gothiques flamboyantes, deux amphores grecques en plastique, carrelage en damier et plafond fluo en arabesques baroques. J'oublie les petits porte-fleurs très danois et la façade en brasserie bavaroise, les deux colonnes doriques à l'entrée des toilettes et un fronton grec au-dessus du grill, les reproductions d'impressionnistes alternées avec des affiches de corridas sur les murs imitation marbre, au niveau de chaque table laminée bois exotique.

Le nouvel expressionnisme allemand

On ne saurait ignorer ici le nouvel expressionnisme allemand, qui a conquis le marché international dans les années 80 et perdure. Cette peinture cultive les petites émotions esthétiques intimistes et les convulsions. Dionysos est là, mais barbouillé de mauvaise peinture, la tête à l'envers, et sans y croire lui-même. L'irrespect décoratif de cette peinture "bad painting", débordante d'énergie chromatique gestuelle qui en rajoute de peur d'être trop violente, hurlante, sentimentale ou désespérante marque le retour sur le marché de l'art d'un expressionnisme allemand trop longtemps méconnu par le circuit international. Mais aussi, il faut avouer qu'il correspond bien à une fin de siècle européen angoissée. Tout un pathos kitsch de surajouts qui pour vouloir tout dire ne suggèrent plus rien, ne caricaturent plus rien, ne détruisent plus rien, et passent même si souvent à côté du dérisoire et du vulgaire qu'ils voudraient glorifier. Ce art hybride et pompier, trop décoratif pour être tragique ou nihiliste, trop sentimental et émotif pour être émouvant, trop outré pour être puissant, marque clairement un sursaut expressif et individualiste de la peinture au moment de son passage au statut d'artisanat décoratif de classe moyenne.

L'élite de classe moyenne a cru acheter "de l'art d'avant-garde", comme ses prédécesseurs bourgeois, en raison de la spectacularité un peu scandaleuse de ces grandes peintures.

Le catastrophisme

Cette peinture expressionniste, un peu sulfureuse, évoque la catastrophe. Une catastrophe qui pourrait être humaine, écologique, génétique, nucléaire: un monde dont l'image se défait. Elle invoque la fascination de la mort, d'une fin de siècle que marque la fin d'un système de pensée. C'est la voix mourante du XIXe siècle, du 2e millénaire, qui nous le susurre. Car un changement de cosmogonie et de rationalité ne se fait pas sans douleur. Nées en Europe, les génération punk, No future n'ont plus d'espoir. Et elle subissent de plein fouet le chômage puis bientôt le sida. L'image du temps a changé, l'Histoire a perdu toute crédibilité. Le futur est désenchanté. Il s'agit donc de vivre ici et maintenant. Vivre! Vivre intensément. Forcer le bonheur, les jouissances, aimer tout de suite tout ce qui brille dans la noirceur, la drogue dure et la provocation et se révolter contre le conformisme d'une classe moyenne sévère et pessimiste. La conscience de la mort habite cette génération désespérée, où le suicide frappe souvent.

Cette nouvelle génération ressemble à l'image cathodique, qui brille, se consomme et disparaît.

Les proximités et les petites émotions inter-humaines

L'Esthétique relationnelle de Nicolas Bourriaud (1998) nous offre un excellent exemple d'une autre tendance de l'art contemporain, tout aussi représentative de cette idéologie de classe moyenne. Il découvre dans cet art une esthétique de l'inter-humain, de la rencontre, de la proximité, de la résistance au formatage social. La pratique artistique, dit-il, se concentre désormais sur la sphère des relations inter-humaines dont les figures de référence sont désormais des 'formes' artistiques à part entière: ainsi les meetings, les rendez-vous, les manifestations, les différents types de collaboration entre personnes, les jeux, les fêtes, les lieux de convivialité, bref l'ensemble des modes de la rencontre et de l'invention de relations, représentent aujourd'hui des objets esthétiques susceptibles d'être étudiés en tant que tel, le tableau et la sculpture n'étant ici considérés que comme les cas particuliers d'une production de formes qui visent bien autre chose qu'une simple consommation esthétique.

L’inter-créativité

Il est frappant de retrouver cette même valorisation de l'inter-relationnel dans un domaine aussi différent et non moins significatif: la nouvelle conception du management du personnel dans les grandes sociétés. On voit des multinationales comme IBM organiser des séminaires pour inviter leurs cadres supérieurs à oublier leur ego, leur sens de la hiérarchie et même cette force de caractère - de meneurs d'hommes - qu'on exigeait d'eux auparavant, pour favoriser le travail d'équipe, l'échange, l'inter-créativité. Il est significatif de voir un responsable d'une multinationale comptant près de 300.000 employés, dans 164 pays, affirmer: Nous avons abandonné notre structure pyramidale. Notre organisation matricielle nécessite un nouveau type de manager. Celui-ci doit prioritairement être un animateur d'équipe capable de promouvoir le travail collectif. Les voilà devenus gentils animateurs, pratiquant l'intelligence émotionnelle au travail (Hendrie Weisinger, 1995, Daniel Golman, etc.), apprenant à percevoir leurs sentiments et ceux des autres, pour mieux se comprendre soi-même et mieux comprendre les autres.

 

 

 

L’intelligence émotionnelle

L'anthropologue néerlandais Geert Hofstede propose aussi une analyse des sociétés des Pays-Bas, du Danemark, de la Norvège et de la Suède, qu'il appelle des sociétés féminines: on y valorise l'égalité, la solidarité, la concertation, la modestie et la qualité de la vie. Il soutient que la culture féminine favorise le commerce (parler ensemble et faire des affaires), et qu'on y affiche une vie modeste, simple, loin de toute ostentation.

La phénoménologie perceptive

De fait, cette idéologie de la communication inter relationnelle, dont on valorise aujourd'hui tant l'esthétique que la nouvelle efficacité, nous apparaît comme une suite logique, une application de la phénoménologie de la perception proposée par Merleau-Ponty en 1945. Cette phénoménologie, qui mettait de l'avant la micro-analyse des relations constitutives entre le corps et le monde perçu et relativisait ainsi les théories transcendantales de la perception, affirmait l'antériorité de la perception du monde sur son image mentale, produisant une re-création ou une re-constitution du monde à chaque instant. Revenons à la sensation, disait Merleau-Ponty, et regardons-la de si près qu'elle nous enseigne le rapport vivant de celui qui perçoit avec son corps et avec son monde. C'est à peu près l'interprétation de la création artistique que nous propose aujourd'hui Nicolas Bourriaud dans son esthétique relationnelle, aussi bien que les champions de l'intelligence émotionnelle, ou de la nouvelle efficacité organisationnelle dans l'entreprise. On se détourne des grandes machineries conceptuelles, des systèmes pré-établis d'esthétique, de causalité, de hiérarchie et d'autorité, au profit de la créativité des petites sensations, des stimuli hic et nunc, où la phénoménologie situe son cogito ergo sum. (Quand on aborde l'infra-sensible, il est toujours plus prudent de recourir au latin pour ne pas perdre l'autorité du propos).

La micro-sociologie quotidienne

Les nouvelles tendances de la sociologie montrent clairement que le temps des grandes machineries conceptuelles est passé aussi. La sociologie pragmatiste et quantitative des études de marché ou des électorats ne compte pas de héros. Quant à la sociologie relativiste, plus européenne, et dont Michel Maffesoli apparaît comme un chef de file, elle se tourne vers la vie quotidienne, la sociabilité, la sentimentalité, l'affect.

Dès 1946 le philosophe marxiste Henri Lefebvre, inspiré par la théorie de la lutte des classes, avait pressenti l'importance de la vie quotidienne et même de la vie privée (Critique de la vie quotidienne). Mais c'était pour en établir la critique révolutionnaire - une micro-application du marxisme - , plutôt qu'une description ethnologique. Le tome 2 de sa Critique de la vie quotidienne, publié en 1961, ne marque pas d'évolution quant à l'orientation idéologique: analyse radicale des besoins, des désirs de transformation sociale, de la praxis révolutionnaire totale. Certes Henri Lefebvre introduit les notions de vécu, de spontanéité, d'ambiguïté, dont il sait déceler l'importance grandissante dans la nouvelle conscience sociale, mais il les réduit encore au concept marxiste d'aliénation et les situe dans la dramaturgie de la lutte des classes, entre le réel et la dialectique du possible.

La nouvelle sociologie de la vie quotidienne des représentants de la classe moyenne est dédramatisée; elle tourne le dos aux conflits et se fond dans la psychologie sociale de Monsieur Tout Le Monde. Elle explore les banlieues, les couloirs, l'interstice social, l'existence sociale "spontanée", éphémère, plurielle, micro-événementielle, intersubjective, fourmillante et aveugle à son propre destin. Aucun village n'est trop petit pour l'ethnologue, aucune biographie n'est trop terne. Et un sociologue comme René Loureau ne craint pas de s'arrêter au milieu d'une démonstration pour répondre à la porte et en informer son lecteur (Le gai savoir des sociologues). Voilà autant de démystifications, où se confirme la prise en compte de l'atomisation sociale, - sous le signe du tragique - et l'osmose entre sociologie et idéologie de classe moyenne.

L’individu Lambda

La jouissance résignée, le bonheur triste, les petites émotions du citoyen Lambda, l'aveu des ruses ou des combines médiocres qui ont permis au sociologue de financer son enquête, la convivialité organiciste, les lapsus du sociologue, les strabismes de l'intellectuel, les petits bobos, les états d'âme sans mérite, la mise à nu banale et le désenchantement, autant de nouvelles attitudes qui ont fait évoluer la rhétorique soufflée de la sociologie dialectique et théâtrale du XIXe siècle, vers le roman-photo polaroïd acidulé d'aujourd'hui, où le nouveau sociologue avoue sans complaisance la modeste médiocrité générale sur laquelle se fonde le consensus social.

L’ambiguïté de l’identité

On retrouve cet abandon du dualisme manichéen du XIXe siècle dans l'avènement des idéologies homosexuelles masculines ou lesbiennes, qui remettent en question les excès du machisme et du féminisme réactionnel, pour valoriser l'unisexisme, l'hermaphrodisme, l'androgynie. Chacun se sent désormais davantage lui-même en assumant à la fois sa masculinité et sa féminité. C'est peut-être le départ d'Apollon et le retour de Dionysos, homme et femme en une seule personne selon les interprétations qui nous plaisent. L'androgynie, c'est plus doux, plus hybride, plus proche; on se comprend mieux, on est plus heureux ensemble que dans les drames héroïques.

L'idéologie de classe moyenne baigne sous le signe du psy. La sociologie était une idéologie bourgeoise de l'effort dans la lutte. Les classes moyennes préfèrent les sentiments, les émotions, les thérapies douces, la danse du ventre, le yoga, la relaxation, la dynamique de groupe, le conseiller conjugal, les médecines psychosomatiques, les techniques d'euphorisation (bains de lumière, casques émetteurs, pilules, etc.), les appareils électriques qui musclent sans bouger, les cassettes vidéo pornographiques sans risques, qui nous ouvrent les bordels tout en restant chez soi. Et on peut les obtenir à crédit ou s'abonner.

La mythanalyse

L'abandon de l'idéologie sacrificielle de l'Histoire et de la Sociologie laisse manifestement le champ libre au retour des mythes que le Siècle des Lumières avait cru exorciser.

La mythanalyse participe-t-elle de cette idéologie de classe moyenne pessimiste ou désenchantée? Sans doute, bien qu’elle trouve son euphorie dans une distance critique. Sa prétention à plus de lucidité critique face à l'idéologie de classe moyenne n'est pas sans risque. Son auto-critique et ses exercices de démystification du rationalisme passé ne garantissent pas son efficacité critique, pour repérer les mythes du futur.

La mythanalyse se doit d'être aussi sans illusion, et à cet égard, elle est typique de l’idéologie de classe moyenne. Nous allons là d'où nous venons. Et l'énigme dépassera toujours tous nos efforts de déchiffrage. Le lecteur lui-même aura mille occasions de voir le mythanalyste se piéger dans ses propres mots ingénument. Le langage est notre imaginaire social et le miroir ne peut se regarder lui-même.

Un écrivain de classe moyenne

Je suis un écrivain de classe moyenne. Je me suis vu en rêve sur une galère de classe moyenne. Les mâts dorés, les marins multicolores et l'orchestre new-jazz me berçaient d'illusions. Un programmateur aléatoire simulait le mouvement cadencé des vagues peintes en bleu marine, avec un filet d'écume blanche. J'agitais une mouette en plastique au-dessus de ma tête, au bout d'une longue tige.

 

 

 

 

 

5 - PASSAGE DE LA PSYCHANALYSE À LA MYTHANALYSE.

La question est difficile. Il faut d'abord reconnaître que la psychanalyse appartient au genre littéraire, autant qu'au rationalisme critique. De nombreux psychanalystes l'ont admis et font référence au récit psychanalytique.

Et nous avons déjà fait la moitié du chemin, si l'on admet que la psychanalyse ne prétend pas être une science exacte. Son intérêt évident se confirme cependant à ses trouvailles incessantes, qu'il ne s'agit pas ici de récuser, malgré la crise de la psychanalyse dénoncée si souvent depuis Fromm, Szasz, Hillman ou Beaudrillard.

Le génie de Freud

Nous devons à la psychanalyse plus de démystifications que de soumissions (celles-ci sont plutôt à chercher du côté des institutions psychiatriques).

Freud est un incontournable. La clarté freudienne est parfois extrême, pour ne pas dire aveuglante. Et il faut la resituer à son époque, où elle apparut comme une bombe terroriste dans l'église intellectuelle.

Personne ne peut prétendre marcher inconsciemment sur les bords vertigineux de la rupture épistémologique que cet homme a ouverte. Mais le brouillard semble encore impénétrable, qui nous dissimule le Ça individuel et le relie à la béance inconsciente de la société. Sous l'angle psychanalytique élaboré par Freud, les représentations sociales de l'argent, de l'économie, de la technologie, de la politique, nous apparaissent comme les parties visibles d'immenses icebergs insondables.

La mythologie freudienne

La psychanalyse a indubitablement élargi le champ du rationalisme, en mettant en scène de nouveaux concepts opératoires, tels la libido, les principes de désir et de réalité, l'Inconscient, le Ça, le Surmoi, Oedipe, Narcisse et quelques autres dieux grecs de la mythologie de l'inconscient. Je m'amuserai à les appeler aussi des cow-boys du Far-West de l'Inconscient, une nouvelle frontière du savoir, à explorer et conquérir. Le freudisme apparaît avec le temps comme une tentative prométhéenne du positivisme et du matérialisme occidental pour explorer les continents inconnus de l'univers intérieur.

Le Drame psychanalytique

La psychanalyse freudienne est dramatique et conflictuelle. Elle met en scène le drame bourgeois de l'Individu, dont le XIXe siècle vient de découvrir l'existence et l'exigence, sur un fond de champ de bataille entre Éros et Thanatos, entre des forces obscures et généralement maléfiques. Elle raconte la guerre des sexes et des générations, elle accuse la famille bourgeoise. Si la sociologie est fille de la Révolution, on peut affirmer en suivant l'histoire de sa naissance, que la psychanalyse est née de l'hystérie, donc de l'hypnose, de l'asile psychiatrique, de l'écoute des malades mentaux, des psychotiques et des schizophrènes, donc sous le signe de désordres graves. Elle postule le refoulement; elle ne voit partout que malades, malheureux et frustrés (tout le genre féminin, qui n'a pas de pénis, par exemple!).

Un drame qui tourne à la tragédie

Née sous le signe du malheur, que fait résonner la culture juive viennoise, héritière des souffrances historiques du peuple juif, elle est aussi déchirante que la sociologie née du spectacle de l'injustice et de l'exploitation sociale. Elle a aussi mauvaise conscience.

La science occidentale demeure marquée par ces enfantements du rationalisme bourgeois dans les douleurs du prolétariat et des asiles de fous.

Mais reprenons le fil du drame. Acte 1, scène 1: la scène originelle, acte 2: le stade oral; acte 3: le stade anal; acte 4: le stade génital. Et plus j'y pense, pourtant, plus cela me paraît juste et pertinent. Je ne sais même plus comment on pourrait penser autrement. Comment faisait-on avant?

Le péché originel de l’Occident

Freud nous plonge dans la maladie, l'anomie, le péché, la névrose, la pathologie. La psychanalyse freudienne baigne dans les eaux sombres du péché originel et en réactualise douloureusement l'évidence dite clinique. Quelque chose comme le meurtre du père, qu'il nous faut tous commettre pour devenir adulte, mais nous sans avoir voulu coucher avec notre mère! Freud nous propose donc une explication de nos tourments calquée sur le mythe d'Oedipe. N'est-ce pas bien pire que d'avoir croqué cette fichue pomme? Dix degrés au-dessous, dans l'horreur et la morbidité! Tous, nous répétons, à en croire Freud, ce forfait oedipien, comme une affreuse malédiction qui pèse sur chaque enfant venant au monde. Nous sommes coupables à vie et il nous faudra porter ce fardeau inconscient, que nul baptême ne pourra effacer. Seul la cure psychanalytique, beaucoup plus difficile et coûteuse, que pourra nous administrer le psychanalyste/prêtre, pourra éventuellement nous délivrer de cette fatalité tragique qui fonde notre malheur sur terre.

La malédiction, fondatrice de la civilisation occidentale

On a même pu faire de ce meurtre rituel et de l'interdiction de l'inceste le mythe fondateur de toute civilisation.

Avec les religions occidentales, nous pouvons dire que nous sommes nés sous une constellation cruelle des pires malédictions, sous le signe du tragique, qui marque profondément notre civilisation. En effet la religion a inventé non seulement le baptême salvateur, mais aussi la rédemption, puisque Dieu le Père a ordonné à son Fils, qui est aussi lui-même - mais Dieu n'est pas supposé être masochiste, ni sadique - de se faire torturer et tuer pour nous sauver de ce cauchemar. La sociologie et la psychanalyse ne font guère mieux.

Bref, la pensée et l'histoire occidentales se sont constamment développées sous le signe du malheur, que ce soit la religion ou le rationalisme critique. Et cela mérite notre attention.

Je voudrais croire qu'il existe quelque part sur terre ou sur une autre planète une société qui se serait fondée sur des mythes de bonheur, plutôt que de malheur, comme la nôtre.

Une lumière trouble et misérable

Névrose et péché, cette négativité originelle généralisée, dévoratrice, constitue le plus étrange fantasme universel qui se puisse imaginer. Et j'ai peur, malgré toutes les tentatives utopistes connues, que nous ne soyons pas prêts de nous en libérer, même si nous rêvons de nous réconcilier avec nous-mêmes et avec la vie. Tous coupables avant même de naître: qu'avons-nous donc fait, quand nous n'existions pas encore? Ou faut-il croire à la malédiction? Étrange fable! Et pourquoi l'avons-nous inventée et toujours réactivée dans la succession des étapes de la pensée humaine, depuis la magie et la religion jusqu'au rationalisme critique? Elle projette une lumière trouble et misérable sur la plupart de nos actes individuels et collectifs.

Saurons-nous un jour penser que la mort n'est pas le signe funeste sous lequel s'annonce toute vie, mais la condition positive et nécessaire de la vie que nous désirons?

Saurons-nous un jour inventer un nouveau mythe fondateur qui annonce et légitime le bonheur sur terre - dans notre actuelle vallée de misères et pas seulement dans un paradis hypothétique de l'au-delà? Est-ce là le secret du succès de la religion marxiste, qui a pu annoncer aux déshérités de cette terre un avenir offrant à chacun selon ses besoins? Beaucoup de sectes y puisent aussi sans aucun doute leur pouvoir de fascination.

La science rédemptrice

Si le rationalisme est né dans le malheur, certains objecterons que la science qui en découle nous apparaît souvent comme la voie rédemptrice de la connaissance, du progrès, du mieux-être. Et il est clair que l'Occident y investit ses rêves de pouvoir, de santé, de liberté, de réalisation, voire de bonheur et de solution de tous les problèmes. De là à l'Eglise de scientologie, il n'y a qu'un pas. Et nous n'esquiverons pas la question.

La douleur de l’inconscient

Mais revenons à la naissance douloureuse de la psychanalyse. Il est surprenant que Freud, dont plusieurs ont dénoncé l'obsession sexuelle qui lui aurait tenu lieu de principe explicatif de toutes choses, semble ignorer tout du plaisir érotique et de sa qualité vitale et réconciliatrice (dont Reich a su au contraire s'inspirer). Freud limite le plaisir à l'apaisement d'une pulsion et d'une tension douloureuse. Est-ce pour cela qu'il couchait aussi avec sa bonne? Espérons qu'il savait démentir dans les caresses le négativisme d'une telle théorie. Si non, nous voudrions recommander un complément de cure psychanalytique au Professeur.

Il faut reconnaître que le Christ et le pape qui parle en son nom ne l'évoquent pas non plus d'une façon plus positive, contrairement à beaucoup d'autres sociétés dites primitives, que nous décrivent les ethnologues.

Un Père fondateur

La psychanalyse freudienne est dominée par la doctrine judéo-chrétienne du péché originel et par une conception négative du plaisir. Malgré toutes les nuances ou les correctifs réactionnels qu'ont pu proposer depuis Freud tant de psychanalystes, la figure freudienne demeure dominante. Et nous touchons là d'ailleurs un aspect important de la force de légitimité que prend tout discours fondateur dans notre civilisation. Le père fondateur d'une école de pensée dominante, qu'il s'agisse de Marx ou de Freud, bénéficie d'une force de vérité sur tous ses épigones, même contre l'évidence, parce que notre reconnaissance de la vérité est basée sur un mécanisme mythique de respect de la force de pensée, du génie d'un père fondateur, qui impose une autorité, plus que sur l'analyse.

Le tabou du sexe maternel

Quant à la guerre des sexes et au fantasme de la femme castrée dans la théorie freudienne, Sarah Kofman en a mené une analyse clairvoyante (L'énigme de la femme,1980). J'ajouterai seulement que le même jeu de fascination coupable et d'interdit de Freud vis-à-vis du sexe maternel, a quelque rapport avec le jeu de cache-cache du refoulement et de l'inconscient. Cette négativité semble liée à l'interdit de l'inceste, qui dévoilerait ce sexe maternel que le fils n'a pas le droit de voir. L'interdit du regard incestueux culpabilise le voyeur psychanalytique et met d'emblée le freudisme sous le signe de la mauvaise conscience. Deleuze et Guattari l'ont dénoncé dans L'Anti-Oedipe. À ses yeux de fils, l'interdit du sexe est transposé en figure de l'absence de sexe (entendons le pénis) chez la mère identifiée aux femmes. Autrement dit, à la lettre, selon Freud, la femme exprime le désir d'un sexe qu'elle n'a pas.

Freud s'emploie de toute son énergie à dévoiler et pénétrer cet obscur inconscient dans les replis du corps qui le dissimulent.

L’Église psychanalytique

Freud Père fondateur? Grand chef religieux et prêtre de la cure psychanalytique, proche de la confession? Sans doute. Ne s'est-il pas employé à organiser le dogme, à excommunier les hérétiques, à développer de savantes stratégies internationales pour mieux établir son pouvoir, diffuser La vérité, la contrôler? Sa volonté même d'universalisme théorique est significative. Et nous pourrions citer de nombreuses déclarations révélatrices, telles: L'expression "travail pastoral séculier" pourrait bien être la meilleure formule pour décrire la fonction de l'analyste…

La volonté de remplacer la religion par la sociologie, que nous avons soulignée chez Auguste Comte, Saint-Simon, Durkheim, comme un trait caractéristique du XIXe siècle, se retrouve également chez Freud et a fortiori dans le spiritualisme psychanalytique de Jung, qui écrivait à Freud en 1910: Il n'y a que la religion pour remplacer la religion.

Les congrès de psychanalyse me font souvent penser à des conclaves de sectes, où les noms de Freud ou de Jung sont vénérés comme ceux des pères de l'Église. Les débats sont scolastiques, chacun prétend interpréter mieux que les autres les Écritures psychanalytiques. Le climat est à l'orthodoxie ou à l'hérésie.

 

 

 

Et les sectes

Cette situation d'intolérance, ces luttes de chapelles, pour ne pas dire de sectes psychanalytiques, constituent un étrange aboutissement pour une telle entreprise d'élucidation, de libération de l'individu, vis-à-vis des forces obscures du refoulé, vis-à-vis de son moyen-âge inconscient. Il ne serait pas irréaliste d'y voir la marque d'un certain obscurantisme qui accompagne paradoxalement la démarche psychanalytique. Le québécois Claude Major, directeur de l'Institut psychanalytique de Paris, directeur de recherche au Collège international de philosophie et très officiel coordonnateur des États généraux de la psychanalyse de l'an 2000, le reconnaît clairement: La référence aux États généraux signale que nous cherchons en quelque sorte à défaire le royaume des privilèges pour y substituer la république des talents… Il reste des relents de féodalité dans notre discipline. Des servants se regroupent autour de chefs et écrasent la dissidence ou la critique. L'atmosphère des conclaves de psychanalyse est souvent insupportable et je m'étonne qu'on ne doive pas tremper sa main dans le bénitier avant d'entrer ou réciter une formule secrète à celui qui contrôle l'identité des participants. Étonnant rationalisme critique!

La confession

Quant à la psychothérapie elle-même, elle est trop souvent une longue et douloureuse initiation, où le rituel joue un rôle déterminant. Le cabinet de consultation doit être organisé pour dissimuler celui qui sort aux yeux de celui qui entre. Le psychanalyste se place en retrait pour ne pas être vu, comme un confesseur. Le patient doit s'efforcer de dire tout ce qu'on ne dit normalement pas en public. Au bout de quelques années, après le long sacrifice expiatoire qui consiste à donner en pénitence son argent à chaque séance, (c'est plus difficile, quelquefois que de réciter deux pater et trois credo), le psychanalyste/prêtre vous fera savoir peut-être que vous présentez les signes d'un net avancement sur la voie de la rédemption (la guérison) et vous pourrez même éventuellement prétendre à votre tour exercer la cure pour les autres. Il y a de l'onctuosité de jésuite chez beaucoup de ces psychanalystes de salon.

Les saintes Écritures

Cette initiation/confession comporte des risques, comme toute initiation. Elle suscite des résistances qu'il faudra vaincre, des moments douloureux de déstabilisation des résistances, quand on touche aux vrais problèmes. Et si vous êtes un cas intéressant, le psychanalyste fera peut-être une communication dans un séminaire, où il racontera tous les détails de votre vie intime: vous serez l'homme aux loups, ou l'homme aux rats, ou le petit Henri, pour citer quelques publications de Freud. Peut-être une Épître de plus dans les Écritures.

La religion psychanalytique

Cette cure des âmes, selon l'expression, par prise de conscience régénératrice et libératrice, aide, comme la religion, bien des gens à vivre. Il y a même des miracles. Et je ne voudrais pas en écrire seulement la satire, sans reconnaître aussi la part d'aide humaine et l'importance des découvertes psychanalytiques que nous lui devons. J'ai voulu seulement rappeler la religiosité inhérente à la psychanalyse, à son organisation, à sa méthode. On peut réécrire L'Avenir d'une illusion de Freud en remplaçant les mots religion et Dieu par psychanalyse et Freud. L'effet est saisissant.

De la cure des âmes à l’analyse de l’inconscient social

Le plus grand obstacle évident de toute extension de la psychanalyse à une analyse de la société ne repose pas tant sur ces travers significatifs, ou sur le rôle de substitut à la religion que constitue souvent la pratique psychanalytique. Il tient à la dimension biographique et individuelle sur laquelle se base son investigation, alors qu'une analyse de l'inconscient social ne peut se faire qu'à partir de la dimension collective. On sait bien qu'une société est plus que l'addition de ses membres et qu'il s'y développe des processus de socialisation idéologique ou imaginaire, dont la source se situe dans la contrainte ou le désir de la vie collective, et non pas dans la somme des consciences individuelles, qu'elles contribuent d'ailleurs à déterminer, le plus souvent à leur insu. Personne ne songerait à déduire à partir du comportement d'une fourmi ou d'une abeille les modes d'organisation et la Weltanschauung d'une fourmillière ou d'une ruche.

L'impossibilité pour la psychanalyse d'être simplement élargie à l'analyse sociale, tient au fait qu'elle s'est complètement constituée à partir d'analyses individuelles. Une psychanalyse sociale, ou mythanalyse doit se fonder d'emblée dans l'analyse collective. Elle s'oriente nécessairement vers le phénomène social global, selon l'expression spécifique à la sociologie, donc vers une autre logique, une autre rationalité que celle de l'addition.

L’objet de la mythanalyse, c’est la société

Personne ne peut prétendre fonder la sociologie sur la psychologie, même si ces deux discours ont des rapports évidents et importants entre eux. De même, on ne fondera pas la mythanalyse sur la psychanalyse, même si les mythes collectifs ont un pouvoir déterminant sur les inconscients individuels, au point qu'il serait plus légitime et plus facile sans doute de passer de la mythanalyse à la psychanalyse. Mais ce n'est pas dans cet ordre que l'histoire des idées s'est constituée, même si Freud à de nombreuses reprises a mêlé les deux approches.

De Freud à Jung

Jung a choisi, à l'inverse de Freud, de fonder la psychanalyse sur la découverte des archétypes, qui sont selon lui des figures de l'inconscient collectif, qu'il a cru pouvoir repérer dans les inconscients individuels, mais aussi dans les mythologies, qui sont en effet des récits collectifs et dans la littérature. La psychanalyse de Jung pose cependant d'autres problèmes, qui relèvent eux-mêmes de la mythanalyse.

Si la psychanalyse s'est fondée sur l'analyse biographique, comment pourrions nous recourir aux mêmes concepts opératoires - ou acteurs du rationalisme -, en mythanalyse? La société a-t-elle une enfance, un âge adulte, une vieillesse? Peut-être, mais de quel sexe est-elle? La légende naïve des Ages de l'Humanité, qui compare les sociétés dites primitives à des sociétés encore dans leur enfance, est une figure de style inopérante et idéologiquement suspecte, qui a fondé l'idéologie coloniale! Et comment parler du complexe oedipien d'une société, de son père et de sa mère? A moins de rappeler l'interprétation annale de l'argent par Freud et de comparer le capitalisme au stade annal d'une société. Alors attendons le stade génital de la société: ça pourrait être très étonnant! Bref on va de non-sens en non-sens. C'est tout le scénario freudien qui est inapplicable à la société.

Une psychanalyse de la société est-elle possible?

En dépit de toutes ces difficultés, écrit Freud dans Malaise dans la civilisation , on peut s'attendre à ce qu'un jour quelqu'un s'enhardisse à entreprendre dans ce sens la pathologie des sociétés civilisées. Outre mon incertitude sur ce que seraient des sociétés non civilisées, je ne vois pas pourquoi l'élargissement de la psychanalyse à l'étude des sociétés devrait se centrer sur la pathologie sociale, plutôt que sur la société. Les tentatives de Freud pour raisonner sur un Ça social, un Sur-moi social (le Sur-moi d'une époque culturelle donnée a une origine semblable à celle du Sur-moi de l'individu, postule Freud), se compliquent encore, lorsque, croyant se faciliter la tâche, il étudie de préférence les sociétés anciennes, supposées plus simples et dont l'analyse permettrait d'aborder progressivement l'étude des sociétés actuelles, dites complexes. Car, travaillant de seconde main sur des interprétations ethnocentriques, il en est réduit à fantasmer sur des récits. On ne peut oublier l'interprétation d'époque, promue au rang de théorie par Levi-Bruhl, qui assimilait le primitif, l'enfant et le névrosé.

Les intuitions de Wilhelm Reich

Pour les matérialistes, comme le rappelle Wilhelm Reich, ce sont l'Histoire et sa Dialectique qui engendrent les sociétés, et non leur inconscient: Dès qu'on abandonne le terrain propre de la psychanalyse, dès qu'on tente notamment d'appliquer cette dernière aux faits sociaux, on en fait immédiatement une "Weltanschauung", une image du monde… N'étant pas un système philosophique, n'étant pas capable davantage d'en engendrer un, la psychanalyse ne saurait ni remplacer, ni compléter la conception matérialiste de l'histoire. Répondons à notre tour à Reich que toute connaissance factuelle, dite clinique, de la société, et le matérialisme lui-même sont aussi bien des Weltanschauung. Toute conception de l'homme, de la psyché, comme de la société, toute méthodologie analytique ou matérialiste et le système de concepts théoriques qu'elle emploie, sont elles-mêmes des Weltanschauung et cela seulement.

La société ne se prête guère à la pratique clinique qui fonderait une socioanalyse. Elle n'est pas disponible pour des demi-heures hebdomadaires et payantes. Le critère de guérison ne lui convient guère, ni l'indispensable transfert par lequel passe l'analyse freudienne. En revanche, on peut très bien cultiver une sorte d'écoute, d'attention psychanalytique aux discours sociaux, que revendique Georges Devereux, le fondateur de l'ethno-psychiatrie, dont je ne partage pas pour autant la croyance à un universalisme du psychisme.

Jung et l’inconscient collectif

Continuons ce tour de table. Jung se place d'emblée dans la dimension collective avec la théorie des archétypes. Mais comment définit-il l'inconscient collectif? En apparence, ce concept pourrait nous rendre de grands services, mais à quel étrange fantasme renvoie-t-il? A quel archétype? Air? Lumière? Idéalisme et essentialisme platonicien?

Tous ces archétypes qui flottent comme une imagerie d'Épinal entre l'histoire érudite des religions et l'air du temps, deviennent sous la plume de Jung autant d'acteurs vedettes, dont les actions expliquent le monde. La scène jungienne est un décalque de la mythologie grecque, et l'inconscient collectif son Mont Olympe. Les philosophes diraient que ces archétypes sont hypostasiés, comme si on donnait une réalité factuelle et un pouvoir actif à des idées: le Beau crée la beauté, le Mal engendre le mal, etc. L'explication est un peu courte. Autant rire avec Molière de la vertu dormitive du Sommeil, qui fait dormir.

Le mythe de la profondeur de l’âme

Quelle naïveté que de croire déceler des quintessences au plus profond de la Psyché: Plus les couches sont profondes et obscures, plus elles perdent leur originalité individuelle… plus elles se rapprochent de systèmes fonctionnels autonomes, plus elles deviennent collectives et finissent par s'universaliser… (Introduction à l'essence de la mythologie). Quelle curieuse géométrie en trois dimensions de l'inconscient!

Elle est bien pratique, cette structure autonome et donc universelle, pour le psychanalyste. Et cet universalisme est d'une extrême naïveté, comme nous l'avons compris depuis l'essor du colonialisme. Les idées, les essences, les images, les archétypes sont liés à l'évolution sociale et historique, réactivés et modifiés par l'imprégnation culturelle, ils naissent et meurent aussi avec les sociétés.

La constellation mythique des archétypes

Il vaut mieux faire l'économie de ce concept d'inconscient collectif et de ces archétypes, qui n'expliquent rien et qui sont eux-mêmes trop difficiles à expliquer, ambigus, in opératoires dans la théorie comme dans la pratique thérapeutique. Au mieux symbolisent-ils, condensent-ils à un moment donné, dans une société donnée, en fonction de son histoire, de sa culture et des problématiques du moment, des représentations référentielles qui condensent le sens commun. Leur raison d'être là, sur la scène jungienne, me semble être de permettre à Jung de préserver son exigence de spiritualité dans la psychanalyse, face au matérialisme freudien, un peu sinistre. Et de garantir, malgré les métamorphoses de l'âme, un universalisme de rigueur dans l'idéologie occidentale de l'époque.

Au plus profond d'elle-même, dit Jung, la psyché n'est plus qu'univers. On pourra se demander ce que c'est que cette profondeur, et au nom de quelle épistémologie ou de quel archétype, on peut assimiler profondeur et universalisme.

En revanche, l'idée que la psyché soit isomorphe à l'univers est une jolie idée poétique. Et c'est peut-être l'émotion poétique qu'elle éveille, qui lui donne son illusion de vérité et sa force explicative.

Ne dit-on pas qu'une idée est profondément juste, comme pour nous brancher sur une cosmogonie. On dit aussi cependant qu'une affirmation est profondément fausse.

 

 

 

La métaphore du cristal

Jung fait appel à la métaphore du cristal de glace, pour expliquer le fonctionnement de cet inconscient collectif, engendrant des archétypes. On pourrait dire, selon lui, que l'inconscient est une structure minimale et universelle, comme le schéma de la cristallisation de l'eau, quand elle gèle. Invisible dans l'eau, elle est pourtant bien là, et elle serait susceptible - là, c'est plus difficile à suivre -, de se former semblablement dans diverses cultures, et d'y accueillir des variations archétypales de détail - car ce sont bien toujours les mêmes archétypes plus ou moins éternels et universels qui entrent en scène. Il faut croire que la profondeur de la pensée engendre aussi parfois un peu d'obscurité… même dans l'éclat de lumière du cristal.

Dommage, car le projet théorique de Jung, s'il était crédible, aurait rempli pleinement l'enjeu que je fixe à la mythanalyse: repérer les modes de représentation poétique, dans lesquels se fondent illusoirement les rationalisations de nos représentations et de nos actes, que nous croyons objectives.

Le spiritualisme jungien

C'est donc à grand regret, que nous récusons la théorie jungienne. Et pour nous convaincre davantage que nous n'avons pas d'autre choix, citons quelques définitions essentielles de Jung, empruntées à des textes de sa "maturité" (Ma vie, écrit en 1957, quatre ans avant sa mort).

Les archétypes, qui préexistent à la conscience et qui la conditionnent, apparaissent alors dans le rôle qu'ils jouent en réalité: celui de formes structurales a priori du fondement instinctif de la conscience. Ils ne constituent nullement un en-soi des choses, mais bien plus les formes sous lesquelles elles sont perçues, considérées et comprises (…) J'ai établi le postulat que le phénomène des configurations archétypiques - événements psychiques par excellence - repose sur l'existence d'une base "psychoïde", c'est-à-dire qui ne serait donc que conditionnellement psychique, et qui relèverait d'autres formes de l'être. Faute d'éléments empiriques, je n'ai ni connaissance ni intelligence de telles formes d'existence, que l'on désigne couramment du terme de "spirituel". Du point de vue de la science, ce que je peux croire à ce sujet est sans importance. Je dois reconnaître mon ignorance. Mais dans la mesure où les archétypes se révèlent être efficaces, ils sont pour moi effectifs, bien que je ne sache point en quoi consiste leur nature réelle.

Un idéalisme formaliste

Et dans le glossaire du même livre, à l'article "archétypes", cette citation empruntée aux Racines de la conscience précise encore plus clairement sa croyance: Les archétypes n'ont pas de contenu déterminé; ils ne sont déterminés que dans leur forme et encore à un degré très limité. Une image primordiale n'a un contenu déterminé qu'à partir du moment où elle est devenue consciente et est, par conséquent, emplie du matériel de l'expérience consciente. On pourrait peut-être comparer sa forme au système axial d'un cristal qui préforme, en quelque sorte, la structure cristalline dans l'eau mère, bien que n'ayant par lui-même aucune existence matérielle. (…) L'archétype en lui-même est vide; il est un élément purement formel, rien d'autre qu'une facultas praeformandi (une possibilité de préformation), forme de représentation donnée a priori. Les représentations elles-mêmes ne sont pas héritées: seules leurs formes le sont.

Ces quelques lignes remarquables sont les plus explicites, à ma connaissance, et les plus prudentes, que Jung ait écrites sur le sujet, après avoir usé des archétypes dans ses livres précédents de façon beaucoup plus simpliste et naïve. Les rappeler, c'est repousser nombre d'interprétations caricaturales et malhonnêtes des adversaires de Jung, encore que dans la pratique, il ait manié les archétypes comme des acteurs très concrets de l'analyse, ce qui a favorisé les attaques dont il est l'objet.

Mais ce formalisme lui-même, devenu si prudent avec les années, ne décrit plus rien d'autre que lui-même et demeure aussi idéaliste qu'inopérant. Il résulte de cette prudence, de cette idéologie formaliste, que Jung sauve l'universalisme de sa théorie, mais la vide de tout contenu. Devrions-nous préférer plus de relativisme et moins de prudence?

Ce concept structurel d'inconscient collectif est si ténu, qu'il semble inutilisable; il est d'ailleurs ineffable, puisque toujours imagé avec des contenus. La constellation de concepts mis en scène: formes, a priori, héritage, universel renvoient à ce spiritualisme diffus auquel Jung déclare sa croyance, alors qu'il reconnaît n'avoir aucune connaissance empirique de ces archétypes.

Nous sommes là au point limite de la conscience que Jung a lui-même, à la fin de sa vie, des ambiguïtés, de la confusion, de la difficulté opératoire de ses concepts, tant dans la théorie que dans la pratique. L'analogie avec la cristallisation de l'eau, digne d'un bon montagnard suisse, est étrangère au phénomène social. Et je ne crois pas non plus que les physiciens ou les chimistes recourent au concept d'héritage pour désigner la reproduction du phénomène. En revanche, la comparaison du fondement de la connaissance avec l'eau mère, l'évocation de la dureté du cristal et l'interdiction d'aller plus loin dans le dévoilement de la connaissance pourraient intéresser le psychanalyste lui-même, car elle évoque l’analogie sexuelle de la connaissance. Et la vertu scientifique du recours au latin, langue de l'autorité, n'y changera rien.

Il n'y a pas plus d'archétypes dans le ciel ou ici-bas (au mieux, des images référentielles fréquentes, soyons simples…) que de systèmes fonctionnels autonomes, sauf sur la scène imaginaire de la théorie jungienne, qui rêve d'un ordre transcendantal, réconciliant notre monde matériel avec un désir de spiritualité.

Quand Lacan est là

Quittant les montagnes et les lacs suisses, me revoilà à Paris, frappant à la porte de Jacques Lacan.

Le Maître est au meilleur de sa forme, mais ô combien difficile à comprendre. Il n'est pas modeste, mais m'y incite par d'inénarrables jeux de mots qu'il m'invite à déchiffrer.

L'importance de Lacan réside surtout dans son postulat: c'est dans le langage social, qu'il faut chercher l'inconscient, plutôt que dans les profondeurs du ça. C'est un penseur de la surface, un surfer plutôt qu'un plongeur en eau profonde.

 

Entrée en scène de l’Autre

Le langage social, c'est selon Lacan le langage de l'Autre, où le discours de l'ordre symbolique renvoie d'emblée à la dimension collective. Sans se passionner pour la linguistique, on peut suivre Lacan dans son hypothèse que l'inconscient a la structure radicale du langage. L'hypothèse est intéressante, car elle permet de passer du stade chosiste de Freud, héritier du XIXe siècle, décrivant les mécanismes de l'inconscient comme une pompe à vapeur qui refoule, monte la pression, émeut le poids de la mémoire, actionne le piston sexuel ou détourne et sublime l'excès de vapeur vers la soupape culturelle, à une version actualisée de la psychanalyse, proche de la linguistique, de la systémique ou de l'informatique, où le psychisme n'est plus une machine à levier, mais une boîte noire.

C'est le désir d'être reconnu par l'Autre, qui soumet l'individu à la détermination radicale du langage de l'Autre, préexistant, avec sa structure, à l'entrée qu'y fait chaque sujet.

Le miroir lacanien

Préférant le mythe de la surface au mythe de la profondeur, Lacan opte aussi pour le stade du miroir, plutôt que pour la cave freudienne.

Il faut considérer toute l'extension que Lacan donne au langage social: l'inscription sur le corps, dans les monuments, dans la structure de la mémoire, dans les traditions aussi, voire les légendes qui sous une forme héroïsée véhiculent son histoire, sans négliger les lapsus et distorsions de la structure, dont il se joue à plaisir.

Cette inscription de l'inconscient dans le langage social signifie aussi l'influence de celui-ci sur la personnalité. Cette vision est beaucoup plus opératoire, parce que relativiste et plus modeste, que la théorie de l'inconscient collectif situé ailleurs et dont nous héritons. Car c'est simplement du langage social et de sa structure, que nous héritons. Et la réalité sociale de la matrice linguistique est plus évidente que le sexe des anges de l'ineffable mythologie jungienne.

La théorie lacanienne constitue donc une source de réflexion beaucoup plus intéressante pour la mythanalyse que la machinerie freudienne ou l'évanescente spiritualité formaliste de Jung.

La socio-psychanalyse de Gérard Mendel

Notre devoir d'inventaire n'est cependant pas terminé. Il nous faut rendre visite aussi à Gérard Mendel, fondateur de la Socio-psychanalyse, dont on pourrait penser, par le titre qu'il annonce, qu'il nous dispenserait d'écrire ce livre.

La socio-génèse de l’inconscient

Mendel reprend le concept jungien des imagos paternelles et maternelles, mais sans spéculations spiritualistes. La transmission socioculturelle de l'acquis inconscient et la sociogénèse de l'inconscient lui permettent partiellement de faire l'économie des notions obscures d'héritage inné et d'a priori où s'envolait la théorie jungienne. Gérard Mendel propose d'ailleurs une conception des imagos intéressante: On aura sans doute remarqué la place centrale que nous attribuons aux imagos dans l'organisation de la psyché (…) L'imago, c'est très précisément cet autre - l'objet du désir - intériorisé et devenu inconscient … (La révolte contre le père). Liant inconscient et histoire, technologie et pouvoir social, il affirme qu'il se forme dans chaque pays et à chaque époque une âme collective, que la socio-psychanalyse vise donc à repérer et à déchiffrer.

Là où le bât blesse, c'est dans le récit historique. Mendel nous propose des spéculations amusantes, mais complètement hasardeuses sur les étapes supposées de l'inconscient de l'humanité. S'opposant à l'idée freudienne d'un père fort au commencement de l'humanité, dont le meurtre réel par le fils fut à l'origine de l'intériorisation de l'image paternelle…, Mendel rectifie tout aussi curieusement comme suit: A notre sens, ce type de relation ne fut vraiment et complètement possible qu'à la fin du Paléolithique, sinon on reste incapable de comprendre l'énorme délai de temps durant lequel l'humanité resta fixée à l'âge de la pierre taillée. Bravo! Bravo pour tant de perspicacité, et comme je n'y étais pas, je ne peux nier.

Les origines infantiles de l’humanité

Mais apparemment Mendel était dans les premières loges pour y assister: L'humanité ne sortit de cet état infantile de dépendance psycho-affective totale que lorsque les fils, équilibrant les imagos maternelles par des imagos paternelles néo-formées, craignant moins dès lors de modifier l'ordre des choses, utilisèrent davantage leur force pour alléger efficacement, rationnellement et, disons-le, scientifiquement la pression sur eux de l'environnement naturel, dont, toujours davantage, ils se sentaient étrangers. Mendel se révèle donc excellent psychologue de l'âme de ces peuples du Néolithique… Dans la théorie-fiction, je crois qu'on ne peut faire mieux! Malheureusement, en jouant avec nos hochets psychanalytiques actuels pour spéculer sur l'évolution des imagos paternelles et maternelles avant et après la fin du Paléolithique, après avoir reconstitué l'archéologie de la psyché avec un tel sérieux académique, il oublie de rire de lui-même…

Il peut écrire avec la même autorité: Il y a moins de 10 000 ans, l'achèvement de l'intériorisation de l'image paternelle a, pour nous, rendu possible cette révolution du Néolithique que fut l'apparition de l'agriculture, de l'élevage, de la navigation, du tissage, de la céramique, du traînage, etc. Bravo, encore une fois pour tant d'intelligence ingénue! Et moi, je me demande plutôt, si ce n'est pas l'extériorisation de la barbe à l'époque de Marx et de Freud, qui a davantage renforcé l'imago (en latin, bien sûr) paternelle dans le processus d'humanisation, par réaction à l'intériorisation des grand’mères de l'époque quaternaire.

Et je ne veux pas rire non plus des élucubrations de Freud ou de Mendel pour comparer la phylogenèse de l'humanité et l'ontogenèse individuelle, parce que même en ayant eu la chance de ne pas y être, je ne peux l'affirmer…

Ça s'est beaucoup fait, au temps de l'évolutionnisme, il est vrai, mais de là à reconstituer l'histoire de l'âme humaine au temps des batraciens, il n'y a qu'un saut (un sot pour le dire). Ce que hasarde Mendel sur les états d'âme des hommes d’il y a moins d'une dizaine de millénaires, nous parle certainement plus de la vie parisienne des années 70, que de l'inconscient des hommes préhistoriques! Cela nous parle de la structure dominante des relations conjugales et filiales en France à l’époque de Mendel, à coup sûr, et des fantasmes qui en résultaient, mais de cela seulement.

 

Fromm et l’École de Francfort

Oublions donc la Socio-psychanalyse ingénue de Mendel, pour aborder la psycho-sociologie analytique de Fromm, un psychanalyste issu de l'École de Francfort. Fromm est un penseur matérialiste, qui tente de rapprocher Freud et Marx, les deux pères fondateurs qu'il admire et dont il reconnaît l'autorité scientifique. Il fut l'un des principaux inspirateurs de l'Institut psychanalytique de Francfort, créé en 1929. Son raisonnement est simple: puisqu'ils ont raison tous deux et parlent de la même société, il suffit de croiser leurs théories pour constituer un nouveau champ de la connaissance tout aussi fondamental et perspicace. Il propose donc le concept de structure libidinale: Toute société, tout comme elle a une structure sociale, politique et intellectuelle, a aussi une structure libidinale qui lui est tout à fait spécifique. La structure libidinale est le produit de l'action exercée par les conditions socio-économiques sur les tendances pulsionnelles…

La structure libidinale d'une société est l'intermédiaire par lequel l'économie exerce son influence sur les phénomènes proprement humains, psychiques et intellectuels (CQFD).

 

 

 

La société douée d’une structure libidinale

Autrement dit, la structure libidinale est plutôt une superstructure, au sens marxiste. Le problème peut sembler correctement posé, encore que l'analyse reste à faire, au-delà de ce qui n'est que l'affirmation d'un postulat théorique orthodoxe. Ajoutons qu'il est difficile d'analyser l'interaction entre structure libidinale et économie, cette dernière pouvant dépendre de la structure libidinale, comme le croient les spécialistes contemporains du marketing, plutôt que l'inverse, comme l'affirmait Marx. La théorie de l'échange symbolique, par exemple, peut sembler plus pertinente que la mécanique marxiste à paliers d'infra et superstructures. Il ne suffit pas de dire que les idées ou les désirs sont les choses matérielles transposées dans la tête des hommes. Car le matérialisme n'exclut pas, bien au contraire, que des représentations symboliques et culturelles influent sur nos actes plus que les seuls intérêts et l'échange des valeurs d'usage. La règle d'or du matérialisme, qui est beaucoup plus large que le marxisme, c'est seulement d'affirmer que nous limitons nos explications à des causes d'ici-bas, sans recourir à des causes transcendantales.

Fromm lui-même a remis en question cette conception et l'importance du concept freudien de libido. Il a même reproché à Freud de s'être laissé influencer par l'idéologie du capitalisme dans sa théorie psychanalytique: Le champ des rapports humains, dans le sens freudien, est identique au marché - c'est un échange de satisfactions de besoins biologiquement donnés, dans lequel le rapport à autrui est toujours un moyen de parvenir à un but, et jamais un but en soi. (La peur de la liberté, 1941). Il tend à réintroduire l'échange symbolique dans cette psychologie sociale trop matérialiste.

Les dérapages idéalistes d’un philosophe matérialiste

L'analyse de Fromm a beaucoup évolué avec les années. Cependant, elle dérape curieusement de sa position matérialiste dans son étude intitulée Le langage oublié, introduction à la compréhension des rêves, des contes et des mythes. Fromm y postule, contre toute attente de la part d'un admirateur de Marx, (on s'attendrait à ce qu'il fasse varier les mythes selon les différentes conditions économiques et sociales de leur production), que le langage symbolique est la seule langue universelle: C'est la seule langue universelle que la race humaine ait jamais élaborée, identique pour toutes les civilisations et à travers toutes l'histoire. Cette langue possède, pour ainsi dire, sa grammaire et sa syntaxe propres, et il faut la comprendre, si l'on veut comprendre le sens des mythes, des contes de fées et des rêves. Et il ajoute: Je crois que la langue symbolique est l'unique langue étrangère que chacun de nous doive apprendre.

Comment un intellectuel de la qualité de Fromm peut-il renier ses positions matérialistes aussi légèrement et proposer une théorie aussi naïve? Cela demeure un mystère. Et pourtant il insiste: cette langue traverse toutes les variations sociologiques et historiques. Dans son universalité, elle peut nous mettre en contact avec les assises les plus profondes de notre personnalité.

Fromm , le pieux

Cette langue symbolique universelle, écrit encore Fromm, - dont le nom de famille signifie pieux, et qui fut élevé dans une famille très religieuse, se serait plu à souligner Lacan - , est innée en chacun de nous.

C'est dire si une éducation idéaliste peut trahir insidieusement le philosophe matérialiste le plus convaincu, et lui faire renier ses convictions déclarées, notamment quand il s'agit de culture, d'art et de rêve.

D'ailleurs cette faute de l'esprit n'est pas rare: Marx ou Adorno deviennent souvent aussi idéalistes et universalistes que Jung ou Malraux, quand ils parlent d'art! Comme quoi, plus d’un bon marxiste matérialiste a mal résisté à la culture dominante idéaliste, quand il évoque l'art…l'âme de l'art!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6 - LE TABLEAU PARENTAL.

Le père, la mère, l'enfant. La psychanalyse a découvert l'importance de ce triangle familial, structure élémentaire, qui peut prendre figure de polyèdre avec la multiplication des acteurs familiaux.

Le triangle bourgeois

Triangle, ou cercle, marqué d'arcs tendus, ce système biologique de la parenté constitue pour chaque enfant venant au monde la constellation de références originelles, dont dépendra peut-être pour toujours, toujours à son insu, sa représentation du monde. Même si de nouveaux événements de sa vie pourront transformer profondément son rapport au monde, l'intensité générique de cette première constellation, sa structure, son déséquilibre ou son déficit, détermineront sans doute plus que tout autre cause, sa conscience individuelle.

Encore faudrait-il aussitôt relativiser ce fondement psychanalytique, qui correspond à l'idéologie bourgeoise de la famille conjugale étroite, sans doute à son apogée dans l'Occident du XIXe siècle. Les ethnologues nous décrivent des situations très différentes dans les sociétés indivises, où la naissance est plus sociale que biologique : l'oncle maternel peut y avoir par exemple plus d'autorité sur l'enfant que le père biologique. Les auteurs de grands livres issus d'autres cultures, comme le Bardo Thödol, nous incitent aussi à relativiser ce principe fondamental de la psychanalyse, pour la considérer comme une science étroitement occidentale et bourgeoise.

Relativiser la conception freudienne du drame oedipien, ou l'axiome de Lévi-Strauss sur la prohibition de l'inceste, c'est tout simplement dénoncer l'idéologie universaliste dont ils usent inconsciemment. Et cette critique s'étend à la plupart de leurs disciples, pour ne pas dire à toute la psychanalyse et au structuralisme, incluant cette sorte de structuralisme freudien que Lacan nous proposa.

Le fondement occidental de la prohibition de l’inceste

Posons d'abord cette question: pourquoi le XXe siècle occidental a-t-il choisi de fonder la psychanalyse et le structuralisme sur la prohibition de l'inceste? Au point d'en faire un absolu, fondateur de la vérité scientifique universelle? Par quelle fixation? Quel puritanisme victorien?

 

 

 

Une zone de larves

Il faut ici citer Lacan, pour prendre la mesure de l'interdit qui le fascine, comme un trou noir absorbe la lumière dans l'espace sidéral: Il y a un trou, et quelque chose qui oscille dans l'écart entre les deux lèvres. Dans la béance il se passe quelque chose. La béance une fois bouchée, la névrose est-elle guérie? Non. Simplement elle devient une cicatrice. Voyez d'où Freud est parti, des causes de la névrose, et voyez où il arrive, voyez ce qu'il trouve dans le trou, dans la fente: quelque chose de non-né. L'inconscient se manifeste à nous comme ce qui se tient en attente dans l'aire du non-né. Que le refoulement s'y déverse n'a rien d'étonnant: c'est le rapport aux limbes de la faiseuse d'anges. Ce n'est jamais sans péril qu'on farfouille et trifouille dans cette zone de larves. Ce n'est jamais en vain que, visant le sujet, on le touche en ce point qui est le centre de l'oublié, qui fait cette béance que dans le tableau je vois, car elle y tient la place d'un envers de bouton du nombril, de son moulage en creux - et qui n'est autre chose que ce que Freud appelle le nombril des rêves.

Fondements? Ou fantasmes? Le fondement n’étant pas celui qu’on croit

Et ils ne manquent pas, les textes de Lacan et de tant d'autres psychanalystes, qui font d'une obsession le fondement d'une pseudo-science à vocation universaliste.

Ni dans les siècles passés les bons sauvages, les sages chinois, les moines bouddhistes, les samouraï, ou les paysans du Danube, ni dans les siècles futurs les enfants de mes enfants ou ceux de mes amis africains ne se sont regardé le nombril, ni ne se le regarderont avec une telle fantasmagorie intellectuelle…

Et comment penser faire l'amour dans une zone de larves? Est-il possible de tenir un discours plus désenchanteur, pour ne pas dire inquiétant ?Que pensent les femmes d'un tel discours masculin? Qu'en dirait une femme psychanalyste d'obédience lacanienne? Essayez d'imaginer ce qu'elle pourrait bien dire du sexe masculin…

Les intellectuels sont forts dans les fantasmes sexuels, c'est bien connu. Quant à en faire un discours savant, pour ne pas dire scientifique, il n'y a qu'un pas, trop vite franchi. On pourra s'en offusquer, mais il est encore plus intéressant de se demander si toutes les sciences ne participent pas de quelques fantasmes, de toutes sortes de fantasmes, et cette fois sans se limiter aux pulsions et anxiétés sexuelles du grand Professeur, car tous les fantasmes ne sont pas nécessairement sexuels, quoi qu'il ait pu en dire.

 

 

Le mythe oedipien

Ce triangle parental est chargé. Conçu d'emblée comme dramatique, il situe originellement l'homme sous le signe du mythe le plus douloureux que la mythologie grecque pouvait proposer à Freud: la tragédie oedipienne.

La destinée d'Oedipe resurgit dans le fantasme et la perversité judéo-chrétienne, si l'on songe à l'épisode de la Bible, où Dieu commande à Abraham de tuer pour le lui offrir en holocauste son propre fils Isaac, son unique et bien-aimé et attend cruellement l'ultime seconde pour retenir son bras! Ou mieux encore: Dieu-le-Père envoyant son propre fils se faire crucifier sur terre! Dieu tout puissant ne pouvait-il pas concevoir une solution moins tragique pour atteindre un si noble but: nous sauver? Une telle perversité sado-masochiste était-elle le meilleur exemple à nous proposer? Était-il besoin de nous culpabiliser ainsi pour des siècles? Quel étrange Dieu, quel étrange comportement divin, qui ressemble à une punition extrême de soi-même, ou à une projection tragique de notre propre culpabilité humaine.

Lévi-Strauss et l’idéologie de classe moyenne

Le système lévi-straussien, bien que fondé lui aussi sur la prohibition de l'inceste, délaisse le drame psychologique et individualiste de l'idéologie bourgeoise, pour se situer dans un mode de pensée nouveau, annonciateur de l'idéologie de classe moyenne. La théorie lévi-straussienne n'est jamais dramatique, et rarement psychologique, si ce n'est la tristesse et l'émotion qui l'imprègnent du fait de sa vision pessimiste. Elle est basée sur la logique de l'échange - où les individus seraient interchangeables dans les mêmes cases du jeu croisé des structures. Le système de parenté fonctionne anonymement avec des atomes sociaux. Fondé sur l'échange des femmes et la logique de l'exclusion, il implique un quatrième acteur: Une structure de parenté vraiment élémentaire - un atome de parenté, si l'on peut dire -, consiste en un mari, une femme, un enfant et un représentant du groupe dont le premier a reçu la seconde (1952).

Une mathématique sociale

C'est la logique mathématique même, qui pourra donner à Lévi-Strauss et à ses disciples structuralistes, l'illusion qu'ils ont découvert une mathématique sociale et donc fondé une science sociologique aussi vraie que 2 et 2 font 4. Voilà donc un autre fantasme de la connaissance, sur le modèle des nouvelles théories de l'information de l'époque et du système de rationalisation bureaucratique basé sur les statistiques sociales et les numéros d’identification des individus de la classe moyenne. Nous entrons dans une société analysée comme une masse d'informations numériques.

Le triangle familial devient donc avec Lévi-Strauss un carré parental. C'est aussi ce que suggère Lacan, en faisant monter sur la scène l'Autre, c'est-à-dire le langage social, médiateur constant du rapport de l'individu au monde.

Un choc fondateur

Mais arrêtons-nous d'abord sur quelques aspects psychologiques déterminants de la découverte de Freud. Car les excès de ses interprétations ne sauraient nous faire nier l'importance fondamentale et l'intensité de cet événement biologique et social : la naissance. Le choc biologique pour le nouveau-né, et pour la mère, le rituel social et la mise en scène pour les parents, génèrent des émotions très fortes. L'oubli apparemment total par l'enfant de sa naissance et des premières années de sa vie prête à un refoulement, mais aussi à une reformulation constante, réinterprétation et imagination sociale en de multiples occasions de sa vie future: c'est plus qu'il n'en faut pour suggérer que la conscience individuelle/sociale en dépend profondément et définitivement.

La déesse mère

Je rendrai hommage à Freud en lui donnant la parole: Le sein nourricier de sa mère est pour l'enfant le premier objet érotique, l'amour apparaît en s'étayant à la satisfaction du besoin de nourriture. Au début, l'enfant ne différencie certainement pas le sein de son propre corps. C'est parce qu'il s'aperçoit que ce sein lui manque souvent que l'enfant le sépare de son corps, le situe 'au dehors' et le considère dès lors comme un 'objet', un objet chargé d'une partie de l'investissement narcissique primitif et qui se complète par la suite en devenant la personne maternelle. Celle-ci ne se contente pas de le nourrir, elle soigne l'enfant et éveille ainsi en lui maintes autres sensations physiques agréables ou désagréables. Grâce aux soins qu'elle lui prodigue, elle devient sa première séductrice. Par ces deux sortes de relations, la mère acquiert une importance unique, incomparable, inaltérable et permanente et devient pour les deux sexes l'objet du premier et du plus puissant des amours, prototype de toutes les relations amoureuses ultérieures.

Certes, et malgré d'occasionnelles précautions oratoires, on a toujours l'impression, en lisant ces interprétations remarquables de Freud, que le nouveau-né auquel il pense est un garçon, plutôt qu'une fille. Et la généralisation implicite aux deux sexes demeure problématique. En outre, Freud fait souvent penser au fantasme: être un bébé et savoir déjà tout ce qu'un adulte sait du sexe et du désir! La projection des interprétations d'un adulte sur les pensées et émotions d'un nouveau-né, surtout quand cet adulte ne pense qu'au sexe, prête au doute méthodologique, quel que soit le talent de l'écrivain. L'entrée en scène du père paraît aussi un peu tardive dans le récit freudien.

Le refoulement de l’origine

Cela dit, nous retiendrons le caractère événementiel intensif de cette dépendance aux parents, source première de la conscience.

Groddeck, dans Le livre du Ça, souligne le fait que nous ne nous remémorons plus rien de nos trois premières années de vie, qui sont donc soigneusement conservées dans notre inconscient. Nous n'entrerons pas dans le faux débat entre Freud et Groddeck, pour décider si le Ça est de l'originel ou du refoulé, même si nous préférons le point de vue matérialiste de Freud à la conception idéaliste de Groddeck, parce qu'il nous semble que même si le pulsionnel et l'énergie vitale sont originels, l'inconscient dépend directement de la confrontation de ces pulsions à l'Autre, c'est-à-dire à la société.

Le corps social

De nombreux auteurs, dont Otto Rank, Géza Roheim, Gérard Mendel, Mitscherlich, et à sa façon Piaget, ont aussi insisté sur la réceptivité à toutes les nouvelles impressions du monde extérieur, qui caractérise le nouveau-né: enfance prolongée, retardement du processus de croissance en comparaison des animaux, dépendance motrice, inachèvement du système nerveux central, qui permettent que l'achèvement du fœtus, pour ainsi dire, se fasse pendant près d'un an encore, par de lents apprentissages après la naissance, à l'extérieur du corps de la mère, mais dans le corps social, et dans une promiscuité physiologique et émotionnelle parentale, qui permettra la deuxième étape de la constitution du petit d'homme: la préformation culturelle et sociale. Sans l'inachèvement physique, l'enfant ne serait pas soumis corps et âme à cette deuxième étape de sa constitution. Mitscherlich commente ainsi: c'est le temps où le groupe doit remplacer le corps de la mère. Durant cette période se développent les aptitudes à la station droite, à la parole, au comportement intelligent en face du monde, c'est-à-dire les conditions somato-psychiques de l'existence humaine.

 

La formation néo-natale

Le petit d'homme vit donc deux périodes fœtales: l'une physiologique, l'autre socioculturelle. Et l'on peut croire que la deuxième est déjà commencée pendant la première, grâce à l'osmose avec le système psychosomatique de la mère; de même qu'il est clair que la première se prolonge au cours de la seconde, jusqu'au sevrage et jusqu'à ce que soit atteinte au moins une certaine indépendance psychomotrices. Les conséquences de cette particularité de l'espèce humaine sont d'autant plus décisives, que le prime-enfant, comme le souligne Gérard Mendel, développe sans doute une énergie libidinale en excès, qui ne peut être convertie en énergie motrice comme chez le petit animal. Il l'exprime souvent en cris. Les psychanalystes freudiens semblent constater là, dans cette accumulation énergétique exceptionnelle de la période néo-natale (Mendel), un facteur favorisant les tensions, et l'angoisse de la frustration.

Bien qu'un bébé ressemble plus souvent à un être végétatif qu'à une bombe explosive, l'argument paraît important pour souligner la probable intensité extrême de tous les événements qui assaillent le nouveau-né, des émotions fixatrices qui en résultent, et des interprétations qu'il esquisse sous l'influence de la scène familiale, de ses rituels, de ses modes émotifs et des modèles socioculturels implicites qu'elle lui impose.

La rencontre du quatrième acteur : l’Autre

Cette deuxième période fœtale, où se constitue de façon exclusive et sans doute indélébile le modèle structurel d'interprétation du monde à partir des relations intenses que le petit d'homme entretient avec sa mère, son père, ses concurrents éventuels et les autres membres de la scène familiale (satisfaction, désir, frustration, association, causalité, douleur ) ne s'explique pas seulement en termes psychologiques (psychanalyse familialiste), mais dépend aussi directement du système des institutions socioculturelles, dont la famille est l'agent de transmission. Pour l'expliquer, il n'est pas nécessaire de recourir à un héritage génétique, ou à l'hérédité de caractères socioculturels acquis, ou à la transmission d'un Inconscient collectif inné. Le rôle décisif que joue le milieu familial - par imitation et apprentissage - suffit largement à expliquer que se transmettent certaines représentations, certaines images collectives, et pour tout dire, la cosmogonie d'une société, ses structures et ses valeurs. C'est là qu'intervient de façon décisive le quatrième acteur de la scène familiale: l'Autre, le langage symbolique de la société, omniprésente dans les comportements parentaux avec l'enfant, dans les rituels pour le nommer, lui parler, le nourrir, le coucher, l'habiller, bref: pour le mettre dans les bras de l'Autre. L'homme est un animal social: l'expression ne peut être plus juste, car elle reconnaît l'équivalence des deux origines de la naissance humaine: biologique et sociale.

Une conscience sociale

La sociologie matérialiste et marxiste ne dit pas autre chose: Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, mais au contraire leur existence sociale, qui détermine leur conscience (Contribution à la critique de l'économie politique). Nous avons décrit simplement un processus de reproduction des conditions de production sociale.

Le carré parental

Dès lors, le carré parental, que nous pourrions considérer comme une constante humaine à travers les époques et les sociétés, varie à coup sûr selon l'inscription relativiste et matérialiste de ses conditions socioculturelles d'interprétation. On ne saurait oublier qu'il existe des sociétés qui privilégient le rôle du père (patriarcat), ou de la mère (matriarcat), ou de l'Autre (sociétés indivises ou collectivistes). Et dans tous les cas, l'Autre impose à coup sûr le langage de la société, qu'elle soit préhistorique, nomade ou sédentaire, animiste, polythéiste ou monothéiste, féodale, bourgeoise, urbaine, rurale ou autre, qu'il exprime les valeurs et les structures d'une idéologie dominante, de castes, ethnique, collectiviste, ou de classe moyenne, de dominants ou de colonisés, intégriste ou démocratique, de droite autoritaire ou gauchiste, voire de tel ou tel sous-groupe social. Il est clair que l'Autre lie le petit d'homme à une structuration ou à une déstructuration conflictuelle, à des structures socio-économiques, à des mythes, à des valeurs, à des représentations, à une logique, à un système d'échanges symboliques, qui sont produits par la société où s'inscrit la carré parental.

Ainsi, ce carré sera-t-il vécu par le nouveau-né comme oedipien et donc dramatique dans une famille bourgeoise influencée par l'idéologie individualiste et conflictuelle. Alors que cette opposition entre le père et la mère pourra être très atténuée dans les nouvelles générations de la classe moyenne, où s'opère un rapprochement égalitariste et unisexiste valorisant les interrelations positives. C'est toute la structure de la personnalité et l'image du monde de cet enfant, qui seront ainsi déterminées pour longtemps, sinon pour toujours.

Drame et dialectique bourgeois

Il n'est pas étonnant par exemple, que l'invention du complexe d'Oedipe, très conflictuel, provienne de la même société qui a inventé la dialectique, et qui vivait des tensions de classes révolutionnaires. Le drame oedipien n'est-il pas lui-même dialectique? Encore que la dialectique freudienne soit celle d'un grand bourgeois pessimiste, alors que la dialectique marxiste est celle d'un grand bourgeois progressiste et optimiste.

La structure sociale et la structure familiale participent évidemment de la même idéologie. Le rapport Père/Mère reproduit éventuellement le rapport conflictuel État/Société, ou le rapport Technologie/Nature, comme l'individu qui s'oppose à l'État dans l'idéologie du parti radical de la 3e République française, ou comme l'État impérialiste conquérant les colonies, ou comme la science et l'industrie maîtrisant la nature; ou bien ce rapport se construit de façon réconciliatrice, comme dans l'idéologie écologiste, le pacifisme, l'humanitarisme, ou l'égalitarisme sexuel de la classe moyenne.

C'est le tableau parental, qui opère toujours et très directement comme matrice structurelle et idéologique du rapport que l'enfant construit vis-à-vis du monde extérieur, et qui établira pour longtemps les relations qu'il entretiendra avec l'autre sexe, avec la société, avec la nature, voire avec lui-même. Le carré parental infléchira, soit directement, soit de façon réactionnelle, son comportement politique, économique, amoureux et culturel.

Le tissage en polygones de la classe moyenne

carré Dans l'idéologie de classe moyenne, le carré parental oublie la dialectique conflictuelle au profit de l'intégration structurelle, de l'intersubjectivité, de l'interactivité. Le conflit Nord/Sud devient un axe de dialogue et de préoccupation dans le vocabulaire contemporain. Le pacifisme, la participation, l'intéressement, de multiples structures relationnelles sont valorisés, pour intégrer dans un système circulaire et cybernétique les pôles opposés du carré parental du XIXe siècle. Nous tricotons du tissu social intermédiaire, intégrateur. La famille conjugale d'idéologie bourgeoise évolue dans le même sens, de sorte que ce monde clos de la famille bourgeoise dénoncé jadis par André Gide (Familles, je vous hais!) ou par François Mauriac (Le nœud de vipères) s'ouvre aux autres, se déstabilise, évolue de familles désunies en familles reconstituées, de l'adultère à l'union libre, de familles éphémères en familles ouvertes. L'adultère est devenu une notion d'un autre temps, les enfants multiplient les relations inter-familialles, et la télévision y introduit l'Autre comme le nouveau personnage central de la vie familiale.

Cercle et spirale

Nous sommes donc passés du triangle parental, au carré parental, puis au cercle parental.

Il est vrai aussi, que le rôle des frères et sœurs, grands-parents et tierces personnes - familiers - qui entrent dans le carré familial en arrondissent et en agrandissent le cercle.

Il serait cependant très ingénu de croire que l'enfant est ainsi déterminé pour toujours et devient débile en grandissant, de sorte qu'il ne saurait plus modifier, voire reconstruire cette matrice originelle selon ses nouveaux besoins et au fil des événements majeurs qu'il vivra par la suite. Le fixisme de la psychanalyse sur le carré parental est irréaliste. Des traumatismes majeurs surviennent, des changements de culture, de références, une adaptation au monde adulte, des crises, des exigences nouvelles, des réconciliations, des conflits, des émotions, des amours, des thérapies, des bonheurs, des deuils, des aventures, la nouvelle cellule familiale qu'un être adulte fondera, la construction permanente de la personnalité pourront modifier profondément l'image et le rapport au monde de cet individu.

Le principe de réalité même, que propose la théorie freudienne, se chargera d'y voir.

Plus encore que d'un cercle parental, il serait donc plus juste de parler d'une spirale, pour décrire le développement de ce cercle familial originel, son déplacement et sa transformation au fil des événements biographiques de la personne.

Critiques finales de l’idéologie psychanalytique

Notons à cet égard que la psychanalyse appelle de nombreuses critiques fondamentales.

-Elle fait une fixation obsessionnelle et exclusive sur la libido, qui ne saurait rendre compte de tous les désirs d'un être humain, de tous les mythes qui l'habitent.

- Elle opère par fixisme sur le tableau familial de la naissance. La conscience d'un être humain n'est pas comme la pellicule sensible d'une photo Polaroïd, où va s'inscrire l'image et la rationalité du monde au contact direct et exclusif du carré parental, pour ne plus jamais changer, une fois insolée. Ce n'est pas un cederom - read only memory. Le disque reste ouvert pour de nouvelles informations et de nouveaux logiciels… Tous les événements de la vie vont s'y inscrire, au fil des émotions et la conscience initiale pourra être profondément transformée. Faute de quoi, on ne peut concevoir aucune évolution de la personnalité individuelle, ni de la société.

- Elle s'est constitué dans l'analyse clinique des pathologies mentales et elle en a déduit un modèle généralisé de psychologie humaine. Mais qu’est-ce qu’un homme normal? (la question que me posa un jour de concours Michel Foucault avec un grand sourire… - Et l’année suivante, il me demanda : Qu’est-ce qu’un grand homme?… ) Ce n'est certes pas dans la psychanalyse, que j'aurais pu trouver la réponse, car elle n'en a eu cure.

N'est-il pas possible de concevoir l'inconscient humain autrement que comme une cave obscure, pleine de larves, où refoulent les traumatismes, les angoisses et les énergies négatives? Non, nous ne sommes pas tous des malades, qui nous ignorons. On attend encore une théorie psychanalytique qui nous parlerait positivement, affirmativement de la construction de la personnalité humaine. Le mauvais air du temps, le malaise dans la civilisation, les barbaries du XXe siècle, Thanatos et l'idéologie dramatique judéo-chrétienne ont placé dès l'origine l'exploration psychanalytique sous le signe de la pathologie, du malheur, du pessimisme, du tragique, et elle ne s'en est jamais remise.

Pourtant il y a aussi des mythes heureux…

Même si ce tableau parental originel est de la première importance, même s'il faut parfois des efforts, une tension extrême, voire une révolte d'adolescent, pour se libérer de cette première matrice, à laquelle nous devons notre pseudo-explication originelle du monde et la rationalité de la plupart de nos comportements individuels, il faut admettre que la vie se chargera de retravailler plus ou moins ce vieux tableau, voire de repeindre dessus une nouvelle cosmogonie, qui n'évoquera plus grand-chose du tableau primitif.

 

Et je ne suis pas l’Autre

Sur mon écran d'ordinateur, les mots prennent de la vitesse en tournant sur eux-mêmes, puis se stabilisent en un écran laiteux, où apparaissent en lettres bleues ces mots: je ne suis pas l'Autre. Puis l’écran s'éteint.

En effet, quelle drôle d'idée! Je ne suis pas la pipe qui me fume. Il faudra retrouver quelque part le sujet de toutes ces émotions et qui pose toutes ces questions.

 

 

 

 

 

 

 

7 - L'ORIGINE DU MONDE

De l'origine réelle du monde avant la naissance de l'humanité, nous ne saurons jamais rien de sûr. Ce sont plutôt les hommes qui projettent sur le monde l'image de leur propre naissance. Chacun de nous vit l'expérience physique, psychologique et sociale réelle d'une naissance mythique du monde dans sa conscience. C'est le monde, qui naît à l'homme, et non l'inverse. Simple inversion du langage? Beaucoup plus, et qui justifie la révolution copernicienne de la mythanalyse. Même si l'étymologie serait fausse, la connaissance - con-naissance - est bien réellement constituée par la simultanéité de la naissance de la pensée et de celle du monde pour chacun de nous. La con-science le redit à celui qui voudrait en douter.

Le monde naît avec chacun de nous

Le tableau familial constitue le lieu, toujours recommencé, de cette formation mythique élémentaire de la conscience humaine. Les relations affectives émotionnelles et de dépendance qui lient le nouveau-né à la scène familiale, créent des conditions exclusives d'intensité, qui détermineront pour plusieurs années ses valeurs de vérité, de légitimité référentielle, et même son sens de la réalité tangible de l'univers. Hubert Reeves dit volontiers que nous sommes fils et filles des étoiles, pour évoquer l'origine de la vie. Mais tout se passe comme si les étoiles naissaient de nos yeux. Copernic et Galilée ont désenchanté le monde en nous démontrant que nous sommes dans sa lointaine périphérie. La mythanalyse prend le contre-pied de cette objectivité scientifique, car dans son expérience réelle et émotionnelle, chaque homme demeure à tout instant et partout le centre du monde. Nous sommes existentiellement le centre du monde, chacun de nous.

Chacun de nous est le centre du monde

La dépendance biologique du nouveau-né, le formatage socioculturel, dont sa famille nucléaire est le médiateur incessant, génèrent sa première image du monde, comme nécessairement vraie, réelle et originelle. Toutes ses premières interprétations, toutes ses premières associations et relations de cause à effet, tous ses premiers sentiments, émotions, désirs, manques, douleurs, colères et frustrations, toutes ses premières sensations physiques s'impriment dans le psychisme du nouveau-né, comme origine de sa conscience, origine de la vie, origine de ses affects, origine de ses idées, bref comme origine du monde.

Naissance mythique

Cette naissance mythique au monde de chacun de nous est bien plus réelle que l'hypothétique naissance réelle du monde.

Le peintre David Hockney exprime très bien cette contre-révolution copernicienne en inversant la perspective euclidienne inventée par le Quattrocento dans la foulée des découvertes de Copernic et Galilée. Ses tableaux de chaises qui s'élargissent dans la profondeur du champ, ou ses collages photographiques cubistes du Grand Canyon, expriment notre conscience réelle d'être au centre de notre regard, au centre de notre image du monde. Le mode bascule vers nous, plutôt que de s'enfuir vers une ligne d'horizon et un centre unique situés dans un infini inaccessible et transcendantal.

La perspective euclidienne, qu'on nous a enseignée à l'école pendant des générations, qu'on nous a appris à construire, avec la règle, contre toute évidence de nos sens, n'a rien de commun avec la conscience et les perceptions du nouveau-né. C'est une vue de l'esprit, qui aura symbolisé, pour quelques siècles seulement et en Occident seulement, une civilisation géométriste de l'imprimé, de la linéarité, du dieu unique et inaccessible, de l'objectivité scientifique.

Dans ce même Occident, aujourd'hui, force est de constater, avec le philosophe Charles Taylor, que nous vivons une nouvelle exception. La majorité des sociétés de notre planète sont religieuses, voire intégristes, et soumettent le profane au sacré, le social au religieux. Seul l'Occident, en cette fin de siècle, a clairement et le plus souvent constitutionnellement séparé l'Église et l'État et marginalisé la transcendance, les références à la religion, à la spiritualité, à Dieu.

Le sombre abîme du temps

En Occident, aujourd'hui, c'est le peuple des hommes qui est au centre du monde, c'est-à-dire le citoyen, la démocratie, la vie quotidienne, la prospérité matérielle, l'économie. Charles Taylor parle d'un humanisme exclusif, sans référence transcendantale, né du sombre abîme du temps qu'évoquait Buffon, en s'interrogeant sur l'origine du monde.

Nous ne dirons pas - en nous référant au tableau parental -, que Dieu a abandonné le monde, comme un père abandonne ses fils. Il ne s'agit pas d'une blessure natale, ni d'une brisure du monde, même si cette laïcisation de l'image du monde n'a pas pu s'opérer sans crise, doute et douleur, mais d'un recentrage de la société sur l'homme. C'est à partir du centre de l'image, que se construit l'image, comme le peint David Hockney, et non plus à partir d'un point de fuite imaginaire ou transcendantal. C'est à partir de la conscience humaine, ici et maintenant, que se construit l'image du monde.

L'origine du monde, c'est nous! La mythanalyse se fonde sur ce postulat provoquant, mais qui provoque précisément beaucoup de questions que nous avions occultées. La mythanalyse questionne les pseudo-explications du monde, les concepts-images, les mythes et les sciences, du même regard critique.

C’est l’homme qui habite poétiquement le monde

 

Dieu est artiste, Dieu est poète, dit André Fortier (Ce Dieu au regard poétique, 1999), mais c'est l'homme qui habite poétiquement ce monde, pressentait déjà le poète Hölderlin, dont s'inspira Heidegger.

L'origine du monde n'est donc pas d'abord un stade initial du monde, je ne sais quel big bang, mais la naissance du monde que vit chaque nouveau-né, co-existentiellement à lui, tant il est vrai, nous disent les psychologues, que le nouveau-né ne fait pas la distinction entre lui, son corps et le monde extérieur. Et n'est-il pas total, le mystère de la naissance de la vie, non seulement pour l'enfant, mais encore pour ses parents? Ce qui ne signifie pas que les récits que nous en proposent les mythes et les sciences ne soient pas du plus haut intérêt.

Si nous admettons volontiers la valeur explicative relative des mythes sur l'origine du monde, un simple exemple permettra de relativiser tout autant l'objectivité revendiquée par les sciences.

Le big bang

Le big bang fait penser au premier vagissement de l'enfant qui naît au monde, charmant cri tant attendu par les parents, mais qui doit résonner terriblement et comme une gigantesque explosion dans ses poumons vides qui se gonflent d'air, après la compression du passage dans le col de l'utérus. Le nom a été bien trouvé!

On pourrait aussi fantasmer sur le big bang évoquant la pulsion et le spasme d'éjaculation originelle. A ce spasme d'expansion de la voie lactée s'opposent symétriquement les trous noirs, où l'énergie disparaît. Les pulsions sexuelles de l'univers sont trop humaines pour y croire!

Jusqu'à preuve du contraire - et le clonage et autres manipulations génétiques pourraient un jour remettre en question cette vérité - , nous ne naissons que d'un seul père. Et sur ce modèle, nous avons instauré des religions monothéistes, d'un Dieu le Père, père unique et créateur du monde. Ce monothéisme se retrouve idéologiquement dans l'instauration d'une autorité unique du Roi sur ses sujets, ou du Pape sur la chrétienté. La perspective euclidienne qui institue un point de fuite unique ne reflète pas autre chose. Et les remises en question du centralisme politique ont évolué parallèlement aux suggestions de multiplier les points de fuite dans la représentation en perspective du monde, pour mieux exprimer la diversité des points de vue, des opinions et des pouvoirs dans une société qui se démocratise.

Penser une infinité de big bang

De même avons-nous pour la plupart d'entre nous pris l'habitude de croire à la théorie du big bang, instant unique de la création du monde dans une gigantesque explosion nucléaire, centre originel de l'expansion linéaire et géométrique de l'univers, que nos télescopes croient pouvoir nous démontrer clairement. Certes, la théorie du big bang est-elle contestée, mais seulement par quelques astronomes minoritaires. Le Prix Nobel Ilya Prigogine, théoricien de la théorie du chaos, conforta un jour mes doutes devant une théorie si simpliste et mécanique, trop calquée sur le monothéisme et à la perspective euclidienne pour être vraie. En rappelant que l'univers a une histoire, que ses lois ont pu changer, il suggère que la science ne peut être éternellement et universellement basée sur la même logique, que les lois scientifiques ne sont pas réversibles comme les mathématiques. S'opposant à Stephan Hawking, il conteste toute interprétation du monde basée sur une mathématique universelle et éternelle. Et les ethnologues nous apprennent en effet que la logique du 1=1, 1 différent de 2 et 1+1=2, les principes d'identité, de non-contradiction et d'exclusion, bref la logique dite de Port-Royal, n'ont aucun sens dans une société indivise et animiste, où domine au contraire une logique participative. La théorie des ensembles, des probabilités et la systémique, la géométrie de Bourbaki nous ont aussi ouvert l'esprit sur d'autres logiques, où la théorie du big bang paraît bien faible. De fait, il n'est pas difficile de postuler qu'il y a eu plusieurs big bang, donc plusieurs univers, voire une multitude, une infinité de big bang, que nous devons alors banaliser, et donc une multitude, une infinité d'univers, ou une multitude de big bang dans un univers illimité et éternel.

 

 

 

Astrophysique ou métaphysique

Avec ces hypothèses, nous perdons notre concept d'origine astrophysique du monde, et notre cosmogonie en ressort fortement ébranlée. D'ailleurs les discussions des astrophysiciens sur l'origine du monde évoquent souvent la métaphysique tant décriée, dont elle n'est souvent qu'une continuation, malgré tous les appareillages scientifiques dont elle dispose désormais, mais qui ne diminuent pas l'immensité de nos incertitudes, bien au contraire. Ainsi, des astronomes de San Francisco, dont Debra Fischer, auraient découvert pour la toute première fois en 1999 parmi les 200 milliards estimés de soleils dans notre galaxie, un premier système de planètes comparable au nôtre, situé autour d'Upsilon Andromède, à seulement 44 années-lumière, laissant supposer qu'il pourrait y avoir beaucoup d'autres systèmes solaires non encore détectés dans la Voie lactée, et donc éventuellement d'autres planètes comme la terre, d'autres points bleus, selon l'expression de Carl Sagan. L'univers apparaît alors comme une image avec une multitude de points de fuite.

L’énergie noire

Que penser d'ailleurs de découvertes comme celle d'une énergie noire (dark energy) et d'une force de répulsion dans l'espace (repulsion force in space), dont nous parlent les astrophysiciens aujourd'hui: cette force de répulsion permettrait de compenser la force de gravité à l'échelle cosmique, et ce sera l'un des grands défis du 3e millénaire, que de comprendre cette énergie noire, nous disent des chercheurs de l'Université Princeton. Selon Neta Bahcall, la question qui se pose depuis que Edwin Hubble dans les années 70 a découvert l'expansion constante de l'univers, est de savoir si cette expansion va accélérer, ou ralentir, voire s'arrêter et s'inverser sous l'effet de la gravité. Et elle pense que cette énergie noire constante dont elle fait l'hypothèse est nécessaire pour comprendre l'accélération qu'elle croit observer. Selon une déclaration de Robert Kirshner, directeur du Harvard-Smithsonian Centre for Astrophysics de Cambridge, faite à la NASA en 99, l'explication la plus plausible serait que l'espace lui-même aurait des propriétés additionnelles, une sorte d'élasticité, une énergie, une pression négative, qui tend à créer l'expansion de l'espace par elle-même. Il est difficile bien entendu de mesurer ces énergies supposées. Ce sont des hypothèses non observables. Quand la science est si balbutiante, et qu'on invoque la vertu dormitive du sommeil ou l'élasticité du vide, il est clair que l'imagination domine l'expérimentation. Dès lors ce sont les figures familières du mythe qui dominent l'espace et toutes les explications, hypothèses, ou théories astrophysiques incertaines qu'on voudra en proposer.

L'expérimentation et l'observation nous en disent moins que la Révélation!

Il nous faudrait une 2e révolution copernicienne, pour nous suggérer que le big bang n'est pas le centre de l'univers.

 

Un jour sans hier

Amusons-nous un instant: la théorie de la Relativité proposée par Einstein a montré que l'espace et le temps ne sont que deux facettes du même phénomène. L'espace et le temps seraient nés avec le big bang: expansion de l'univers et début du temps. Même s'il y a eu plusieurs big bang, l'idée de début, d'origine, signifie qu'avant il n'y avait rien. Un jour sans hier, a-t-on dit. Ce qui est impossible, puisque de rien, rien ne peut naître, à moins que le néant ait une réalité, ce qui est une contradiction dans les termes. L'humoriste français Raymond Devos en a fait l'un de ses meilleurs gags. Le non-sens d'une telle histoire, même appareillée de nombreux discours scientifiques et observations expérimentales, n'a pas de statut de vérité supérieur à l'idée de Dieu ou d'Adam et Ève. Nous sommes en plein sophisme ou revenus à la métaphysique.

Il est impossible de penser le début de l'être. Au point qu'on devra logiquement affirmer que le monde a toujours existé et existera toujours, ou qu'il n'existera jamais! Ou il faudrait être capable de penser la discontinuité, une discontinuité beaucoup plus radicale que celle de la théorie des quanta. Nous atteignons les limythes de notre capacité de penser, nous découvrons des postulats jamais questionnés, des contradictions où le sens se perd irrémédiablement et toutes nos logiques se contredisent et s'auto détruisent.

Cosmogonies diverses

Et voici quelques remarques, qui nous perdront encore plus: selon l'idéologie dominante en vigueur, nous pourrons élaborer une cosmogonie (image culturelle, subjective et poétique du monde - Weltanschauung) et une astrophysique (sa traduction scientifique) basées sur une logique participative (mythes animistes et familiaux), une logique matérialiste (le declinem des atomes et le hasard selon Lucrèce), une logique monothéiste (Dieu et le big bang - le fixisme ou l'évolutionnisme), la dialectique et la conception hégélienne de l'histoire par étapes conflictuelles), etc.

Une idéologie basée sur la solidarité sociale organique, sur une théorie intégratrice de la Gestalt, sur la dialectique négative de l'École de Francfort, sur la psychanalyse freudienne du manque, sur le vitalisme, sur la théorie de la catastrophe, du chaos, sur la systémique ou sur la théorie des probabilités, pour ne parler que des sociétés occidentales qui nient la transcendance et donc les explications religieuses du monde, ne peuvent manquer de nous orienter vers d'autres explications cosmogoniques fort différentes.

Et tous les instruments d'observation scientifiques les plus sophistiqués ne peuvent trouver que ce pour quoi ils sont programmés; ils ne voient que ce qu'ils cherchent.

C’est le monde qui vient à l’enfant

Reprenons donc notre récit: c'est le monde qui vient à l'enfant et se constitue dans sa conscience. Il en est le point fixe à partir duquel son image s'organise. Il est le centre de l'univers et c'est le monde qui tourne autour de lui. Piaget nous montre qu'il faut un long délai, avant que le réel se constitue dans l'espace proche, comme prolongation de son corps, puis comme objets séparés, puis comme espace englobant, impliquant une interprétation de la profondeur, favorisée par la convergence binoculaire, qui n'est nullement systématique jusque vers 9 mois (La construction du réel chez l'enfant). Les expériences de perception du réel d'Aldous Huxley sous l'effet de champignons hallucinogènes, ou certains tableaux de David Hockney peuvent nous donner des idées sur ces premières images du monde qui viennent au cerveau du nouveau-né, comme des corpuscules lumineux, qui vibrent et dansent dans un espace sans profondeur, dont les contours flous et variables se précisent peu à peu en fonction de leur proximité psychologique et des affects qu'ils engendrent.

L’ordre de l’enfant

L'ordre et la rationalité que le nouveau-né instituera progressivement dans cette image chaotique du monde, en coordonnant et unifiant ses activités buccales, tactiles, sensori-motrices ressemblent fort à ce logos, cet ordre cosmique, que les mythes, parmi lesquels la Bible, imposent à ce flot amorphe et obscur du chaos initial.

Ce mythe assez généralisé du chaos, qu'un dieu organise, semble correspondre aux étapes du développement du nouveau-né que nous décrit Piaget. Partant d'un premier état de sensations confuses, obscures, indifférenciées, douloureuses après la naissance, c'est progressivement que l'enfant acquiert la maîtrise sensori-motrice et interprétative de son environnement à travers les relations avec la mère et le père et l'apprentissage qui en résulte.

Le roman des origines

Cette première interprétation du monde, ce récit à plusieurs voix que nous élaborons, ce roman des origines, selon la belle expression de Marthe Robert, est le stade de constitution de tous les mythes que la culture nous rapporte et de leurs prolongements scientifiques dans notre Occident rationaliste.

Certes, comme le suggèrent les psychanalystes, cette origine du monde est entièrement refoulée dans notre inconscient, à notre insu, et je ne le reconnaîtrai donc plus qu'à travers ce que la culture m'en dira, les histoires qu'elle me racontera et les interprétations qu'elle m'imposera.

L’oubli de la naissance

Mais comment expliquer un tel oubli, si universel chez tout homme, de sa naissance et de ses premières années de vie? On peut se demander si ces premières représentations, ces premières associations et interprétations ne s'impriment pas dans notre cerveau encore vierge comme la matrice même de notre schématisme cérébral, au point de constituer le système de références de toute notre vie mentale à venir. Dans cette hypothèse, notre conscience ne pourrait plus les saisir ni les mémoriser, parce qu'elles seraient devenues nos outils même de représentation et d'interprétation du monde. Selon l'adage: l’œil ne peut se voir lui-même.

Le paradis terrestre

Ici, nous prendrons la liberté de suggérer quelques petites fantaisies intellectuelles. A tort ou à raison, nous rapprocherons le mythe du paradis perdu et cet état supposé d'euphorie du fœtus dans le ventre maternel, tel que peuvent se le représenter les adultes : doux, rose, humide et soigneusement climatisé, où la nourriture appropriée vient en abondance, sans avoir à travailler…

(A cet instant, une tempête magnétique passe sur mon écran, et je dois attendre une accalmie pour poursuivre).

Et pourquoi le traumatisme de la naissance ne serait-il pas une explication physiologique de la doctrine du péché originel judéo-chrétien, ou de la névrose originelle de la psychanalyse freudienne? Le moment où Adam et Ève sont expulsés du paradis terrestre et naissent au monde réel ressemble étrangement à ce traumatisme, désormais lié au mal, au diable symbolisé par le serpent.

Délivrance? Ou expulsion?

Dans les religions chrétiennes, le mal vient au monde avec les hommes, lorsqu'ils se libèrent du Paradis terrestre, ce qu'on appelle cliniquement au moment de la naissance: la délivrance. L'idée ne se généralise évidemment pas aux cultures qui ne font pas référence au péché originel, mais je ne connais pas de mythologies, qui ne fasse place à quelque principe du mal, dieu ou animal méchant, capable de nous faire souffrir!

La prohibition de l'inceste se lie peut-être à l'interdiction du retour dans ce paradis perdu du ventre maternel.

Et de là, pourrait être évoquée la dialectique hégélienne, qui doit au triangle parental, mais aussi à la prohibition de l'inceste, le renvoi vers un 3e terme: l'enfant, auquel la fusion maternelle est interdite, est renvoyé vers un nouveau stade du processus d'engendrement.

De même, nous ne ferons que rappeler la généralisation des images de la naissance dans tous les rites répétitifs et cycliques concernant le rythme des saisons, comme de la vie quotidienne, la renaissance du monde chaque matin quand le soleil apparaît, les rituels religieux et sociaux, qui évoquent la genèse même du monde répétée à chaque naissance humaine, pour chaque période de semailles et de récolte dans l'agriculture, pour chaque journée de travail, ou pour chaque année qui commence après la célébration de la naissance du Christ.

L’origine mythique de la Raison

Et je pense à un intérêt théorique plus important, en effet, pour la mythanalyse, qui est de mieux repérer l'origine mythique du système même de notre rationalisme occidental.

Donnons maintenant la parole à l'Autre: elle lui revient de droit, si je puis dire, puisqu'il est le langage de la société. Ne le confondons pas avec le Père, même s'il est autoritaire, car il est le quatrième acteur du tableau parental. Les mots sont plus que des poignées pour agripper les choses: ils sont les images mêmes des mythes de notre société, organisés par la structure du langage où ils s'inscrivent, et qui renvoie à l'ordre social. Le langage constitue à travers l'étymologie, la syntaxe et les histoires qu'il raconte explicitement ou implicitement et comme à notre insu, l'image que l'homme a de lui-même, la matrice de sa structure de personnalité, de son identité culturelle et politique, et de son explication du monde!

Les mythes sont le langage même et les histoires qu’on raconte

Sans reprendre à mon compte le grincement de dents de Michel Foucault, je pense comme lui que nous sommes, avant la moindre de nos paroles, déjà dominés et transis par le langage (Les mots et les choses).

Et les mythes sont d'abord des récits, des corpus langagiers, des organisations structurées de mots-images. Ils ne sont peut-être même que cela: du langage social.

Critique du structuralisme

Les mythes sont des histoires qu'on raconte, mais pas des histoires universelles, ni des références éternelles. Ils naissent et meurent avec les sociétés, et se transforment. Les imagos paternelles ou maternelles ne sont pas des universaux, ou des archétypes au substrat invariable. Ce ne sont pas non plus des structures de combinatoires mathématiques. Il est abusif d'en ignorer les particularismes, d'en forcer les points communs au profit de prétendues structures anthropologiques a priori, cristallines ou mathématiques que l'on souhaite inventer sous l'influence d'une nouvelle linguistique à la mode. Il n'y a pas de systèmes mythiques, ni de combinatoire croisée universelle, qui permettrait d'élever l'anthropologie au rang de science, sur le modèle des mathématiques.

La structure des mathématiques est plutôt elle-même une projection des mythes et structures dominantes d'une société. Ce n'est en aucun cas un absolu, auquel on puisse se référer comme à une structure universelle, à travers les âges et les sociétés! Surtout si l'on est anthropologue, à moins de tomber dans une grande naïveté.

Il y a seulement dans chaque culture des histoires qu'on raconte, qui sont le plus souvent, semble-t-il, des interprétations circonstancielles du tableau parental, des images que la culture dominante valorise, auxquelles elle donne force d'explication animiste, magique, religieuse, ou scientifique, bref force idéologique et institutionnelle, et qui sont élaborées diversement selon les époques et les sociétés, en réponse à la question de l'origine du monde et de la naissance de chaque être humain.

Peut-être même avons-nous exagéré l'importance de cette question, en fonction de notre propre société, et certains mythes renvoient-ils à d'autres questions, qui pourraient être plus importantes pour d'autres sociétés. Mais tous les mythes ont sans doute un point commun: chacun, à sa façon, avec tous ses particularismes, est supposé nous expliquer qui nous sommes et nous indiquer le sens de ce qu'il faut faire.

Les mythes ne sont pas universels

L'idée de structures universelles des configurations mythiques (cristallines ou mathématiques) est soit une naïveté de l'idéologie impérialiste, soit une croyance spirituelle idéaliste, soit une erreur de raisonnement qui impliquerait une sorte d'isomorphisme universel entre la structure de la conscience et celle de l'univers, que rien n'a jamais démontré, et qui semble totalement abusive. C'est plutôt le tableau parental, dans une société et une culture données, par exemple colonialiste ou impérialiste, qui structure la cosmogonie admise, projetant ainsi sa propre architecture sur un objet imaginaire, qu'elle s'étonnera ensuite de reconnaître semblable à elles-mêmes.

Les mythes sont des productions culturelles historiques

Les mythes sont des récits qui expliquent; et à ce titre, ils sont des productions culturelles historiques. Ils ne sont pas par principe antérieurs ou supérieurs à la raison: ils sont de même nature qu'elle. Ils ne sont pas, comme aurait dit Adam Smith, les racines invisibles qui nourrissent et supporte l'arbre et que la bêche n'atteint pas. Ils se situent à la surface du langage social; ils appartiennent à l'Autre.

Les mythes sont des histoires de famille

Les mythes sont des histoires rationalisées: ils racontent familialement et donnent les raisons de ce qui est et de ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Leur importance tient à l'exigence de l'esprit et de la société, de se référer à des histoires principales, qui donnent une illusion d'explication et désignent des valeurs et des objectifs collectifs capable de guider la société en instituant un sens et des valeurs intégrateurs.

 

Les mythes sont toujours faux

La mythanalyse se passionne pour les mythes. Mais elle postule qu'ils sont toujours faux, que ce sont des pseudo-explications du monde, des histoires inventées, qui ont pris valeur de vérité, de référence institutionnelle dans la société qui les honore. Bien sûr, il y en a pour les adultes, et d'autres pour les enfants. Ainsi, la naissance des enfants dans les choux, ou les cigognes qui les apportent dans des mouchoirs noués, sont des pseudo-explications inventées pour répondre aux questions légitimes, mais importunes des enfants, auxquels on ne veut pas dire la vérité. Mais l'Autre venge les enfants des parents qui les trompent. Car les mythes auxquels croient les adultes, le plus souvent à leur insu, et je ne parle pas des fables seulement, mais aussi des rationalisations scientifiques ou politiques, ne sont pas plus vraies que les histoires de cigognes.

Fabulations

Donnons d'abord quelques exemples simples: les Grecs croyaient à Zeus en même temps qu'au théorème de Thalès, les gens du Moyen-age à Adam et Ève, à la platitude du disque terrestre au centre du monde, aux loups-garous, aux sorcières ou aux vampires, à l'alchimie, à la transmutation de l'or, à la génération spontanée; ceux du XXe siècle croient souvent aux extra-terrestres, aux OVNI, en même temps qu'à la raison, à la science, au big bang et à l'astrologie; les Africains croient aux amulettes et aux sorciers. Etc.

Les mythes et les sciences

Mais admettons que les Occidentaux du XXe siècle ont rejeté beaucoup de ces fabulations, désenchanté le monde, dont ils nous proposent désormais une interprétation scientifique objectivée, beaucoup plus plausible à nos yeux et soigneusement démontrée. Bachelard a montré cependant comment la science progresse par négations successives de ses affirmations précédentes (La dialectique du Non). Il nous donne à penser que tout ce que la science affirme aujourd'hui comme acquis et évident sera remis en question et contredit demain par de nouvelles découvertes. C'est en requestionnant les évidences, que la science démasque ses propres naïvetés et évolue. Faudrait-il croire que nous aurions atteint aujourd'hui un état de maturité de la science? Des connaissances définitives? Personne ne le prétendra. De fait, la mythologie actuelle en Occident s'exprime et prend force de vérité principalement dans le mythe de la science, dont nous espérons une explication rationnelle complète du monde tel qu'il est. Quand nous nous en remettons à la science, nous oublions de remettre en question les concepts-images et la structure mythique même de la logique sur laquelle nous basons notre raisonnement scientifique.

Les mythes sont la base de toutes les vérités que nous imaginons

Les mythes fondent toujours, aussi imaginaires soient-ils, la légitimité et la crédibilité de nos jugements, de nos raisonnements, même expérimentaux, ne serait-ce que parce que tout le langage est un tissu d'histoires qu'on raconte, et de mots qui racontent des histoires. Parce que le langage n'est pas un système opérationnel de désignations codées (comme des pictogrammes) d'objets supposés, mais un corpus d'images poétiques (affectives, magiques, irrationnelles), qui nous parle de notre rapport imaginaire et subjectif au monde.

À la surface du langage social

C'est donc notamment à la surface du langage social, que la mythanalyse pourra chercher son objet d'étude, reprenant sur ce point l'intuition de Lacan. Mais le langage social ne se limite pas au texte. Il faut y inclure les mass média, la technologie, l'art, l'architecture, la musique, la danse, le gestuel, les rites sociaux, la mode, l'histoire, l'ethnologie et l'anthropologie, l'économie, les mathématiques, les sciences, etc.

Quant aux récits mythes et fables, que nous jugeons un peu folkloriques, faut-il, comme le proposait Lévy-Bruhl, qui se croyait un esprit développé, supérieur aux primitifs qu'il comparait naïvement à des enfants, les ranger dans la bibliothèque historique, comme des documents un peu risibles, absurdes et naïfs? C'est la réaction générale des esprits positifs. Mais le plus naïf n'est pas toujours celui qu'on croit…

Les concepts-images

La différence entre un mythe et une fable ou une légende, n'est qu'une simple différence de degré dans la crédibilité socialement reconnue. Plus une histoire se donne pour un mythe ou une légende, plus nous savons en déceler la fantaisie. Inversement, plus nous adhérons à une vérité instituée, plus nous pensons que c'est une affirmation incontestable, plus nous sommes aveugles à sa force mythique d'explication, dissimulée dans sa syntaxe et dans ses concepts-images.

Les grands mythes religieux, christianisme, islamisme, bouddhisme, confucianisme, etc. s'annoncent pour ce qu'ils sont, et appellent à la foi, la croyance désarmée de tout esprit critique. Aussi invraisemblables que puissent être les histoires qu'ils racontent sur l'origine du monde, ils ont force sociale. Ils intéressent donc la mythanalyse pour la crédibilité qui leur est reconnue et l'évidence plus grande des mythes qu'ils véhiculent.

Les risques de l’exotisme mythologique

Et comment travailler avec les mythes africains ou asiatiques, quand on est occidental? Faudrait-il là aussi tenter de repérer je ne sais quelle structure universelle? Ou des archétypes de l'imaginaire occidental? Ce serait pécher par ethnocentrisme une fois de plus. Il faut être relativiste. Chaque société, à chaque époque, développe une rationalité spécifique et différente de toutes les autres; à des degrés variables, sans doute, mais différente quand même. On s'expose au contre-sens, chaque fois que l'on prétend analyser une rationalité avec les concepts d'une autre. Avons-nous le choix de ne pas tenter ce genre d'analyse? Certainement pas. Il ne peut être question de renoncer à essayer de comprendre les autres sociétés, bien au contraire; mais il faut y demeurer prudent. Ce que nous élaborons plutôt, c'est une relation entre deux rationalités, dont il pourra ressortir des idées intéressantes. L'ethnologue français qui travaille au Brésil ne décrira jamais les sociétés indiennes, telles qu'elles se perçoivent elles-mêmes; il construira une vision franco-brésilienne, d'une société imaginaire, qui n'existe pas, décalée par rapport à la société indienne réelle, et qui nous parle autant de la société française, que de l'image qu'elle se fait de cette société indienne. Il y a glissement, décalage de l'image, déformation, certains éléments étant très grossis, d'autres totalement méconnus.

Penser les mythes contemporains

Sans sous-estimer les mythes anciens, grecs ou indiens, ni l'érudition que leur étude exige, il paraît plus intéressant de rechercher la présence de ce fonctionnement mythique de la pensée dans le présent, dans la culture actuelle. Le mythe important pour nous est toujours contemporain (inscrit dans le langage actuel). C'est en apparence plus difficile, parce que nous sommes plus aveugles aux mythes actuels, qu'aux mythes classés dans les livres d'histoire ou d'ethnologie. Mais tout en puisant éventuellement ses idées et références dans l'histoire des religions ou des mythes, et dans les recherches des ethnologues, la mythanalyse se doit d'être contemporaine.

Le problème de l'historicité des mythes doit s'analyser par rapport à l'évolution structurelle et idéologique des sociétés qui ont adhéré à ces mythes. L'Autre y est un marqueur historique, dépendant directement des conditions socio-économiques et matérielles de production de ces mythes.

Attention! Un mythe peut en cacher un autre

Une société a-t-elle besoin de nouveaux mythes? Ou de modifications de ses mythes? Quand elle s'en aperçoit, le plus souvent, c'est déjà fait. Et cela signifie en tout cas un changement de sa structure.

Dans ce cas, il est généralement plus facile de repérer les mythes qui s'évanouissent, que les nouveaux mythes qui opèrent. Le passage de l'idéologie dominante de la bourgeoisie du XIXe siècle à celle de la classe moyenne en cette fin du XXe siècle, a déjà suscité des modifications importantes dans notre configuration mythique, même si c'est encore difficile à repérer.

 

 

Le bazar à mythes

Mircea Eliade a écrit qu'il est de la plus grande importance de retrouver toute une mythologie embusquée dans la vie la plus quelconque de l'homme moderne. (Images et symboles). C'est effectivement cela, la tentative de la mythanalyse. Mais il faut alors oublier un peu la mythologie, les Grecs ou les Celtes, et travailler sur l'analyse des structures actuelles et des systèmes de valeur, sur les modes d'explication, sur la scénographie de la rationalité, de l'urbanisme, du temps social, sans y chercher des acteurs grecs, des rites païens ou des symboles d'In illo tempore!

Kitsch-mythe

Il faut se méfier du bazar des faux mythes refabriqués. L'érudition plus ou moins incertaine et les mélanges ne favorisent pas nécessairement le repérage des mythes importants et actuels. Ainsi, à la Renaissance, on réinventa l'orthographe en s'appuyant souvent sur de fausses étymologies, les romantiques redécouvrirent le Moyen-age et le gothique, avec des erreurs répondant à leurs désirs. La multiplication des dictionnaires de symboles où l'on apprend que Pénélope avait 108 prétendants et qu'il y a justement aussi 108 os dans le corps humain, nous éloignent trop de la sphère de mentalité technologique et économique contemporaine, pour nous aider. Cela nous fourvoie plutôt dans ce que j'appellerai le kitsch-mythe. Le mythique connaît aujourd'hui un succès commercial, qui nous renvoie dans la bibeloterie intellectuelle.

Un verre avec Lévi-Strauss

Mais voilà Lévi-Strauss justement, qui sort d'un concert, et m'invite à boire un verre, pour causer un peu, car il n'est pas d'accord du tout avec moi.

  • Je suppose, lui dis-je, que vous vous contenterez d'un verre vide… Car c'est la forme qui compte pour vous. Je vous ai lu: L'inconscient est toujours vide; ou plus exactement, il est aussi étranger aux images que l'estomac aux aliments qui le traversent. (Manifestement il n'a donc jamais eu mal à l'estomac). Organe d'une fonction spécifique, il se borne à imposer des lois structurales, qui épuisent sa réalité, à des éléments inarticulés qui proviennent d'ailleurs: pulsions, émotions, représentations, souvenirs (Anthropologie structurale).

Lévi-Strauss suppose l'existence d'un inconscient formel et vide, rempli par la réalité. Selon lui, l'activité inconsciente de l'esprit consiste à imposer des formes à un contenu et ces formes sont fondamentalement les mêmes pour tous les esprits, anciens et modernes, primitifs et civilisés. Le postulat est de taille! Il pense avoir repéré ces structures abstraites, mathématiques, universelles dans l'étude de la fonction symbolique. Ces structures sont supposées informer la réalité et seuls ses contenus varient historiquement.

Le fantasme structuraliste de Lévi-Strauss

A quoi cela sert-il? A qui? Pourquoi ce formalisme universel, que Lévi-Strauss pense avoir déchiffré? D'où nous vient cette structure inconsciente? Est-elle innée? Elle est probablement, selon lui, isomorphe aux structures de l'univers lui-même, comme l'air, partout le même, inspiré par tous, n'appartenant à personne (…) Imperceptible en soi, inimaginable (puisqu'il précède toute imagination) partout et éternellement le même (…) Partout identique à lui-même et à partir duquel le psychique se forme avant d'être personnalisé, modifié, assimilé par des influences extérieures. Malheur: cette citation est de Jung (Lettres, tome 1) et non de Lévi-Strauss. Mais elle s'applique exactement à sa théorie… même si Jung est fort mal vu dans les chapelles parisiennes, et si Lévi-Strauss s'en offusquerait certainement. Mais à tort, car il s'est orienté finalement vers un fantasme équivalent. Pour lui, les structures de l'inconscient - et l'organisation mythique et sociale qui en dépend - cette sorte de mathématique universelle, pourrait être en accord parfait avec les structures de la nature, comme un prolongement de ces structures. Il tente donc d'échapper à la sortie idéaliste, choisie par Jung, pour rester naturaliste.

Le rêve secret de Lévi-Strauss

Selon lui, l'anthropologie sociale nourrit un rêve secret: elle appartient aux sciences humaines, son nom le proclame assez; mais, si elle se résigne à faire son purgatoire auprès des sciences sociales, c'est qu'elle ne désespère pas de se réveiller parmi les sciences naturelles à l'heure du jugement dernier (Anthropologie structurale 2).

Nous sommes bien prêts de la comparaison jungienne des structures de l'inconscient avec la structure du cristal. Et peut-être le fantasme lévi-straussien est-il plus jusqu'auboutiste encore que celui de Jung, dans sa tentative d'assimilation isomorphiste universelle. Car Jung, plus prudemment, se limite à la comparaison avec le cristal pour se faire comprendre, mais sans nous proposer de la prendre à la lettre.

" En vérité, c’est la nature des faits… " : Voilà une expression qui cache une grande ignorance.

Pourquoi Lévi-Strauss a-t-il inventé ce fichu structuralisme, nouvelle mouture de l'universalisme naïf, revu et corrigé par la nouvelle logique mathématique, que revendique aussi la linguistique?

  • En vérité, répond Lévi-Strauss (il faut se méfier de ces en vérité dont le ton religieux renvoie généralement à l'autorité de la vérité révélée, plutôt qu'à l'analyse critique). En vérité, c'est la nature des faits que nous étudions, qui nous invite à distinguer en eux ce qui relève de cette structure et ce qui appartient à l'événement.

Le structuralisme, reflet de la nouvelle structure sociale de classe moyenne

Toute la sociologie matérialiste affirme le contraire. Mais nous n'allons pas nous opposer sur de prétendus faits. Je voudrais seulement souligner que le caractère radical du principe affirmé par Lévi-Strauss constitue plutôt une pétition de principe théorique, le choix d'un modèle idéologique, qu'il s'efforce d'appuyer sur des faits isolés, choisis et élaborés par lui à partir des études ethnographiques. Cette idéologie, le structuralisme, correspond plutôt à la nouvelle structure sociale de la classe moyenne, qui l'a salué et reconnu.

La dynamique mythique

Voyons comment, après l'avoir formulé, il justifie cette théorie psychiquement, et notamment y introduit le principe dynamique de la contradiction entre le réel et le mythique, qui lui permet de sauvegarder l'universalité du mythique, même lorsqu'il paraît contredire la réalité sociale. Il y voit les différentes manières selon lesquelles, dans leurs mythes (…) les hommes essayent de voiler ou de justifier les contradictions entre la société réelle où ils vivent et l'image idéale qu'ils s'en font (Anthropologie structurale 2).

Pour lui, le rôle du mythe est de fournir un modèle logique pour résoudre une contradictionCette tâche est irréalisable quand la contradiction est réelle. D'où la nécessité du mythe pour trouver une solution imaginaire.

Il y a là incontestablement l'introduction d'un facteur dynamique dans le rôle des mythes, qui répond de façon intéressante au rôle que nous attribuons à l'Autre dans l'organisation de la cosmogonie.

D’une part, certains aspects de la structure anthropologique construite par Lévi-Strauss reflète le nouveau tissu social de la classe moyenne, et d’autre part, son universalisme rappelle l’ancienne idéologie dominante de la bourgeoisie. Le mythe lévi-straussien de structure anthropologique, assure donc la transition, y compris dans leurs contradictions, du passage d’une structure sociale dominante à une autre.

En effet, le modèle structuraliste lui-même, apparaît aussi comme solution imaginaire à une perte de pouvoir de l’impérialisme français sur ses anciens territoires coloniaux: donner à l’idéologie colonialiste, basée sur un universalisme rationaliste du développement sur le modèle français, l’appui de la nécessité mathématique, face à l'opposition politique des peuples concernés: c’est une stratégie remarquable, pour un anthropologue face au rejet des peuples concernés!

Le refus de l’Histoire

Le parti-pris de Lévi-Strauss de négliger superbement la psychanalyse, d’ignorer le problème de l’origine, de son intensité générative, de son temps et de son lieu d’inscription dans l’inconscient individuel, l’a conduit logiquement à élaborer une mathématique sociale imaginaire, capable d'intégrer les contradictions de la réalité politique. Et bien sûr, cela excluait aussi toute place pour l’analyse des images dans les mythes, puisque Lévi-Strauss ne considère les mythes que comme des formes, mettant en relation des éléments dans un groupe de transformation (Anthropologie structurale 2, Règles).

Structures, chargées d’ images et d’émotions

S’il est vrai qu’un mythe est avant tout une structure, il est pourtant aussi une image; il comporte des émotions et la question se pose de l’articulation entre images et structures dans les mythes, qu’il semble très difficile de séparer artificiellement.

Prenons quelques exemples. Dans les peintures géométriques sur étoffe des Indiens Shipibo-Conibo d’Amazonie, ou sur les chuspa (sacs cérémoniels) des Indiens Quéchua, c’est la structure labyrinthique du cosmos de ces populations qui est représenté dans les motifs décoratifs. L’image du monde est elle-même une structure, mettant en scène les astres, le soleil, la lune, etc. selon une scénographie issue du carré parental. Les quatre, cinq ou six points cardinaux selon lesquels s’organisent le cosmos et l’inscription au sol du village chez beaucoup de peuples indiens d’Amérique centrale, associent toujours structure et image. Le récit mythique y ajoute l’émotion et le temps narratif.

Récit explicatif de l’origine du monde, le mythe est une structure imaginaire, souvent inconsciente, chargée de sens et d’émotion et de ce fait très efficace dans son effet d’intégration sociale des individus. Ainsi le mythe du nouveau monde, qui ressemble d’ailleurs plus à une image du désir, qu’à une structure abstraite, a-t-il rempli une fonction intégratrice déterminante dans la constitution, ou structuration de l’identité américaine, à partir de la diversité des mélanges ethniques constitutifs.

Ambiguïté, ambivalence et contradictions des mythes

Les images mythiques peuvent aussi être ambivalentes ou ambiguës, et agir de façons très variables, voire contradictoires, selon les époques, les sociétés, voire les individus eux-mêmes. C’est le cas par exemple des mythes reliés à l’eau, à l’air ou au feu (qui purifie, crée ou détruit).

Le même mythe peut être orienté vers la nostalgie ou vers l’action dramatique (par exemple les mythes reliés à la nature).

Chaque mythe se charge, se renforce, se modifie, se complique de fantasmes, ou s’efface selon les évolutions sociales, ou les saisons de la vie d’un individu.

 

Le mythe s'avance masqué

Les mythes évoluent, se transforment, se métamorphosent et se réinterprètent selon les évolutions sociales ou individuelles. Ils s’avancent masqués.

Il sera donc toujours trop ambitieux et naïf de vouloir en faire une théorie générale, un système, sous peine de se mystifier soi-même. La mythanalyse ne pourra et ne devra jamais être plus qu’une théorie-fiction, ou un roman théorique, un roman des origines, je veux dire : une attitude de l’esprit, une démarche critique de l’esprit de liberté.

Le lecteur de mythes ne doit pas s’attendre à ce que son livre ait une fin…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8 - L'ANTHROPOMORPHISME DE LA PENSÉE.

Toute pensée est un récit.

La trame de toute pensée n’est autre que le récit familial avec sa structure narrative et ses acteurs. C’est sur la scène familiale que se bâtissent les fondements de la logique et les rôles de ses acteurs, sujets et objets.

Nous avons jusqu'à présent braqué le projecteur davantage sur le rôle actif de l'Autre, dans le carré parental, que sur la mère et le père. Ce sont eux cependant dont nous sommes le plus conscients, en tant que pôles, points cardinaux de l'image naissante du monde, même si les traits de ces imago et leur intensité respective peuvent varier contradictoirement d'une société à une autre.

Lieux communs

Côté cartes postales, nous nous abstiendrons d'en faire l'inventaire diligent, tant l'idéologie dominante les multiplie:

  • Père: l'énergie, la force, la technologie, la machine, l'autorité, l'action, le soleil, l'air, Dieu, la transcendance, l'idéalisme, l'héroïsme, etc.
  • Mère: la matière, la passivité, la matrice, la terre, l'eau, la fertilité, la nature, la biologie, l'Église, la lune, le matérialisme, le plaisir, etc.

Il y a souvent ambivalence dans ces symboles stéréotypés, du fait sans doute des superpositions, des mélanges culturels liés aux migrations, aux conquêtes, à l'hybridité actuelle de la culture des mass média. Ainsi la société est-elle associée selon les cas à l'autorité paternelle de l'État et du Droit, ou au corps maternel: le corps social.

L'accouplement, la relation amoureuse et la prohibition de l'inceste donnent lieu eux-mêmes à toute une kyrielle d'images symboliques, qui vont des principes de la physique ou de l'alchimie entre l'énergie et la matière, à l'affinité des éléments chimiques, voire des grands slogans tels Faites l'amour, pas la guerre!, ou la mécanique factuelle de nos prises de courant électrique. L'image du monde est abondamment sexualisée, comme la totalité des mythologies. Et ce n'est pas la philosophie chinoise du couple yin-yen qui le démentira.

Le langage est sexué

Le langage lui-même est systématiquement sexué entre le masculin et le féminin. Le 3e genre, le neutre, plus ou moins présent selon les langues, pourrait être, selon les interprétations ou les fantaisies sexuelles qu'on aura le goût de risquer, l'indécision sexuelle (le premier homme créé était d'abord androgyne, selon le mythe), ou l'Autre, le langage social et le monde des objets médiateurs. On sait que dans les sociétés animales des fourmis ou des abeilles, les neutres sont les individus stériles, chargés des tâches matérielles, les ouvriers/ères. Cela peut évoquer aussi dans nos sociétés humaines anciennes les esclaves, les métèques, ceux qui n'avaient pas droit d'identité civile, comme des biens matériels, des objets utilitaires.

La logique mathématique est sexuée

Toute notre logique mathématique est anthropomorphique. Les signes + et - renvoient au dualisme sexuel. Les signes opératoires de l'addition, de la multiplication, de la soustraction, des parenthèses, des racines évoquent la reproduction sexuelle selon ses diverses interprétations possibles.

Mais nous laisserons à d'autres le mérite d'élaborer sur le sexe des anges ou de décider si c'est le peigne qui symbolise le sexe masculin, et le cheveu le sexe féminin ou le contraire…

Les symboles arithmétiques rappellent l'équilibre du corps humain, la croix, l'intersection, la verticalité, l'horizontalité des yeux, du sol, la symétrie des bras.

Le dualisme

Le dualisme, comme le couple, marque opposition et complémentarité selon les cas, est une constante de notre logique et de notre langage, et à travers lui, de l'espace et du temps, de nos sensations, de nos idées. Le phénomène est trop général pour être niable. Et le terme moyen, ou troisième terme entre ces deux opposés, apparaît comme un neutre. Cette opposition du langage basée sur le dualisme est omniprésente: haut/bas, passé/futur, blanc/noir, lourd/léger, privé/public, gauche/droite, près/loin, masculin/féminin, convexe/concave, plein/vide, dur/mou, vrai/faux, agréable/douloureux, courbe/droit, mûr/vert, chaud/froid, bien/mal, naturel/artificiel, diable/dieu, grand/petit, cru/cuit, clair/obscur, riche/pauvre, salé/sucré, autorisé/interdit, oui/non, bruyant/silencieux, être/néant, etc. On sait cependant que ce dualisme a connu des variantes sociologiques importantes. Des sociétés anciennes avaient jusqu'à 6 points cardinaux et nous avons souligné comment l'idéologie de classe moyenne modifie ce dualisme suivant l'hybridité, le flou, un troisième terme, etc.

 

 

 

 

Une syntaxe de rencontre

La syntaxe et la grammaire du langage méritent notre attention. Le sujet est actif (verbe) sur l'objet (passif). Les circonstances ajoutent au jeu de la rencontre.

La cosmogonie est traditionnellement sexuée

La cosmogonie traditionnelle était sexuée par la mythologie, mettant en scène le soleil et la lune, des Grandes mères originelles, des géniteurs, des Pères féroces et des Fils qui s'en vengent.

L’astrophysique contemporaine aussi

L'astrophysique contemporaine n'est pas moins anthropomorphique. Un esprit malin verra dans le big bang, qui dégage une chaleur de plus d'un milliard de degrés, à partir duquel se constitue un univers en expansion, détente et refroidissement, un spasme sexuel originel de la gestation cosmique. Éjaculation laiteuse de galaxies qui se dispersent dans l'univers en larges gouttelettes, où la vie se formera éventuellement. Lors de cette fulgurante explosion, l'univers naît dans le plus grand dénuement (Hubert Reeves, Patience dans l'azur). L'histoire du cosmos, c'est l'histoire de la matière qui s'éveille (comme le monde qui naît à la perception du nouveau-né); les galaxies ont une jeunesse, un âge mûr, une vieillesse… l'univers est inventif, dit encore l'astrophysicien. Et la matière peut s'engouffrer dans les trous noirs dont l'astrophysique contemporaine a le secret. La matrice de l'univers est un monde dangereux!

La théorie évolutionniste évoque les âges de la vie

La théorie évolutionniste s'exprime en termes anthropomorphiques. Les âges de l'humanité, son enfance, sa maturité, sa mort possible passent pour des évidences. Les civilisations elles-mêmes sont engendrées, vivent et meurent. On a comparé trop souvent les primitifs à des enfants. Et l'on parle couramment des nations qui grandissent, se développent ou sont sous-développées.

L’être humain, principal modèle d’ interprétation du monde

L'univers est imaginé, pensé, analysé scientifiquement sur le modèle de l'être humain, de son mode de naissance et de développement, de ses affects, de ses actions. Quelle serait donc la cosmogonie d'une fourmi ou d'une bactérie sous-marine? Sommes-nous assez ingénus pour croire que la cosmogonie humaine est plus réaliste, plus conforme à la réalité de l'objet dont elle parle? Ce serait croire à un isomorphisme bien hypothétique entre l'homme et l'univers. Plusieurs le postulent manifestement, à leur insu. Pire, la science occidentale y puise une large part de ses modèles analogiques et de ses concepts opératoires.

Toute interprétation anthropomorphique relève du langage mythique

Le corps et la vie humaine et familiale ont été le premier modèle analogique d'explication du monde. L'élargissement de la pensée humaine à d'autres modèles analogiques s'est constitué avec la fabrication des outils, puis des machines plus complexes, et aujourd'hui de l'ordinateur, etc. Tout discours analogique relève du mode mythique. Une description ou une explication analogique (ce qui est la même chose, du point de vue de la mythanalyse) est une pseudo-explication, sans relation réelle avec l'objet dont elle parle. Par exemple, la société n'est pas une machine, ni un organisme biologique. Le cerveau n'est pas un ordinateur. Mais en faisant référence à une image bien connue, dont on croit connaître les causes et les effets, les forces, les mécanismes ou la chimie, on se donne l'illusion - et on la communique à autrui - que ce dont on parle est clair, distinct et expliqué rationnellement.

On confond la familiarité avec la compréhension

Rien de plus clair, en apparence, que la croissance d'une société, sa santé, son équilibre, ou que le vecteur qui exprime une force dans la physique traditionnelle, et dont l'imaginaire implique la référence du bras ou du phallus.

Pseudo-explication, dont l'image implicite, anthropomorphique ou analogique, donne toutes les apparences de la rationalité froide et quantifiable, simplement par la mise en scène d'une image familière, celle du corps humain, de la vie, que nous croyons connaître et comprendre. Mais que savons-nous de l'origine du monde et de la vie? Rien. Sinon des mythes, des histoires qu'on raconte!

Ce mode de pseudo-explication est généralisé. La quantification ou la description du comment par référence à l'ordre usuel de déroulement des faits, donne l'illusion de l'explication, mais non le sens.

 

 

 

 

 

 

L’ethno-centrisme

La France est-elle un pays plus développé qu'une tribu Zuni? Si oui, de quel point de vue? Et de quel point de vue est-elle en retard? De nouvelles valeurs telles l'équilibre écologique, la convivialité, la solidarité sociale, l'intégration des personnes âgées ne sont-elles pas perdues ou en retard dans une société industrielle? Les Zuni n'ont-ils pas déjà résolu les problèmes du chômage, de l'inflation, de la pollution, de la criminalité, du cancer? Un bon orateur démontrera facilement la supériorité d'une société dite archaïque sur une société d'H.L.M. de banlieue, d'immigrants ou de motards criminalisés. Tout est relatif. Il n'existe pas de point fixe, ou de table des valeurs objective quelque part ailleurs, dont le système d'unités permettrait de comparer la rationalité et les modes de vie de sociétés humaines différentes. Tout cela n'est qu'ethnocentrisme ingénu. Et l'ethnocentrisme est aussi une forme d'anthropomorphisme, lié au pouvoir et à la supériorité que l'on s'attribue à soi-même. La rationalité la plus évidente de l'ethnocentrisme, c'est l'exploitation économique et la concurrence des mâles sur les territoires et les troupeaux.

L’espace et le temps familial

Comment s'esquisserait une analyse anthropomorphique de l'espace et du temps? Il faut d'abord préciser: quel espace et quel temps? Ceux des sociétés ethnologiques paraissent événementiels, émotionnels, plus cycliques que linéaires. L'organisation du village, les cycles du temps sont directement liés aux mythes de la cosmogonie.

L’espace insensible du pouvoir politique

L'analyse est plus difficile dans le cas de l'idéologie kantienne de l'espace et du temps, comme formes a priori de la sensibilité: une sorte de structure dans la quelle s'informe la réalité avant toute expérience, tout apprentissage ou toute émotion. Kant conçoit une structure cadre d'organisation du contenu de nos perceptions. Pourquoi en vient-il à un tel degré d'abstraction (que Bergson et les philosophes phénoménologistes remettront en question (mémoire, intensité, conscience intentionnelle)?

C'est tout le courant idéologique de l'abstraction scientifique qui entre en scène avec Kant. En contrepartie de l'universalisme (attribut de la raison), la science sacrifie, dévalorise les attributs humains, psychologiques, culturels, qui pourraient perturber l'analyse. L'expérience elle-même est promue au rang d'abstraction répétable, dans des conditions de pression, de température, d'humidité, etc., constantes, c'est-à-dire universalisables… Le savant nie sa subjectivité, sa personnalité, en enfilant la blouse blanche, symbolique, uniformisatrice et négatrice du corps. La blouse blanche est un avatar du vêtement religieux.

La quantification uniformisatrice et linéaire de cet espace/temps est désormais mathématisable. La sensibilité est niée. Cette conception abstraite de la sensibilité a fait son chemin depuis l'invention de la perspective euclidienne au Quattrocento. Nous sommes prêts à penser l'espace en années-lumière. Cela ne correspond plus à aucune sensibilité directe, mais dénote l'image mathématique dominante de la cosmogonie contemporaine.

Pourtant, la réalité pratique que nous connaissons dans la vie quotidienne demeure tactile, elle a du grain, elle provoque de la friction, comme dirait Wittgenstein. Nous conservons un sens du réel, dont la densité s'éprouve à une certaine résistance.

L’espace et le temps sont des productions idéologiques et non a priori

L'espace et le temps mathématisés, ce sont des structures de pouvoir, de conquête de la nature, comme les voies romaines linéaires traversant l'espace conquis de l'empire, à partir de Rome, sans souci des accidents de terrain (d'où l'expression: tous les chemins mènent à Rome), selon une cosmogonie impérialiste.

La représentation de l'espace et du temps ont toujours valeur idéologique.

Dans plusieurs cas, on peut y retrouver l'écho du carré parental.

 

Le mandala tibétain

C'est le cas, par exemple, du mandala tibétain, un cercle cosmogonique et magique appelant au recentrage sur soi. La peinture iconique occidentale met en gloire l'image du Père, de la Mère ou du Fils, dans un espace pictural dont la 3e dimension est transcendantale ou spirituelle. C'est aussi le fait de sociétés, dont la structure pyramidale n'a qu'une seule dimension idéologique de pouvoir: le roi, réunissant les pouvoirs séculier et religieux, tenant sa légitimité de Dieu.

 

 

 

 

 

La perspective du Quattrocento

L'espace en perspective de la Renaissance italienne met en scène un point central, irréel, à partir duquel tout l'univers réel se construit et s'ordonne. Le point de fuite, sur la ligne d'horizon géométrique, est un symbole de l'autorité divine, unique, dont dépend l'organisation de l'espace réel. Mais c'est donc aussi, comme on l'a souvent souligné, la première humanisation d'une image du monde qui établit un lien (encore abstrait) entre la transcendance et la réalité d'ici-bas, marquant le début du réalisme, qui valorise le monde d'ici-bas, mais sous l'autorité d'une imago paternelle absolue.

Le monde convexe du Roi-Soleil

L'espace classique apparaît dans un miroir convexe, au centre duquel rayonne le Roi-Soleil. Et tout s'ordonne autour de lui, jusque dans la périphérie de l'image, lointaine ou claire-obscure, où se situent ses sujets et ses terres. Nous observons alors une deuxième phase de l'humanisation de l'espace, où l'Homme prend la place d'autorité de Dieu, dont il se légitime encore.

Le plan de Versailles, l'organisation de la France autour de la cour, de la cour autour du Roi, l'unification centralisatrice et la philosophie politique de la Royauté s'accordent à ce modèle. Si la terre tourne désormais autour du soleil, il convenait que l'imago royale et paternelle symbolise sur terre le centre du monde.

L’arborescence humaine ascendante du baroque

L'espace baroque croît et prolifère en arabesque ascendante, rayonnante et somptuaire, pour glorifier la relation de proximité heureuse entre l'homme, fils de Dieu et Dieu lui-même. Les artistes construisent un jeu d'images en or, où l'homme glorifie son pouvoir ascensionnel. C'est aussi l'époque où le fils revendique un statut plus important dans le carré parental. L'idéologie de l'individualisme bourgeois, qui triomphera au XIXe siècle, s'annonce déjà.

L’espace, c’est le temps arrêté, symbole du pouvoir de l’homme

La référence à l'espace domine dans cette période occidentale, du XVe au XIXe siècles. Le temps (Oh! Temps, suspend ton vol!), c'est la disparition, la mort, tandis que l'espace, c'est le temps arrêté, l'extension durable du pouvoir temporel sur les choses matérielles, par opposition aux références transcendantales. Il est logique que la montée en densité du réalisme valorise l'espace qui le supporte et ignore le temps, qui renvoie à l'irréel. Le pouvoir temporel, c'est à l'époque le pouvoir spirituel, religieux, par rapport au pouvoir séculier qui règne sur les choses de ce monde. Cette idéologie spatialiste dominante de ces quelques siècles occidentaux, c'est l'idéologie du pouvoir de l'homme sur l'étendue, sur le monde réel. C'est aussi l'époque des conquêtes du nouveau monde, puis des empires coloniaux, enfin des guerres mondiales. Le retour du temps dans l'idéologie de classe moyenne de l'époque actuelle, prend une signification contraire majeure.

Il est risqué d'identifier l'espace à l'imago paternelle et le temps à l'imago maternelle, car ces deux références sont ambivalentes et s'accouplent dans le carré parental. Mais il est intéressant de souligner que l'idéologie de classe moyenne est aussi marquée par la valorisation de l'imago de la femme.

L'idéologie dominante de l'espace instaurée depuis le Quattrocento, se retrouve dans toutes les volontés de pouvoir niant le temps qui les menace, qui annonce leur fin inéluctable. Le pouvoir veut l'extension pure et pour l'éternité.

Le temps de l’évolutionnisme

Espace social et espace familial s'organisent selon une hiérarchie, dont le principe de reproduction est la légitimité de naissance. Pas de mobilité sociale dans cet ordre politique déclaré légitime au nom de Dieu et de la Nature. Pas de temps social et familial, qui pourrait impliquer le changement. Seule la bourgeoisie avait intérêt, après le bouleversement révolutionnaire et la conquête du pouvoir, à rejeter le fixisme et à promouvoir l'idéologie évolutionniste de l'univers (Darwin), en écho à l'évolution sociale qui a remis en cause l'ordre social précédent, dit naturel. L'évolutionnisme, qui réintroduit le temps dans l'idéologie spatialiste du classicisme, est le fondement de l'idéologie bourgeoise. Il ouvre la porte à l'Histoire, au Progrès. L'aristocratie niait le temps - menaçant - et fondait sa légitimité sur le passé, sur l'héritage, sur la naissance, sur la Vérité révélée (que la bourgeoisie réformée discutait). L'esthétique classique prônait l'imitation des Grecs, de la Renaissance, le respect des codes académiques, des Ordres. Le classicisme rigidifie la structure géométrique (axes de symétrie, rectangle d'or). La bourgeoisie, après avoir tiré profit du néo-classicisme pour établir et légitimer son ascension sociale, détruit l'espace théâtral classique (unité espace/temps/action) au profit du drame (temps transformateur), puis l'espace pictural au profit de l'impression éphémère, du divisionnisme, du pointillisme.

 

 

 

La crise des représentations spatiale et temporelle au XIXe siècle

A partir du XIXe siècle, l'homme affirme que sa vision du monde dépend de lui, en tant que sujet individuel, et non plus de l'ordre naturel préétabli. Il relativise son image du monde. La montée de l'individualisme signifie la montée du pouvoir des fils par rapport à l'imago paternelle (Le Père-Dieu-Roi a été guillotiné). Le Romantisme, puis l'Impressionnisme redécouvrent la Nature, les sociologues la Société, figures réputées de la Mère. La montée de l'individualisme, l'invention de la psychologie s'expriment dans l'espace social comme dans l'espace pictural: pointillisme pictural et atomisme social. D'où l'effort d'un Durkheim ou des théoriciens de la Gestalt, pour resolidariser cette image divisée, réaffirmer la primauté du tout sur les parties, de la société sur les individus, de la famille sur fils, faire prévaloir la solidarité sur le suicide et contenir les tendances à l'anomie ou à l'anarchie. La représentation de l'espace-temps (couplés en un système d'axes orthogonaux avec abscisse et ordonnée, avec un point d'intersection central, semble reprendre en zoom le point central de fuite de l'espace en perspective conique du Quattrocento. Mais ce n'est plus l'objet du monde que représente ce nouveau système symbolique: c'est l'instant de sa transformation.

La fragmentation de l’espace-temps et la montée de l’individualisme

Ces espaces ont donc encore un centre, un point fixe, un point de référence, une unité, mais segmentaire. La globalité est relativisée, fragmentée. L'accumulation de petits volumes géométriques par laquelle Cézanne s'entête à représenter l'espace réel des pommes ou de la montagne Sainte-Victoire témoigne encore de cette image fragmentée - un jour elle sera fractale - du monde. La peinture futuriste, en affirmant le primat du mouvement (espace x mouvement) sur la stabilité, de l'énergie sur la matière, poursuivra cette démarche plus audacieusement, détruisant la figure humaine, son unité, son identité, sa position centrale. Le cubisme de Braque et Picasso répondront au même appel idéologique en multipliant dans la simultanéité les angles de vue et donc aussi le mouvement par rapport à une même figure, dont les facettes sont désunies. Le relativisme prend ainsi valeur d'idéologie dominante. On pourrait voir un équivalent de l'évolution de l'espace euclidien en perspective, fondé d'abord sur un seul point de construction, puis sur plusieurs points de fuite pour mieux tenir compte de la perception réaliste, dans l'évolution de l'astrophysique, centrée sur un soleil, puis établissant la réalité d'un très grand nombre de systèmes solaires dans la Voie lactée.

La Nouvelle Frontière

Il est clair que la conquête de la Nouvelle Frontière, d'abord ciblée sur l'ouest du Nouveau Monde, puis sur les confins du système solaire, s'oriente désormais vers la connaissance des confins de la Voie lactée. Et ensuite? Sera-ce vers d'autres univers plus lointains? Vers des univers parallèles? (La théorie quantique - physique des particules - suggère qu'il pourrait y avoir jusqu'à 9 dimensions, et donc neuf univers parallèles, qu'exploite la littérature de science-fiction d'un Guy Gavriel Kay). Ou vers une autre dimension, spirituelle et non plus spatio-temporelle?

Du couple espace-temps au couple énergie matière

A fortiori, c'est ce que signifie l'évolution de l'astrophysique, avec la nouvelle unité de mesure des années-lumière (espace x temps), comme un écho scientifique à la démarche futuriste. L'invention du principe de la relativité par Einstein exalte cette évolution. Du couple énergie/matière (père/mère) métamorphosé en couple espace/temps, naît dans le spasme du big bang l'univers, fils de cette cosmogonie familiale: E = mc2.

Nous avons pris conscience cependant que la terre ne serait qu'une minuscule planète périphérique, dans un lieu sans qualité, dans un système solaire petit et quelconque, en marge d'une galaxie ordinaire, parmi tant d'autres.

Une cosmogonie de classe moyenne

Faut-il désespérer du désenchantement de ce monde, de notre grandeur perdue? Nous voilà dans une cosmogonie de classe moyenne, où chacun est devenu un numéro quelconque, anonyme et sans qualité distinctive, dans la masse amorphe, où il n'y a plus de centre, mais seulement des individus interchangeables, où les rois-soleil et présidents se sont démocratisés et dévalorisés, interférant avec les multiples pouvoirs des syndicats, des banques, des multinationales, des partis d'opposition, etc.), pour des temps courts et contractuels. L'individu se perd dans la masse, comme la terre dans l'univers.

La peinture en dripping afocal et virtuellement extensible dans toutes les directions d'un Pollock, les monochromes, les peintures vides ourlées de franges de couleur d'un Sam Francis, les formes répétitives insignifiantes de peintres comme Viallat ou Toroni (Support-Surface) font toutes écho à cette perte d'importance de l'individu dans l'idéologie de la classe moyenne: il n'est plus le centre, il est neutre et interchangeable. Nous voilà rendus dans le mythe de la surface sociale, caractéristique de l'idéologie de classe moyenne, sans profondeur, sans centre, ce que Lacan appelle l'Autre. Nous y évoluons dans des réseaux équivalents, les rhizomes de Deleuze et Guattari, les mass media, la surface de communication, la toile Internet. Pour avoir voulu nier la pyramide de la hiérarchie sociale, l'individu se retrouve partout, mais indifférencié, dans un espace afocal et uniforme, unidimensionnel, perdu dans les rhizomes et les réseaux, comme un atome, ou plutôt comme un bit. Bientôt un radical libre? Du moins le croit-il. Car un mythe en cache toujours un autre et cette nouvelle représentation, qui correspond à l'analogie du système informatique (L'homme numérique de Nicolas Negroponte), n'est que la représentation de l'espace-temps actuel, qui ne doit pas davantage échapper à la critique de la mythanalyse.

L’espace sans profondeur de la classe moyenne

Matisse et Gauguin ont rejeté la 3e dimension de profondeur inventée au Quattrocento et réinventé l’espace en deux dimensions de la composition et de l’arabesque, annonçant la cosmogonie contemporaine de la classe moyenne. Les nouvelles valeurs de la surface sociale à laquelle réfèrent la psychanalyse de Lacan, l'idée de l'homme médiatisé ou numérique, le déclin de la psychanalyse et de la psychologie de la profondeur au profit du béhaviorisme, les nouvelles tendances de l'art et la toile Internet, signifient le retour à un monde plat, à deux dimensions. Ce monde est de plus en plus iconique et pictographique. Sa troisième dimension, le temps, perd peut-être aussi de l'importance, après avoir été revalorisée pendant deux siècles. Il se pourrait bien que le XXIe siècle perde le sens du temps autant que de l'espace (deux termes du même couple), au profit du temps vertical, du réseautage en mosaïque et de la circularité. Comme le mot l'indique, nous aurons le temps d'y revenir…

… en écho à l’évolution du carré parental

Ce n'est pas rien que cette évolution de la cosmogonie, en peu de siècles, depuis l'idée que la terre est au centre du monde et qu'il n'y a qu'un seul soleil, une seule terre, jusqu'à cette perte dans le vide anonyme. Et c'est l'écho direct de la conscience que l'individu se fait de son rapport à la société. Ce rapport individu/société est la matrice du rapport cosmogonique terre/univers. Rien d'autre. Et ce rapport individu/société fait résonance à la scène mythique du carré parental même et à son évolution.

 

 

 

L’empire de l’Autre

L'unité close et privilégiée du carré parental a en effet éclaté. La famille nucléaire s'est dissoute, sous la pression de l'Autre, au profit de la réintégtation individuelle dans les multiples rôles et réseaux de la vie sociale. La multiplication des divorces, unions libres, familles reconstituées, favorisée par le développement de la vie urbaine, la poussée démographique, le changement des valeurs, l'indépendance économique des femmes qui travaillent: voilà les multiples facteurs qui contribuent à cette perte d'exclusivité de la référence familiale. L'empire de l'Autre s'est imposé et l'individu s'identifie désormais moins en tant que membre unique du corps social (lien social différencié), qu'en tant qu'atome médiatisé du corps social, élément de la masse.

Le rectangle de l’écran de télévision

L'évolution de l'idéologie et de la structure comportementale de la famille le confirme. L'Autre a pris le visage symbolique de l'écran de télévision dans la famille, à l'égal du Père ou de la Mère, sinon avec un rang, un rôle et une présence supérieurs. Il est frappant de lire les statistiques qui nous apprennent qu'en 1999 les téléspectateurs passent en moyenne 4 heures quotidiennement devant leur écran de télévision - 4h15 pour les Mexicains, champions du monde, suivis des Japonais, téléphages à raison de 252 minutes par jour, mais seulement un peu plus de 3 heures dans le cas des Français. C'est plus de temps que nous ne passons à parler avec notre père ou notre mère quotidiennement.

La Télévision, le Père, la Mère, l'Enfant: voilà donc le nouveau carré parental de la classe moyenne.

Devenant interactive, la télévision prend d'autant plus d'intensité dans cette relation de la famille à la société. La télévision marque d'ailleurs souvent un moment de rencontre familiale plus important et plus ponctuel (Journal télévisé, heure du téléroman, émissions favorites, etc.), que le rituel éclaté du repas, pris par les parents et enfants plus souvent de nos jours en ordre dispersé dans la cuisine, selon les horaires et appétits de chacun. L'heure d'écoute de la télévision régule les heures de repas, de travail scolaire, de communications téléphoniques, etc.

 

 

 

Et après?

Irai-je jusqu'à dire que si les structures sociales évoluaient vers une nouvelle hiérarchie, par exemple une élite de sur-hommes, un grand maître du monde et une masse anonyme, comme nous le suggèrent certains films de science-fiction, notre cosmogonie se transformerait? Il ne serait pas déraisonnable de l'affirmer. Nos grandes lunettes d'observation astrophysique n'y changeraient rien: on les changerait. Et on découvrirait quelque part dans l'univers un Méga-Soleil, dont tout dépendrait…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

9 - MYTHES LANGAGIERS.

Tout langage est en soi un récit.

La langue est mythique, poétique, imagée de part en part. L'étymologie des mots rappelle leur origine métaphorique; et les termes opératoires, verbes de l'avoir, de l'être, conjonctions, ponctuations, ou la structure même de la grammaire et de la syntaxe renvoient à l'imaginaire et à l'ordre social..

Reconnaître la nature mythique du langage, est-ce nier son efficacité opérationnelle, sa capacité à désigner clairement le réel, à gérer les utilités, à nous comprendre? La mythanalyse ne serait-elle qu'une exacerbation critique, faisant intrusion indûment dans les sciences humaines? Peut-on nier que l'efficacité des modèles logico-mathématiques ait fait ses preuves, ne serait-ce qu'en nous permettant d'aller dans la lune? (A.J. Greimas, Sémiotique et sciences sociales).

Le mythe d’une langue naturelle universelle

L'enjeu serait l'existence hypothétique d'une structure générale, logico-sémantique, qui serait présente dans toutes les langues naturelles. Nier cette base logique et opérationnelle, la même dans toutes les langues, ce serait affirmer qu'en chinois ou en arabe, par exemple, on ne serait pas capable d'aller sur la lune… Que c'est en américain, qu'on a pu penser et viser juste! Une approche universaliste des langues, implique l'existence d'une langue naturelle, dont le portugais, le japonais, le français ou le russe ne seraient que des déclinaisons, des dialectes, comme autant d'accidents socioculturels, comme des variations ethniques secondaires d'une même langue logico-sémantique universelle. On raisonne par analogie avec le modèle de l'espèce humaine unique et de ses variantes géographiques.

Le principe même de la magie

Si la biologie et l'enjeu moral de la lutte contre le racisme me feront à coup sûr opter pour l'unicité de l'espèce humaine, en revanche la connaissance de la diversité des langues, de leurs grammaires et de leurs références imaginaires me fera douter de cet universalisme d'une langue naturelle. L'admettre, ce serait croire implicitement, ou affirmer dogmatiquement un principe d'isomorphisme entre la structure de la nature, de la pensée, de la langue et de l'échange symbolique. Oswald Spengler rappelle que pour Parménide et Descartes, la pensée et l'être, c'est-à-dire le représenté et l'étendu sont identiques. Cogito, ergo sum est simplement une formulation de cette expérience de la profondeur (Le déclin de l'Occident). Jung, Lévi-Strauss, ou Greimas penchaient en ce sens, rêvant d'une mathématique ou d'une structure universelles, comme celle d'un cristal d'eau. Ce désir est si fort que même les philosophes critiques de l'École de Francfort en ont rêvé: La philosophie est un effort conscient pour souder la totalité de notre savoir et de nos connaissances en une structure linguistique dans laquelle les choses seraient appelées par leur nom véritable. Mais jamais on ne pourra atteindre l'adéquation du nom et de la chose (Horkheimer, Éclipse de la raison, 1947). Et il concluait que dans la mesure où le sujet et l'objet, le mot et la chose ne peuvent, dans les conditions présentes, être intégrés, nous sommes forcés par le principe de la négation de tenter de sauver des vérités relatives des décombres des fausses vérités absolues. Il est vrai que plusieurs religions interdisent de nommer ou de représenter Dieu. Et le nominalisme est une grande illusion. Mais la mythanalyse reconnaît plutôt dans ce rêve d'adéquation entre les mots et les choses un phantasme symptomatique d'une volonté de pouvoir extrême de l'homme sur le monde. C'est l'essence même de la magie, des mots qui ont le pouvoir des objets qu'ils désignent, qui sont les objets eux-mêmes. Le monde serait à l'image de la pensée humaine, comme on dirait que Dieu est à l'image de l'homme et réversiblement. En outre, cela supposerait que cette structure mathématique et cette langue naturelle seraient non seulement universelles, mais aussi éternelles, échappant aux transformations de l'histoire, à moins d'affirmer que les lois universelles de la nature changent aussi historiquement. (Ce qui n'est pas impensable, il est vrai).

Le désir structuraliste d’absolu

On nous permettra de relativiser un peu ce postulat. Les structures mathématiques elles-mêmes et les structures logiques de la pensée apparaissent plutôt au sociologue comme autant de productions idéologiques variables et dépendantes des structures sociales; la socio-histoire des mathématiques le montre à l'évidence, de même que la comparaison historique et ethnologique des logiques participatives et associatives, de la logique de l'identité et de la non-contradiction (logique de Port-Royal), ou de la dialectique hégélienne, voire des logiques systémiques. Les fantasmes du structuralisme reposent sur le désir de linguistes et d'ethnologues d'évacuer l'histoire et la sociologie des sciences humaines, afin de les promouvoir au statut de sciences exactes). Cet universalisme implicite et tant désiré relève aussi d'une tendance inavouée en faveur de l'idéalisme, par opposition à la sociologie historique et matérialiste qui a dominé le XIXe siècle. A supposer même que l'idéalisme ne soit pas plus vrai que le matérialisme, on ne peut manquer de reprocher aux structuralistes de n'avoir pas explicité leurs postulats, de n'avoir pas pensé à terrain découvert et jusqu'au bout les conséquences scientifiques de leurs choix idéologiques.

Une rationalité fantasmatique

La linguistique structuraliste, si à la mode dans les années 60-70, par ses références et imitations, pour ne pas dire singeries du langage mathématique, ressemble souvent à une métaphysique, généreuse en néologismes précieux et ridicules, auxquels sont aussitôt prêtées des vertus actives et théologiques. Je n'ai jamais été très convaincu par les actants. En revanche, le sens agace les sémioticiens, car il véhicule à leurs yeux des impuretés, des réalités qui masquent la structure. Le lecteur consciencieux y rencontre la même inutilité ennuyeuse, d'où toute vie s'est retirée, le même désir mythique de compréhension de l'être en-soi du langage (ou de Dieu), qui consiste finalement à substituer à l'observation du réel une rationalité fantasmatique, sans même l'attrait de la métaphysique qui, elle, ose décider de Dieu!

L'illusion métaphysique des linguistes échoue dans la scholastique.

La linguistique structuraliste trompe ses disciples en instituant un concept de langue naturelle, qui nie de fait toute référence réaliste. Et pas plus que les faits, les mots ne sont des choses. Ce sont des images.

Les mots ne sont pas pauvres, malgré la réduction de la langue nécessitée par les contraintes opératoires de la gestion des utilités.

Roland Barthes s'y réfère, lors de sa Leçon inaugurale au Collège de France en 1977. Il y voit des expédients verbaux, souvent très flous, dont les hommes ont usé pour réduire, apprivoiser, nier ou au contraire assumer ce qui est toujours un délire, à savoir l'inadaptation fondamentale du langage et du réel. Il rappelle très justement que le langage n'a jamais que le réel pour objet de désir" et "croit sensé le désir de l'impossible. Désir ou crainte du réel, le langage entretient une relation imaginaire avec le réel. Il désigne, décrit, saisit le réel en fonction de la psyché.

Un délire académique

Ce délire, dont parle Roland Barthes, pour désigner la relation linguistique de l'homme au réel, ne se repère pas tant dans une inadéquation, que dans les images mêmes auxquelles recourt le langage pour évoquer le réel. Il plaque sur le réel ou lui substitue des métaphores, des analogies, des références familières (familiales). Il ne s'agit pas tant d'expédients verbaux, car le langage n'offre rien d'autre, pas d'alternatives à ces substituts: il est d'origine et de nature imaginaire, même quand il l'oublie dans la gestion des utilités. Nos poètes et nos philosophes parfois se donnent pour vocation de redécouvrir la richesse imaginative et mythique enfouie dans les mots, et leur restituent une sorte de densité ontologique, là où nous ne pensions utiliser que des mots-outils. C'est en forçant les mots pour l'usage quotidien, qu'on en a réduit la puissance magique, évocatoire, religieuse, ou simplement psychique, et qu'on a institué, selon des codes, des monosémies (L'Autre est à l’œuvre). C'est aussi à cette monosémie que tendent les sciences rationalistes, en précisant des définitions, si possible liées à des expériences quantifiées et instituées selon des procédures précises. Mais la polysémie des mots réapparaît facilement, malgré la force institutionnelle des conventions. D'autant que l'inconscient y opère toujours derrière le rideau!

L’ordre social du langage

L'ordre social du langage n'est pas celui des poètes. Il réduit les images des mots à des monosémies pour mieux gérer non seulement les utilités, mais aussi l'autorité. L'Autre institue, classifie; il fait la part des divers usages de la langue. Quand il ordonne et interdit (ce qui est la même chose - et son mode le plus apparent), quand il agit, il fait obligation de sens unique à la langue, qui doit être entendue clairement et de façon univoque. Le lieu d'exercice de la langue est toujours l'espace social, directement ou implicitement. On a souvent souligné que la langue et la grammaire sont répressives, constituant le fondement de l'ordre social qui doit être respecté, et donc qu'il faut y voir l'instrument même de la contrainte sociale. Le langage implique la rectitude, la correction, le respect des règles. Le langage, c'est la société, c'est l'Autre. L'initiation scolaire et son autorité sociale y participent directement, voire répressivement. L'école sélectionne les citoyens. Et l'ordre symbolique lui-même, qui met en scène l'imaginaire collectif - les rituels, gestuels et conventions, les modes vestimentaires, alimentaires ou amoureux, la monnaie, l'organisation de l'espace, et celle du temps, la morale, etc. - est un autre versant du langage social, qui tend lui aussi à la monosémie pour mieux réguler, contrôler, réduire l'imaginaire, ce délire dont parle Barthes, et fixer institutionnellement l'ordre de la langue et de la société. C'est en quoi l'Autre est à l’œuvre partout et sans cesse. Il régit le langage et exerce ainsi, sans même se nommer, une influence considérable sur la conscience individuelle.

De cette fonction d'ordre du langage - et la société veille à maintenir l'ordre imaginaire autant que l'ordre factuel, on a dit souvent que c'est l'ordre du Père, du Phallus, de la Loi. Sans doute, mais c'est surtout l'ordre de l'Autre, dont la Mère, autant et plus que le Père, est médiatrice dès la naissance de l'enfant.

L’inconscient du langage

Dès lors que le langage programme la pensée et l'imaginaire, c'est aussi dans ses accidents, lapsus, défaillances, jeux de mots, etc. que le psychanalyste lacanien ira déchiffrer l'inconscient qui s'y cache; et c'est plus particulièrement dans les accidents de langage individuels, qu'il tentera de repérer l'inconscient individuel de son patient. C'est à la surface du langage, que nous pouvons traquer l'inconscient - et nulle part ailleurs dans on ne sait quelle profondeur imaginaire. Les lois de l'inconscient sont les lois mêmes du langage, ou s'établissent par décalage ou résistance vis-à-vis de ces lois. On a pu dire que la grammaire et la syntaxe sont génératives de la personnalité individuelle (et il serait intéressant de reconsidérer sous cet angle le concept de personnalité de base de Kardiner). La mythanalyse pense ainsi, mais en se référant plutôt au tableau parental, qui met en scène non seulement l'Autre - le langage social - , mais aussi le Père et la Mère, et en introduisant le jeu dialectique de la résistance ou du désir. Car il y a souvent décalage entre les deux structures parentale et sociale: des retards, conflits, écarts ou déphasages légers, d'où peuvent résulter d'ailleurs toutes sortes de difficultés psychiques pour le nouveau-né, qui détermineront des névroses, schizophrénies et autres pathologies individuelles, ou des contraintes positives au dépassement de ces conflits et à la création. C'est dans ce jeu que se jouera le subtil équilibre futur de l'individu, son adaptation au réel, la force et la maîtrise de ses désirs, sa volonté de pouvoir, sa passivité, ses tendances conflictuelles ou intégratrices.

Et le langage de l’inconscient

En outre, il faut donner à l'influence inconsciente de l'Autre, du langage, sa dimension historique, sa dynamique. Si la structure de la langue, c'est la structure même du groupe de référence de l'individu, il faut savoir y lire aussi tout ce qui y est inscrit: non seulement une structure, une Loi, mais aussi des décalages historiques, des conflits, les sédiments sociaux, la dynamique de rupture, de dépassement ou d'intégration. Le langage social parle inconsciemment d'harmonie, d'unité, de respect, d'intégration, ou de conflits, de dialectique, de révolution, de déchirure ou de mauvaise conscience. Il en parle non seulement dans ses mots et sa logique, mais aussi dans ses références imaginaires, ses valeurs dominantes, ses symboles. Il faut réintroduire l'histoire et les rapports sociaux du moment dans la linguistique, dans la psychologie et la psychanalyse qui les ont évacués, et donc dans la genèse de la personnalité individuelle. Un enfant des camps de concentration nazis, de Palestine, du Liban, du Rwanda, de l'Algérie, du Kosovo, de l'Afghanistan, ou de l'Irlande du Nord, un petit sud-africain ou un américain noir ou blanc, un suisse ou un québécois sont tous nés dans des contextes historiques et sociaux dont l'harmonie ou les conflits extrêmes détermineront leur personnalité par le biais du langage symbolique et événementiel autant et davantage que par l'effet du langage verbal. Mais la psychanalyse, même lacanienne, s'est orientée jusqu'à présent vers l'analyse verbale et a délaissé l'actualité du langage symbolique. Carl G. Jung, Mircea Eliade ou Gilbert Durand se sont plutôt intéressés à l'histoire des religions ou des mythologies qui offrent la facilité d'être déjà constituées en récits, en langage verbal, qu'au langage symbolique vivant de leurs contemporains, beaucoup plus difficile à repérer et à analyser, mais d'autant plus influent.

L’analyse étymologique

Analyser l'imaginaire langagier et les figures fondamentales du langage (métaphore, association, métonymie, déduction, identification, généralisation, etc.), c'est analyser l'inconscient même d'une société. La micro-dimension de la mythanalyse se situe aussi dans l'analyse étymologique de la langue: Qu'est-ce que penser, ap-prendre, con-naître, com-prendre, sup-poser, etc. et dans le rapprochement des mots parents: feu/foyer/focal, home/husband, printemps-premier temps, etc. Nous considérerons ici principalement le vocabulaire courant (il court où?) du discours (il court ça et là) rationaliste.

Prendre les mots à la lettre

Certaines expressions mettent en scène l'interprétation freudienne. Le récit cartésien de l'homme qui veut se rendre maître et possesseur de la nature nous en dit déjà beaucoup. La nature apparaît alors comme une malheureuse femme réduite à subir l'assaut masculin, à se faire violer par la science, qui veut à tout prix dévoiler ses lois, approfondir ses secrets, la forcer à nous dire la vérité, mettre à nu son intimité. La science est agressive; elle transpose, en le sublimant, le désir de possession sexuelle, qu'on appelle la connaissance et la création qui s'en suit. Il reste toujours quelque chose de l'agressivité de cette pulsion sexuelle primaire dans le rapport à l'objet substitué, sur lequel on procède à des expérimentations, manipulations, analyses et vivisections. La métaphore sexuelle du désir de connaître (au sens biblique) est si constante, qu'elle révèle une séquelle de la scène mythique.

L'esprit est puissant et pénétrant comme le pénis ou comme la plume (penna) qui court sur le papier et l'entaille. Ou il est superficiel et débile, bref impuissant.

L'analyse, c'est étymologiquement la destruction.

La discussion (discutio), c'est l'action de fendre, trancher, briser. Et Il faut bien trancher pour décider, même sans avoir l'esprit fendant.

Indiquer, c'est dénoncer, comme on parle d'un indicateur dans la police.

L'initum, c'est le commencement; et au pluriel initia, ce sont les commencements du monde, les principes, l'origine et le fondement d'une science (d'ou aussi le sens de mystère d'initiation). Le mot vient de in-ire: entrer dans, pénétrer, s'initier.

L'introduction, c'est l'action phallique de tendre vers, conduire dans.

L'enfant, c'est l'in-fans (de in, privatif et fari, parler): celui qui ne parle pas encore. On y voit toute l'importance de l'Autre, le langage.

Nous parlons toujours et sans cesse le langage des mythes

Nous pourrions en écrire des pages, autant que les dictionnaires d'étymologie de toutes les langues, qui démontrent sans doute possible l'omniprésence du tableau parental et de la métaphore sexuelle.

Métaphores familiales et sexuelles

L'adulte, c'est celui qui sait parler, qui parle donc à son insu le langage du mythe, même s'il est professeur à la Sorbonne et y prononce des cours dénués de toute poésie. Je pense à Gurvitch, qui énonçait doctement: Le principe de la souveraineté populaire exige nécessairement que toutes ces techniques d'aménagement des corps électoraux soient dirigées vers un seul et même but: ouvrir les organes de l'État à la pénétration la plus profonde par le droit et par l'esprit de la communauté politique sous-jacente, rattacher aussi intimement que possible l'organisation de l'État à cette infrastructure objective, qui est le support de la souveraineté populaire… Et pour citer d'autres exemples les plus clairs et les plus saillants dans les rapports juridiques entre les organes de l'État (Gurvitch encore, dans Qui a peur de l'autogestion?), voici un propos plus ancien de Claude Bernard, le fondateur de la méthode expérimentale: Nos idées ne sont que des instruments qui nous servent à pénétrer les phénomènes. La clarté de ce langage repose de fait sur la familiarité d'une métaphore sexuelle à laquelle nous ne pensons même plus, mais dont nous suivons l'évidence à la lettre.

Et si nous parlons d'une analyse aiguë, pointue, plutôt que profonde, superficielle ou pénétrante, le jeu du pénis et du vagin n'y est pas moins présent.

De ce qui s'érige en vérité, par opposition à un raisonnement qui ne tient pas, ou qui s'effondre, à un argument qui tombe, on passera à l'érection d'une chapelle consacrée à la Vierge Marie: pourquoi pas, puisque la métaphore sexuelle n'est plus consciente? Et c'est pourtant là qu'elle opère le plus efficacement, à notre insu et que la mythanalyse doit la débusquer. Du droit, de la loi, de la rectitude nous parlons constamment; et le mythe actuel de la surface, plus caressante, plus érotique que la profondeur ou la caverne de Platon, ne devrait pas décevoir nos pulsions.

La lumière

Une autre métaphore, plus spirituelle peut-être, est celle de la lumière. Élucider, éclairer, mettre en lumière, en évidence, par opposition à l'obscurantisme, à l'aveuglement, c'est encore évoquer le Père, Dieu qui est lumière, l'éclair de Zeus, la langue de feu de l'Esprit-Saint sur les apôtres, ou sur la Vierge pour la féconder.

 

Constellations de sens

Il y a des constellations, des configurations de sens et de consonances, qui peuvent dérouter l'étymologie, mais que notre inconscient associe fréquemment: ainsi le mot numen signifie signe de tête, mais aussi volonté, divinité; nomen le nom, la dénomination; lumen la lumière.

Le mot vis signifie tu veux; vir, c'est l'homme; vireo verdir, ver le printemps, verber la baguette, la verge, verbum le verbe, verus le vrai.

Expliquer, c'est déplier une toile, déployer, dérouler un parchemin; impliquer, c'est replier dans la même étoffe, et comme qui dirait: mettre dans de beaux draps! Conjuguer, c'est lier ensemble, comme les conjoints, comme les rapports conjugaux. Définir, c'est borner, limiter. La pertinence n'est en fait que l'opiniâtreté, l'entêtement. Le récit consiste à mettre en mouvement souvent et fortement, à faire venir, appeler, convoquer sur la scène les acteurs dramatiques.

Quant aux esprits érudits qui nous reprocheraient d'avoir confondu nascor (naître) et nosco (connaître), je répondrai que c'est non sans raison, puisque la connaissance vient avec la naissance, comme le confirme la condensation du mot français hérité du latin. D'ailleurs l'origine, origo, vient de orior se lever, sortir du lit, sortir de couches. Et le concept vient de la conception dans l'uterus (concipio, contenir, renfermer).

Le corps

Le corps social, électoral, les organes, l'organisme, les membres de la société, sa tête, son bras séculier, ses pieds d'argile, ses princes et ses principes; les champs de la connaissance, les disciplines, les branches du savoir, les racines de la conscience, le tronc-commun, la fécondité de la recherche: voilà un beau paysage mental, que l'on pourrait déployer à l'infini. Moins agraire, voilà la ratio: le calcul, le compte, le registre, les relations commerciales, d'où la machine à calculer, l'évaluation des choses, ce qui explique le résultat, donc la théorie il faut bien vendre la récolte après la moisson. Les latins avaient une rationalité comptable et pratique. Les révolutionnaires de 1789 en ont fait une déesse et une religion.

Mots-images

Nos concepts sont des mots-images, des métaphores explicatives, dont la force de vérité, de clarté (apparente) renvoie toujours à une image familière, déjà connue, qui fait croire à la compréhension; une pseudo-explication par analogie: vrai et connu comme le corps, comme la santé, comme la lumière, comme ce que dit le père ou la mère.

Telle est constamment la limite de nos explications, au-delà de laquelle nous entrons dans le jeu illimité des miroirs d'images. La familiarité (famille) avec les images originelles, mythiques, inscrites dans notre inconscient, c'est la seule légitimité de nos connaissances, de la vérité, dont nous puissions disposer. C'est la source imaginaire de notre représentation du monde et de notre rationalisation, que nous conjuguons avec la preuve d'adéquation au réel dans l'action; preuve toute relative, là encore, avec notre interprétation du monde, car on ne trouve que ce qu'on cherche et que les preuves que l'on désire, et qui ont toujours considérablement varié avec les époques, les sociétés et les idéologies.

Je citerai un petit exemple: quelle curieuse idée d'appeler salle de travail la chambre d'hôpital où la mère se prépare à accoucher. N'est-ce pas étonnant (du latin extonare, frapper par la foudre), que le travail ait pris une telle force mythique dans notre société prométhéenne (capitaliste ou socialiste), au point de le confondre avec la procréation ?

Des images du monde

Mettre en scène les images cachées dans les mots et qui leur donnent leur pouvoir illusionniste (mythique) d'explication ou de description du monde réel, cela implique aussi de rappeler le relativisme historique de chaque culture où s'expriment ces mots et ces images. Les images de la science - les images scientifiques du monde - sont les images d'une culture, et non d'une autre. La science chinoise, la science occidentale moderne, et la science africaine, chacune avec ses principes et ses concepts-clés, sont autant d'interprétations culturelles différentes du monde où nous vivons, irréductibles l'une à l'autre.

Les mots recèlent les mythes

Le physicien d'aujourd'hui, disait déjà Oswald Spengler (Le déclin de l'Occident, 1917) oublie trop facilement que les mots comme ceux de grandeur, position, processus, changement d'état, corps représentent déjà des images spécifiquement occidentales (…) qui sont totalement étrangères à la pensée et à la vie affective antiques ou arabes (…), sans parler des notions aussi compliquées que celles de travail, tension, quantité d'énergie, quantité de chaleur, probabilité, qui enferment chacune pour soi un véritable mythe naturel. A propos du second principe de la thermodynamique formulé par Boltzmann dans les termes suivants: Le logarithme de probabilité d'un état est proportionnel à l'entropie de cet état, il soulignait que chaque mot ici renferme une intuition de la nature complète qu'on ne peut que sentir, mais non décrire. Spengler rapprochait les mots-images de la science des expressions ou des ornementations de l'art ou de l'architecture au sein d'une même civilisation, leur déniant donc toute valeur objective de vérité.

Le génie d’Oswald Spengler

L'analyse critique du langage initiée par Spengler à propos de la prétention de la science à l'universalisme objectif, mérite un hommage appuyé, que nous lui rendrons ici, simplement par une citation plus longue, dont la perspicacité critique parle par elle-même:

Les rayons polarisés de la lumière, les éons qui voyagent, les corpuscules gazeux que la théorie cinétique des gaz fait fuir et jaillir, les champs de force magnétique, les courants et ondes électriques - ne sont-ils pas tous des visions faustiennes, des symboles faustiens très étroitement apparentés à l'ornementation romane, à l'ascension des édifices gothiques, aux explorations des Wikings dans les mers inconnues et à la nostalgie de Colomb et de Copernic? Ce monde de formes et d'images n'a-t-il pas grandi en parfaite harmonie avec les arts contemporains, la peinture à l'huile en perspective et la musique instrumentale? N'est-il pas notre désir passionné de la direction, le pathos de la troisième dimension parvenu à l'expression symbolique dans l'image représentée de la nature, tout comme dans l'image mentale?

Des concepts scientifiques mythiques

Analysant la représentation du monde par les antiques, comparée aux modernes, soulignant que les anciens décrivaient l'aspect immobile des choses, et les modernes leur mouvement, il voyait dans les atomes de pures unités plastiques et ne craignait pas de mettre en relation directe les théories atomistes et l'éthique des sociétés où elles sont nées: Il y a un stoïcisme et un socialisme des atomes. Et il concluait: toute doctrine atomique est un mythe, non une expérience.

Ce pessimisme de Spengler vis-à-vis de la science occidentale se fondait certes sur sa croyance dans le déclin de l'Occident et son aspiration à une nouvelle civilisation. Le crépuscule de l'époque scientifique qu'il annonçait au début de ce siècle, ne s'est pas confirmé, bien au contraire. Mais c'est sans aucun doute sa volonté de se délocaliser, de regarder son époque de l'extérieur, au nom d'autres cultures du passé ou à venir, de pratiquer un scepticisme radical vis-à-vis des évidences de son temps, qui lui a permis de questionner les idées reçues et d'élaborer une critique lucide. Nous y voyons une première esquisse de ce que pourrait être une mythanalyse de l'idéologie occidentale dominante. Il faut rappeler aussi que l'histoire a souvent un effet direct sur nos orientations mentales. La crise des valeurs au début du XXe siècle, qui s'est traduite dans des mouvements anarchistes, une montée des nationalismes, les critiques du capitalisme, la révolution de 1905, puis les grandes débâcles et tueries de la première guerre mondiale, mettant à mal tous les beaux discours de l'humanisme et du positivisme bourgeois, ont pu favoriser une telle remise en question, même si Spengler mentionne avoir écrit son livre pour l'essentiel avant 1914.

Un autre mouvement radical de l'époque en Allemagne, le dadaïsme, qui s'attaquait à la logique même de la pensée et jouait avec la dérision et l'absurde, témoigne de cette déstabilisation du système de valeurs et de références en place. Les crises historiques sont propices aux mouvements de la pensée critique et à la lucidité de l'esprit, en même temps qu'elles peuvent créer les pires fanatismes et aveuglements, auxquels Spengler lui-même a succombé.

Un jeu de miroirs

Pour Spengler déjà le langage est mythique. Mais comment pourrons-nous l'élucider, alors que nous l'analysons avec ses propres mots-images, avec la force de ses propres mythes?

Au mieux pouvons-nous en prendre conscience dans un jeu de miroirs qui ne produit jamais d'explications ni d'images originelles, mais seulement des reflets de ceux qui s'y mirent… et d'autres mythes, ceux dont s'inspire tout esprit de rupture, et même l'intelligence critique la plus lucide.

Même les génies peuvent errer terriblement

Je n'en proposerai pour preuve ici que l'ironie amère du destin fasciste de l’œuvre critique d'Oswald Spengler, qui concluait en vantant la race, la victoire et la volonté de puissance et en appelant de ses vœux le césarisme, qui approche doucement et irrésistiblement.

Toujours, un mythe en cache un autre; seul un mythe en élucide un autre - et le deuxième ne signifie pas nécessairement un progrès de la pensée, loin de là et contrairement à la croyance scientifique, morale ou philosophique la plus répandue et au non-dit implicite de tout mouvement de l'esprit.

Les limythes sont chargées d'idéologie, façonnées par la rationalité de nos instruments, dessinées par la mémoire émotionnelle.

 

L’homme sur la lune

Qu'entrent en scène les forces surnaturelles dites archaïques de la nature animée, les dieux de l'Antiquité ou le Dieu monothéiste, la mère-nature du XVIIIe siècle la nature-lumière du XIXe siècle, ou l'énergie nucléaire de l'époque actuelle, nous ne fabriquons que des représentations et des recettes successives d'efficacité sur le monde. Les buts de la magie et de la science sont proches parents: le pouvoir d'agir efficacement sur le monde et les hommes, à partir d'une représentation donnée; ce sont leurs techniques qui changent. Où il n'est pas démontré que la magie lunaire eut jadis moins d'importance sur nos vies, d'efficacité ou de pouvoir merveilleux (divinités lunaires, éclipses, menstruations, folies, divination, zodiaque, tarots, marées et équinoxes, crimes, loup-garou, sexe des nouveaux-nés, etc.) que la mission d'Apollo et les premiers pas d'Armstrong et Aldrin sur Séléné, en direct par médiatisation télévisuelle planétaire interposée, et affichant la symbolique d'une victoire américaine sur le communisme.

Nous savons que plusieurs ont préféré croire que la NASA avait tourné en studio ces images des premiers pas de deux hommes sur la lune, pour impressionner le monde et rétablir l'image de leur puissance dominatrice.

Attention! Un chat noir est un chat

Attention! Il est dangereux de nier la réalité du monde! Il faudrait se réveiller d'un songe d'intellectuel mijoré, se pincer le corps plutôt que l'esprit et dire: Allons! Peu important les mots, leur étymologie ou leur illusion poétique. Un chat est un chat, un dollar est un dollar, et celui qui en doute ferait mieux de se taper un bon coup de marteau sur le doigt, pour prendre conscience de la réalité, plus réelle que tout ce qu'on peut en dire avec des mots. Ce n'est pas parce que les mots ne sont que des approximations, que le réel n'est pas réel, incontournablement réel, et tel que nous le voyons, tel qu'il nous résiste.

 

 

10 - LES LIMYTHES

Au-delà du mythe, le monde n’existe plus pour l’homme. Il n’y a plus rien que l’homme puisse voir, ni comprendre.

 

Le monde est énigmatique et nous ne pouvons même pas formuler cette énigme. Les mythes nous limitent. Le monde est une devinette qui nous dépasse. Tous nos questionnements se reflètent, se renvoient l’un à l’autre et se limitent dans un jeu de miroirs et de mirages psychiques ou magiques. Les énigmes que nous esquissons ne sont que nos propres fantasmes et rien ne nous garantit leur pertinence. Nous ne pouvons même pas dire que nous sommes sûrs que nous ne savons rien. Les réponses que nous échafaudons, extrêmement incertaines et limitées ne sont que le prolongement de nos questions hasardeuses et sans garantie d' adéquation avec la réalité.

Nous constatons une grande diversité dans la formulation de ces énigmes et de leurs réponses, selon les époques et les cultures, souvent irréductibles les unes aux autres, qui nous confirme la valeur relative des réponses instituées.

Questions et réponses nous apparaissent donc dans un jeu abyssal, ne reflétant que la structure et l'idéologie sociales, mythifiées, mais en partie repérables.

L’homme est un irrationnel énigmatique

C'est donc une étrange situation que la nôtre. Notre condition humaine nous paraît irrationnelle, originellement, radicalement. Et il semble que la vie humaine et sociale ne puisse s'organiser sans que s'institue une interprétation du monde, un récit mettant en scène un sens du monde, une origine crédible et une destination qui donne un sens. Mythe, religion ou idéologie: la vie sociale exige cette rationalité, qui ne nous est pas donnée avec le monde et que nous devons donc collectivement produire et instituer. Et c'est là que se fondera, ou que se reflètera une rationalité sociale, sa structure et son autorité, la légitimité de ses valeurs, de ses aspirations, sa symbolique, son langage, ses rites, sa culture et sa tonalité (l'ambiance, la musique sociale).

Quelques scénarios

L'homme a le choix entre croire à une vérité révélée (c'est son choix le plus fréquent - et la transcendance n'est-elle pas LA limythe?), croire qu'il est un dieu prométhéen (croyance positiviste à l'objectivité du réel et au rationalisme scientifique), ne croire à rien (nihilisme ou dandysme), ou admettre la nature mythique de toutes nos représentations et décider critiquement du sens relatif qu'il choisit de donner à sa destinée et à ses actes. Influencé par mon époque et mon éducation, je préfère ce dernier choix, critique et volontariste, qui me paraît la plus lucide et le plus libertaire. Sur le plan éthique, parce que c'est le choix le plus relativiste, c'est aussi le plus respectueux des autres attitudes.

Les limythes de l’univers

Dans toutes les directions où l'homme avance avec un esprit de découverte et de conquête, il se heurte à des lignes d'horizon imaginaires, des représentations mythiques, qui limitent irrémédiablement son désir.

Premières limythes: celles de l'espace et du temps. Nous ne savons rien de l'origine de la vie, rien de l'après-mort. Ainsi en est-il de notre science du monde, de sa naissance et de sa mort possible. Origine et mort sont des limythes.

L'astrophysique contemporaine essaie d'élaborer un horizon de l'univers: les quasars s'éloignent à la vitesse de la lumière, vitesse au-delà de laquelle les particules emportent avec elles leur propre rayonnement et ne sont plus visibles (ou n'existent pas… ). La vitesse de la lumière est une autre limythe. Quant à cet horizon lui-même, il se situerait à environ 15 milliards d'années-lumière, ce qui serait aussi l'âge estimé de l'univers. C'est donc la même limythe qui marque l'origine du monde et son étendue. On suppose que la vitesse des galaxies serait proportionnelle à leur distance par rapport au point originel du big bang. Pourquoi pas, mais cette structure mathématique de l'espace ressemble étrangement à la perspective euclidienne imaginée au Quattrocento. Même point unique et central de construction, même ligne d'horizon spatiale ou cosmique. Tous deux représentent des limythes trop semblables pour ne pas douter que cette conception astrophysique sera un jour aussi déréalisée que l'a été la perspective euclidienne, qui a paru, elle-aussi, pendant des siècles, évidente, naturelle et scientifique.

Symbolique des limythes

De fait le réalisme de cette représentation de l'espace cosmogonique, comme de l'espace euclidien renvoie à la symbolique religieuse du monothéisme et de l'icône. Le point de fuite et la ligne d'horizon géométrique sont la traduction "plus réaliste" (humanisation de la religion et humanisme expérimental) des auréoles dorées et du bleu ciel indiquant la limythe transcendantale dans les tableaux religieux du Moyen-âge. Il n'est pas possible de nier la symbolique religieuse du monothéisme dans l'astrophysique contemporaine. A ceux qui objecteront la réalité des observations expérimentales en astrophysique, nous devons rappeler l'expérimentation optique de la camera obscura sur laquelle s'est basée la preuve réaliste de la perspective euclidienne; l'astrophysique actuelle est basée elle aussi sur l'optique de nos télescopes.

Les variations historiques futures de nos cosmogonies ne devraient pas réserver de privilège particulier à la structure monothéiste de l'astrophysique actuelle.

Limythes de discontinuité

De plus la cosmogonie contemporaine semble structurer de façon analogue l'infiniment grand et l'infiniment petit, et y découvrir des phénomènes de même nature, les mêmes principes d'organisation et d'incertitude: un isomorphisme qui relève sans doute de la même inspiration mythique, de la même structure sociale et de la même logique mathématique, qui commande les mêmes modèles d'instruments et d'observation, plus que de la réalité elle-même.

Au-delà de la vitesse de la lumière, du zéro absolu en température, au-delà du milliard de degrés (la chaleur détruit alors toute information), au-delà des infra-rouges et des ultra-violets, des trous noirs, l'infini, l'éternité, la perte de connaissance, l'apparition de la vie, la mort, l'âme, la transcendance, Dieu, le mal: autant de limythes infranchissables, auxquelles se heurte constamment notre désir de connaissance.

Les limythes comme structure de notre mode de pensée

Cet horizon omniprésent semble fonctionner comme une structure de notre rationalisme occidental, comme une solution de continuité entre le connaissable et l'inconnaissable, quelque chose que le dualisme kantien avait clairement désigné dans la Critique de la raison pure, entre les phénomènes dont nous élaborons une connaissance relative, et les noumènes (en soi) qui en seraient les substrats réels et qui toujours nous échapperont. La philosophie kantienne a reconnu la limythe radicale du rationalisme, non seulement des capacités de la raison, mais aussi de tout réalisme, de toute ontologie. Il faut y insister, car cet énoncé critique fondamental n'a pas été pris en compte paradoxalement dans le rationalisme positiviste qui lui a succédé au XIXe siècle.

Et ce sont précisément ces limythes, au-delà du kantisme, dont elle est aborde l'étape suivante, que la mythanalyse tente de reconnaître, pour en esquisser les modes de fonctionnement. C'est la prise en compte de l'imaginaire dans le champ de la raison, que Kant n'a pas abordé, qui est notre propos. Nous suggérons de reconnaître que la raison fait partie de l'imaginaire, qui l'englobe, comme un mythe de la plus grande importance dans l'histoire des sociétés occidentales. La raison n'est pas le contraire de l'imaginaire, pour le dénoncer et le contrôler. Elle en est un des principaux constituants, celui qui s'illusionne le plus en se croyant le maître, capable de dénoncer les autres mythes, qui condamne la paille dans l'oeil de l'autre, sans voir la poutre dans le sien.

Formes a priori de notre imaginaire

Ces limythes, nous aimerions les ramener à des représentations fréquentes dans notre culture occidentale, des bornes dans notre désir de connaissance et de pouvoir. Limythes non du monde, mais de notre représentation du monde, que Kant aurait peut-être appelé des formes a priori de notre imaginaire, mais que nous inscrivons plutôt dans l'histoire et dans la diversité sociologique, car nous récusons tout universalisme, qu'il porte sur les structures de la raison ou de l'imaginaire. Ce sont plutôt des limythes de notre psychisme, qui en marquent l'impuissance à échapper à lui-même, comme Merleau-Ponty avait souligné l'impuissance des perceptions à échapper à elles-mêmes pour se regarder elles-mêmes de l'extérieur comme des objets de connaissance.

Nous sommes le monde

Le psychisme, l'imaginaire ne peuvent se contourner eux-mêmes pour se regarder ou regarder le monde de l'extérieur, comme des objets. Ils sont le monde lui-même, où ils se lovent; ils lui appartiennent entièrement. Le monde est psychique, mythique, tel qu'il existe pour nous, avec nous, tel que nous lui co-existons, lui appartenons, comme des éléments inséparables. Nous sommes le monde.

Il n'y a pas de connaissance objective, à moins d'entendre par là seulement le respect des règles et conventions instituées, édictées par le rationalisme spécifique d'une société particulière. Et il y a autant de rationalismes que de sociétés, de cultures et d'époques dans le monde.

C'est ce dont nous a averti aussi depuis longtemps la théologie négative: nous ne devons rien affirmer de Dieu, car il est inconnaissable. Dieu est comme le négatif de la Raison, son côté face, dans la conscience de la limythe de la Raison, la part de la Raison que la raison ne connaît pas. Attitude dont nous retrouvons sans doute des prolongements significatifs dans la dialectique de la raison négative élaborée par l'École de Francfort.

 

 

Les limythes comme interdits de la connaissance

On pourrait aussi envisager une interprétation psychanalytique de ces limythes. Les mauvaises langues y verraient peut-être un effet direct de la prohibition de l'inceste. La théorie freudienne de la sublimation suggère l'idée que le désir sexuel prohibé ou irréalisable se déplace vers un autre objet de désir: la connaissance, la vérité et la création culturelle. Sarah Kofman a analysé, à partir de la biographie de Freud, la genèse de la théorie freudienne de la femme (L'énigme de la femme). Elle rappelle que Freud nie le sexe de la femme (elle n'a pas de pénis, et elle se verrait, selon Freud, comme un être castré) et base son analyse sur l'interdit du sexe maternel. La culture occidentale identifie aussi la nature et sa connaissance à une femme (les expressions courantes le disent), que l'on désirerait maîtriser, posséder, ou que l'esprit pénétrerait. On pourrait alors faire l'hypothèse que le psychisme occidental s'interdirait à lui-même la connaissance de la réalité, en écho à la prohibition d'un rapport incestueux. Ce serait une interdiction de dévoiler l'origine, de voir plus avant, de dénuder le sexe maternel, d'où nous sommes nés et le monde à notre image, et d'où l'on croirait que viendraient toutes les explications et connaissances de l'univers et de la vie.

Voilà bien un fantasme de la culture occidentale! On peut supposer, par exemple, que les autres cultures africaines ou orientales ne se posent même pas ce genre de question.

La mythanalyse elle-même ne serait alors qu'un avatar de plus de ce fantasme occidental un peu bizarre.

Limythes de la transcendance

Les limythes du tableau (ornements de bois doré du cadre), le clair-obscur de la peinture classique ne sont pas seulement des conventions; ils marquent la solution de continuité entre l'icône et le monde qui l'entoure, entre le sacré et le profane. Ce problème de solutions de continuité, qu'on retrouve dans la dialectique ou la logique de la catastrophe de René Thom, semble être une variation de l'apparition des limythes: un mystère, une transgression ou une transmutation, quand la limythe est sacralisée, impliquant alors un rituel de passage ou d'initiation.

Nous découvrons partout des limythes: limythes du monde, limythes au-delà du cosmos explorable mathématiquement, au-delà de la fission de l'atome; limythe aussi de notre monde intérieur, au-delà de la conscience ou du subconscient, dans l'inconscient de l'âme. La conquête freudienne en direction de ce monde inconnu ressemble à une conquête de territoire, bien que l'inconscient ne soit d'aucun lieu. La psychanalyse rencontre une limythe, comparable à celle de la mémoire inconsciente.

Curieusement, c'est toujours d'au-delà de ces limythes, que nous espérons le surgissement du sens, de la cause, de l'explication, souvent identifiée à l'origine, c'est-à-dire du mythe de l'origine du monde, de l'évidence de sa destinée, du secret de la matière, de l'âme du monde et de l'homme.

La résistance du réel

Jeux de reflets, effets de mirages. Et cependant le réel est bien là, qu'on ne saurait mettre en doute. Il suffit de mettre son doigt dans la flamme pour s'en assurer. Il n'y a pas que notre psychisme et rien. Nous ne sommes pas des rêveurs éveillés, les fantômes d'un monde onirique. Le réel offre une résistance, crée de la friction, nous contre ou nous déçoit. Il a plus de poids que chacun de nous; il nous détermine, plus que nous ne pouvons le déterminer. Il nous déborde et nous ne saurions l'ignorer sans mourir. Car nous appartenons au réel. Nous en sommes partie, même si la conscience que nous en avons nous en sépare radicalement. Et c'est là que se joue la différence, irréductible ou non, et que commencent les énigmes de la conscience humaine et… la liberté peut-être!

Mais spéculer, c'est fantasmer, ou s'illusionner sur le pouvoir des mots. Et pourtant quel autre choix envisager que cette alternance entre un questionnement incessant, anxieux du monde et de nous-mêmes et la tentation de prendre le monde au mot, au pied de la lettre. Notre condition humaine évolue entre ces deux pôles: la tension de l'action et l'anxiété de l'esprit.

Assez! Avec toutes ces élucubrations intellectuelles! Quels fantasmes, que toutes ces étranges limythes. Ouvrez les yeux! Malgré tous vos discours, les choses sont ce qu'elles sont. Ce retour du réel contre le fantasme et le doute intellectuel est une constante tentation de l'esprit lui-même. Et il en produit le juste équilibre. Bergson disait à juste titre: Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d'action.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. - LE MIRAGE DE LA RAISON .

La raison me désespère.

 

Une critique de la raison mythique

La raison est un mirage. Il nous faut établir une critique de la raison mythique. L'invention du culte de la Raison, son institution officielle après 1789, la force sociale dont elle a hérité en succédant à l'institution de la Vérité révélée, marque l'avènement du pouvoir prométhéen de l'homme, arraché violemment à Dieu le Père.

Le rationalisme de Socrate, Platon, Aristote résultait de la découverte, par la réflexion philosophique, des idées vraies, en soi, préexistantes dans l'eidos, lieu des idées innées.

Le rationalisme de Descartes, Leibniz, Spinoza était métaphysique encore et théologique. Celui de Montaigne, Machiavel, Montesquieu, Rousseau était une connaissance d'observation de la nature, des mœurs et caractères humains (sciences naturelles et morale).

Celui des Encyclopédistes se centrait sur la confrontation du raisonnement philosophique et de l'observation réelle, sur la philosophie politique et la production technique.

Le Culte de la Raison

L'avènement du Culte de la Raison constitue un événement considérable de notre histoire. Il n'a été rendu possible que par la déchristianisation, car l'Église a toujours prêché contre l'orgueil rationaliste, fondement de la Réforme, et de l'athéisme, l'ennemi juré.

L'art du discours philosophique, théologique ou métaphysique était la maïeutique de découverte de la vérité ou la rhétorique d'exposition des idées. Avec le Culte de la Raison, il devient l'art de construire la vérité (ce à quoi s’applique l'athéisme de Spinoza). Dans les sciences expérimentales, il sera l'art de construire les expériences en conformité avec le discours.

La religion de l’Homme

Le rationalisme est lié à l'exercice de la volonté, d'agir, d'intervenir, de maîtriser, de transformer. Le rationalisme occidental n'est pas couplé avec la méditation, mais avec l'action sur le monde. Le positivisme, l'idéologie du scientisme et de la croyance à la capacité progressive et infinie de l'homme, est en fait une véritable religion athée, une religion de l'Homme. Rien d'étonnant qu'Auguste Comte ait voulu fonder cette religion, car le positivisme est de même nature que la religion à laquelle il prétend le substituer. On a d'ailleurs souvent souligné la similarité de structures et de rites de l'Église et de la communauté universitaire. On a voulu oublier depuis cette attitude religieuse d'Auguste Comte, ramenée à un incident de parcours de sa biographie, à un chagrin d'amour, pour ne pas entacher la grandeur messianique du positivisme libératoire. Mais c'était bien le sens de sa démarche et la croyance est demeurée. Il a voulu substituer le culte des Fils à l'ancien culte de Dieu le Père. Et nous croyons dans la raison, comme nous croyions en dieu. Le rationalisme est fondé sur la croyance dans la puissance de la raison, même et surtout le rationalisme le plus critique, le plus sceptique!

Le rationalisme est une anti-religion, c'est-à-dire une croyance aussi fervente, prometteuse, illusoire et irrationnelle que la religion. Disons le: le rationalisme est irrationnel… C'est sa limythe.

La force mythique du langage

Le langage est de nature imaginaire. Il fut sans doute toujours chargé de symboles magiques ou religieux, qui y demeurent encore à notre insu, comme un sédiment archaïque, mais actif. Les poètes savent réactiver toute cette force irrationnelle.

D'origine mythique, il est analogique et métaphorique encore, surtout quand il quitte le domaine des utilités pour mettre en scène le sens des choses, le récit rationaliste. Il anime les acteurs masculins et féminins, le père, la mère, les liaisons familiales (familières), les plaisirs, les désirs. Empédocle expliquait déjà toutes choses par les affinités, les sentiments d'amour ou de haine. La nature a horreur du vide, la lumière chasse les ténèbres et l'eau le feu.

Toute logique est mythique

La logique. Il n'y a pas de pensée pré-logique, malgré l'affirmation de Lévy-Bruhl à propos de ce qu'il appelait la mentalité primitive, pour l'opposer hiérarchiquement à la mentalité rationnelle, dont il se jugeait porteur. Il n'y a pas de logique mythique antérieure à la logique rationnelle. Toute logique est mythique. Et l'humanité a connu beaucoup de logiques différentes, aux variations inépuisables.

Toute logique est mythique, parce que sa structure est l'écho direct ou indirect de la structure sociale et familiale qui la génère, qui lui sert de matrice. La logique se veut rigoureuse, pour garantir la vérité du raisonnement.

La sociologie de la connaissance, à partir notamment de Durkheim, qui la fonde (Les formes élémentaires de la vie religieuse) a bien montré comment la structure de la logique reflète la structure sociale.

La logique de participation fait écho aux structures de la famille tribale indivise, où le nom est collectif, où l'oncle maternel a autorité paternelle sur l'enfant. Un être ou un objet est identifiable réellement à un autre: objet tabou, grigri, statuette; le pain et le vin peuvent être autre chose qu'eux-mêmes. C'est la logique de la présence réelle du Christ dans la communion, de Dieu en trois personnes; c'est la logique de la magie.

La logique de l'identité reflète la montée de l'individualisme dans la famille nucléaire ou conjugale et l'appropriation des moyens de production. Pierre n'est pas Paul. Le père n'est pas l'oncle. Ceci n'est pas à toi. A n'est pas non-A, A est différent de B. C'est la logique protestante: le pain et le vin ne sont pas le corps réel du Christ. Cette logique individualiste est monothéiste. Il n'y a qu'un père de famille, qu'un Dieu, qu'une Vérité et une seule. Alors que la logique de participation est englobante et relativiste (associationnisme, collectivisme), la logique de l'identité revendique le pouvoir de l'universalisme. Puisqu'il n'y a qu'un seul Dieu et une seule Vérité (les siens), les autres sont faux. Il n'y a qu'une vérité pour tous, partout dans le monde et pour toujours. C'est la logique du missionnariat religieux, du colonialisme, de l'impérialisme.

La dialectique n'est plus une logique de la répétition dans un monde stable; c'est une logique prométhéenne du conflit et de la transformation. Elle crée du nouveau, qui n'existait pas dans les termes initiaux. Elle est le moteur de l'Histoire. La synthèse n'est pas une addition, mais la résolution d'une opposition entre un thèse et une anti-thèse irréconciliables, que ce soit dans la dialectique hégélienne des idées, ou dans la dialectique matérialiste de Marx, qui analyse des situations sociales de conflit. Le triangle parental n'est plus reproductif, mais productif: le fils est un être nouveau.

La dialectique est la logique des fils, la logique de la création prométhéenne par les hommes. Elle tourne le dos à la rectitude d'un raisonnement qui classait et distinguait le vrai du faux. Avec elle, le faux peut devenir vrai, le vrai peut perdre sa validité. La dialectique est générée par la même société qui a vu naître la théorie freudienne de la prohibition de l'inceste. C'est l'interdiction du retour en arrière, dans l'utérus protecteur, dans le monde parental, dans le paradis perdu. C'est l'obligation de la séparation, du devenir. Le fils deviendra adulte. Le complexe d'Oedipe et la dialectique ont la même structure dramatique, mettant en scène la même obligation de dépassement; l'une est matérialiste et historique, l'autre est psychanalytique, ce qui couvre l'essentiel des phénomènes de la matière et de la conscience.

La logique mathématique des ensembles n'affirme plus de vérité, mais des appartenances et des exclusions du groupe de référence. C'est la logique même de la société informaticienne et bureautique. C'est la logique de la masse, de la classe moyenne. Un individu n'est plus un bourgeois, un ouvrier ou un paysan. Il est désormais classé dans les catégories sociales: masculin ou féminin, marié, divorce ou célibataire, actif ou retraité, fumeur ou non-fumeur, avec tel niveau de revenu, d'instruction, tel style de vie, de consommation, telle appartenance politique, etc. Il est divisé, segmenté selon ses divers rôles et non plus considéré comme une entité individuelle irréductible. Il est complètement mis à plat, selon ses appartenances aux diverses catégories sociologiques.

La logique mathématique, c'est aussi celle de Lévi-Strauss, qui institue dans l'organisation des mythes une structure dite mathématique et naturelle tout à la fois, qui reproduit la structure des parentés, et autorise ou interdit les mariages entre enfants, cousins, cousins issus de germains, oncles et nièces, etc. Lévi-Strauss tente d'instituer une mathématique sociale universelle, évoquant la structure des minéraux ou de la musique, mais qu'il n'applique jamais, ayant un pied dans l'époque des grandes familles et l'autre dans la société de masse du XXe siècle.

La cybernétique base son pouvoir manipulateur sur la circularité et le traitement de l'information. C'est la logique de l'ordinateur, donc la logique des ensembles. C'est sans doute celle qui manipule le plus la société de classe moyenne, en exploitant les statistiques et les sondages, et qui est la plus proche de l'exercice du pouvoir dit démocratique.

La logique statistique est une variante de la logique des ensembles, qui essaie d'éliminer les préjugés, les valeurs humanistes, au profit des analyses quantitatives; celle qui tente d'être minimale et factuelle, pour être plus objective, et qui conduit au pouvoir de gestion comptable. On y retrouve aussi la logique systémique, strictement basée sur l'analyse mathématique, dont on attend qu'elle dégage le sens des choses, une signification que la logique humaniste n'aurait sans doute pas su percevoir.

La structure en rhizomes de Deleuze et Guattari, ne comporte plus de racine pivotante ou centrale, comme un arbre (de vie, des connaissances). C'est le multiple, le n+1, que l'on peut toujours ajouter. Connexions associatives et hétérogénéité multiple et indifférente, a-signifiante, sans axe ni structure, se développant par proximité, de proche en proche: voilà une logique de la surface afocale, accidentelle, qui pourrait évoquer l'autogestion du politique et de la communication sociale, ou l'anarchie, ou l'arborescence fractale.

La logique aléatoire (sic!) essaie d'être créatrice, comme la musique, par le rapprochement ou la succession inattendue, qu'une logique du sens, une logique culturellement familière, ne saurait faire surgir. Mais dont pourra naître une signification, une émotion inédites et intéressantes. Elle tente de déprogrammer systématiquement toutes les logiques connues, dont elle est un sous-produit réactionnel. Elle évoque le zapping, comme nouvelle logique de pensée, caractéristique du cybermonde.

Des logiciens tentent aussi, notamment pour maîtriser le désordre économique et politique mondial, d'inventer une logique du chaos, qui articulera de plus vastes ensembles ou cycles intégrant le désordre apparent, au nom de lois macro-englobantes, sur une base-temps à long terme, surmontant les désordres et non-sens apparents du micro-événementiel. C'est donc une macro-logique de l'ordre astrophysique, naturel ou humain.

La logique de la catastrophe de René Thom est une variante de la dialectique (Henri Lefebvre ne s'y est pas trompé). Elle essaie d'assumer le désordre apparent des solutions de continuité, les passages en rupture d'une forme à une autre - le passage du rond au carré, par exemple - une révolution politique, une révolution culturelle, un cataclysme naturel ou nucléaire, une mutation génétique. Elle a une tonalité de fin de millénaire. C'est peut-être pour cela qu'elle plaît tant actuellement.

Le désordre des logiques, ou leur multiplication signifie évidemment une profonde crise du sens, une cacophonie reflétant une crise de la structure sociale. Elle peut correspondre aussi à la rencontre de multiples cultures diverses, ayant chacune sa logique, que les médias actuels juxtaposent dans le village global des communications électroniques, créant simultanément des court-circuits, des réactions intégristes agressives, ou une nouvelle conscience sociale planétaire prônant la tolérance et le respect de la diversité humaine. L'accélération des changements technologiques et des confrontations culturelles crée une situation humaine inédite, et suscite toutes sortes d'ajustements.

La grammaire est mythique

La grammaire est une déclinaison de la logique. Elle est plus explicitement normative. Elle contrôle le détail du langage et à travers lui, de l'ordre familial et social. Pourquoi distinguer, comme plusieurs linguistes, une grammaire à caractère logique et une autre, à caractère anthropomorphique, qui serait naturelle, quand c'est la même chose? La grammaire est condition de l'élaboration de la vérité rationnelle. Il n'y a pas de rationalisme sans une grammaire. Et elle exprime aussi le respect dû à l'ordre social: c'est tout dire. L'Autre y veille, puis l'institution scolaire, la sélection professionnelle et sociale. La grammaire fait écho à la hiérarchie sociale, avec ses formes pronominales, le vouvoiement, les principales, les subordonnées, les relatives, les indépendantes, les attributs, les compléments d'objet et de circonstance. Conjuguer, c'est conjugal… La grammaire est l'ordre du récit familial, sous contrôle social strict, avec ses sujets, ses acteurs, ses obligations, interdits et formes de politesse. La grammaire construit le récit du rationalisme sur le modèle du récit familial. On ne peut pas dire de la grammaire qu'elle est subjective ou objective, mais qu'elle est conventionnelle, comme l'ordre familial et social. Elle exprime la structure du mythe parental.

L’ordre et la mise en scène mythiques du récit

Le récit. La grammaire met en ordre le récit, qui est narration de la vérité. Une histoire qui met en scène les acteurs, les gestes et les objets, c'est-à-dire les causes et les effets.

La causalité, c'est l'ordre même du récit, sa structure répétitive et spatialiste selon la logique de l'identité, ou sa chronologie selon la dialectique prométhéenne. Dans un temps social stable et cyclique, le mythe légitime la répétition causale et c'est à ce titre qu'il est reconnaissable comme vrai. La vérité est basée sur la répétition. L'alchimie, par exemple, est réversible. Dans la chronologie linéaire du XIXe siècle, c'est la succession des acteurs, qui constitue la vraisemblance du récit. Ce récit peut aussi foisonner, se compliquer, se feuilleter (la madeleine de Proust, les reprises en amont ou les commencements par la fin), cela dépend de l'art littéraire. La vraisemblance dépend donc de la mise en scène du récit, de sa chronologie, de ses conjugaisons, de son idéologie, de sa conformité aux histoires connues.

 

 

 

Métaphores familiales

Le formalisme revendiqué par tant de courants philosophiques, c'est la conformité aux formes et structures familiales et sociales. Analogique ou métaphorique, le récit paraît dire vrai parce qu'il évoque un modèle connu, que ce soit la vie du corps, le fonctionnement de la machine, un proverbe, la hiérarchie sociale, l'organisation de la maison ou le plan d'une ville, des rythmes de la nature, des rapports familiaux, etc.

Seule la mise en scène de ces analogies ou métaphores familiales crée le sentiment de véracité, par référence implicite à un récit non pas vrai ou compris, mais seulement familier. Prenons l'exemple des bruits. Ce n'est pas même un récit, mais on ne sait les entendre que si on les reconnaît et donc les identifier. L'inconnu ne se comprend que s'il est intégré à des récits connus. Le processus de découverte scientifique se fait par combinatoire nouvelle d'éléments déjà connus, impliquant des déplacements, des conflits, des rapprochements, et ne deviendra vraisemblable que lorsqu'il pourra rejoindre une configuration familière.

Les concepts sont les acteurs mythiques

Les concepts n'y sont pas les moindres acteurs, non seulement dans les récits théoriques ou scientifiques, mais aussi dans les discours les plus ordinaires. Dans la mesure où Dieu, l'inconscient, l'énergie, les atomes sont des irréels - nous ne les rencontrons pas au coin de la rue, ils sont construits mentalement - nous avons tendance à réifier les concepts de la science. Et comme la moquerie de Molière le disait bien, nous attribuons une vertu dormitive au sommeil. Si le concept n'est pas opératoire, il est délaissé.

Opératoire, cela veut dire que le concept doit être un bon travailleur, qui produira de la connaissance. Pour les Latins, opus c'est l’œuvre, le travail des champs; c'est aussi l'accomplissement d'une chose qui est dans les attributions de quelqu'un. Opus censorium, un acte de censeur. Et Opus, n., indéclinable, c'est la chose nécessaire, ce dont on a besoin. Les concepts opératoires sont des travailleurs spécialisés, agissant selon la nécessité, le besoin et leur mandat, pour produire la connaissance au fil d'un récit temporel. Une opération, c'est un acte arithmétique, qui produit un résultat nécessaire et vrai; ou bien c'est un acte chirurgical, qui ajoute ou retranche et ainsi soigne et guérit.

Com-prendre, c’est lier et séparer

Comprendre, c'est mettre ensemble sur la scène du récit. Comme le suggère Julien Freund, la thèse centrale du sociologue allemand Georg Simmel tourne autour de l'idée de comprendre - lier et séparer: la nature nous apparaît comme si tout était lié, ou comme si tout était séparé (Pont et porte). Lier et séparer, c'est l'acte même de l'enfant qui se rapproche de sa mère ou de son père, ou qui cherche son autonomie. La structure de la compréhension se joue originellement sur la scène parentale. Ce qu'expriment encore les oppositions entre continuité et discontinuité, stabilité et mobilité, et tant d'autres figures du rationalisme.

Le phénomène social total de Marcel Mauss, ou la Théorie de la Gestalt qui valorise la structure de la totalité où s'insèrent les éléments, semblent s'inspirer de la globalité close du cercle parental, où l'enfant est étroitement dépendant (corrélation), à l'inverse de la séparation et de l'autonomie de l'individu par rapport aux parents. Selon Georg Simmel, la société prétend être une totalité et une unité organique, de sorte que chaque individu n'en serait qu'un membre (L'individu et la société au XVIIIe siècle et au XIXe siècle).

Toute théorie est un récit, une fiction mythique

Délégation des villes aux Fêtes solennelles d'Olympie, la théorie est devenue l'ensemble des personnes d'une procession. Elle a autorité. Et les batailles de théories, les terrorismes intellectuels, la force belliqueuse des idées qui veulent s'imposer, les combats dialectiques ont armé la volonté de pouvoir que recèle toute théorie. Sous un angle plus pacifique, une théorie scientifique ou philosophique est de fait un récit, un roman familial et social mis en scène. Y interviennent aussi les fantasmes de l'auteur, et notamment ceux de pouvoir.

Freud, dans sa préface à l'ouvrage de Reik sur le Rituel, exprime à sa façon négative habituelle le relativisme théorique: C'est ainsi que les hystériques sont sans aucun doute des artistes imaginatifs, même s'ils expriment leurs fantasmes surtout de façon mimétique et sans se préoccuper de les rendre intelligibles aux autres; les cérémonials et les inhibitions des névrosés obsessionnels nous amènent à supposer qu'ils ont créé leur propre religion privée; et les délires des paranoïaques offrent une désagréable ressemblance interne avec les systèmes de nos philosophes. Il est impossible d'échapper à la conclusion que ces malades font d'une manière asociale tout ce qu'ils peuvent pour résoudre leurs conflits et apaiser leurs tensions qui, lorsque ces tentatives se manifestent sous une forme qui est accessible à la majorité, se font connaître sous le nom de poésie, de religion, de philosophie. La psychanalyse… et la mythanalyse elles-mêmes, n'ont donc aucun droit à échapper à l'énoncé freudien!

Le bien-fondé d’une épistémologie féministe

Il y a des cartes postales qui provoquent les iconoclastes. Stéréotypes institués de l'idéologie dominante, elles empêchent simplement de penser. Ainsi, quelle preuve a-t-on, sinon le préjugé traditionnel, que la mère incarne la sensibilité, la nature, que le père représente le langage, la raison, l'autorité? Cette situation est-elle universelle? Ne pourrait-on reconnaître que cela n'a pas de sens, sinon celui du stéréotype familial? Une épistémologie féministe réussirait fort bien à débusquer dans la structure et les idéologies des théories occidentales, les effets pervers du machisme ou du phallocratisme occidental, y compris celui de Freud. Les sciences humaines gagneraient à la critique féministe.

 

 

La stratégie de pouvoir du discours

Stratégie de pouvoir du discours théorique. Nous avons insisté sur la structure narrative du discours théorique; de même, tout mythe est un récit. Mais il ne faut pas négliger les intérêts idéologiques de classe, de sexe, d'ethnie, et de l'auteur, qui se mêlent au récit et s'y dissimulent (Habermas, Intérêts et connaissance).

Il est amusant de suivre en détail les stratégies d'un Durkheim ou d'un Lévi-Strauss, ou de tout autre grand théoricien, dans l'exposé de ses idées. Ils rusent, tracent des itinéraires souvent tordus, qui leur donneront l'occasion de rencontrer leurs adversaires, qu'ils veulent éliminer au passage. Toute théorie nouvelle se base sur son pouvoir à vaincre les auteurs des théories précédentes. On se demande parfois, où l'auteur veut en venir, pourquoi soudain ils nous détournent du simple exposé de leurs idées. Dans toute théorie, il y a une stratégie du récit qui s'affirme et fonde sa légitimité, son pouvoir, sur sa capacité à écraser l'adversaire. Une lutte qui se retrouve souvent dans les élections académiques et universitaires, les chapelles, les luttes d'influence à travers les éditeurs et les media, comme s'y délecte par exemple l'intelligentsia parisienne, ou mexicaine.

Nous nous retrouvons ainsi bien loin de la froideur objective, anonyme, universaliste, honnête et critique - toutes ces vertus que l'idéologie dominante a voulu attribuer à la déesse du savoir, la déesse Raison! Digne et pure vestale de l'esprit, fervente du seul culte de la Vérité!

Mais après avoir scruté le rétroviseur, tournons le regard vers le pare-brise où s'affiche le cybermonde vers lequel nous fonçons plus vite que la vitesse de la pensée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12 - L'AVENIR DE L'ART

Artiste ou philosophe?

Freud comparait, pour les assimiler, le névrosé, le primitif, l'enfant et l'artiste. Voilà un rapprochement bien étrange; à moins de leur attribuer, comme le suggérait l'idéologie de l'époque, une caractéristique commune d'infériorité, où Freud semblait vouloir aussi les inclure.

Idéologie d'autant plus bizarre, que l'art est l'activité par excellence, où résonne le mythe suprême de la création, comme en témoignent un Malraux, prêtre laïc de la transcendance artistique, justifiant le privilège idéologique et social exorbitant dont bénéficie l'art.

L'histoire de l'art reflète étroitement l'histoire idéologique du mythe de la création, où le désenchantement freudien fait brièvement exception. Nous allons en rappeler ci-après les métamorphoses, au fil des grands mouvements successifs de l'histoire de l'art.

 

La splendeur du vrai

Dans la tradition idéaliste qui attribue à Dieu la création du monde, le beau est identifié au vrai et au bien, à Dieu lui-même (Platon), à la splendeur du vrai (Plotin). L'art classique repose sur le respect rigoureux des règles de la vraisemblance en trois personnes - les trois unités de temps, d'espace et d'action (Art poétique, Boileau).

L'ordre esthétique, c'est celui du Verbe, de la création par le langage qui domine le chaos et désigne chaque chose à sa place. La beauté de l'esquisse est le moment sublime de la création originelle, de la naissance de l'ordre. Ainsi l'architecture sculpte l'espace sous nos yeux et le soumet à ses nombres. Ainsi la musique impose une mathématique au temps qui naît. L'architecture et la musique ordonnent le monde.

 

Le génie

Quand ils s'éloignent de Dieu et lui préfèrent le mythe prométhéen de l'homme créateur, les Encyclopédistes inventent le génie. Le génie, c'est l'homme exceptionnel, inspiré, mystérieusement capable de création, héros ou demi-dieu de la société laïque, de Victor Hugo à Marx, Freud et Einstein.

L'idéologie bourgeoise a promu le travail, une activité roturière et dévalorisante pour l'aristocratie, mais qui incarne désormais le mythe de la création humaine, tant pour la bourgeoisie capitaliste, que pour le prolétariat laborieux dont Marx fera significativement la classe rédemptrice, acteur prédestiné et central de l'accomplissement de l'Histoire humaine.

Les poètes à l’avant-garde

Et l'artiste, le poète guident l'humanité (Lamartine, Victor Hugo); ils marchent à l'avant-garde de l'Histoire. La beauté de l'art classique, basée sur l'imitation du passé et le respect de la vérité est donc rejetée au nom de la nouveauté, identifiée à la création humaine de l'Histoire. Créer, c'est créer du nouveau. La beauté, c'était l'attribut de la création divine, son respect, son imitation; la nouveauté devient l'attribut de la création humaine, son exaltation. Désormais, c'est le nouveau qui sera beau. L'idéologie de l'art a basculé avec la révolution du mythe de la création. L'Homme a pris la place de Dieu.

Le mythe de la création

Le mythe de l'art demeure donc l'expression du mythe de la création, mais il s'identifie désormais au mythe de la création prométhéenne, sans perdre la force idéologique de son ancienne relation à la création divine; bien au contraire, il prend une nouvelle vigueur pour célébrer la création humaine. Et il s'identifiera même à la valeur du capitalisme: l'argent, comme à celle du communisme: la conscience possible.

Depuis le Futurisme italien jusqu'aux ultimes soubresauts de l'idéologie prométhéenne, cette substitution a prévalu. Elle a constitué le ressort même de l'avant-gardisme.

Ce que l'homme crée par son travail, par la machine est beau. Un objet est beau s'il est fonctionnel et productible industriellement en série: voilà l'idéologie du Bauhaus. A fortiori, s'il est puissant: Une locomotive est plus belle que la Victoire de Samothrace affirme le manifeste futuriste. C'est la Beauté de la puissance technologique de l'homme créateur.

La beauté du hasard

La déchristianisation signifie l'avènement des idéologies matérialistes, mais aussi la beauté du hasard, qui a créé le monde. Dada, Marcel Duchamp, les surréalistes (cadavres exquis), les automatistes, Fluxus, John Cage, la musique aléatoire ont suscité un large mouvement artistique reconnaissant la force créatrice et la beauté du hasard. Mallarmé précisait d'avance: Jamais un coup de dés n'abolira le hasard.

L’art abstrait

A l'opposé, l'invention de l'art abstrait met en scène le langage structurel même de la création, sa grammaire, sa syntaxe, sa métaphysique, et son énergie, à la source de la création du monde, en amont de toute représentation réaliste, sous le signe de la spiritualité (la grammaire de Dieu, du Verbe de Kandinsky), du psychisme (abstraction lyrique gestuelle), ou du matérialisme prométhéen (les Constructivistes russes, bâtisseurs de la nouvelle société).

L’esthétique du mal

La trilogie platonicienne identifiait aussi le beau au bien, que l'avant-garde se doit donc de remettre aussi en question. Baudelaire attaque. Puisque l'histoire de la littérature avait identifié le beau au bien, il ne lui restait plus que l'enfer en partage, disait-il. Après Sacher Masoch et quelques autres, il crée l'esthétique du mal, dont l'écho se prolongera bien au-delà des Fleurs du mal avec les poètes et les peintres maudits et jusque dans la culture contemporaine: Une saison en enfer, le dérèglement de tous les sens, les malédictions qui pèsent sur Nerval, Verlaine, Rimbaud, Artaud et tant d'autres, nous rappellent que Satan est un archange déchu de Dieu, son rival, qui se réveille après le meurtre mythique de Dieu le Père (1789). L'automutilation (castration symbolique de Van Gogh se coupant l'oreille, puis se suicidant), le sadisme de certaines oeuvres de Marcel Duchamp, le masochisme de l'actionnisme viennois, de l'art corporel et des jeunes qui s'en inspirent de nos jours en se soumettant à de véritables rites collectifs d'initiation et de torture en Europe, ou en organisant des tueries dans les écoles américaines en témoignent tout autant. Les bons sentiments ne font pas de la bonne littérature, écrivait André Gide, proposant une esthétique de l'a-moralisme.

La beauté de l’énergie

L'énergie sera identifiée à la puissance créatrice et donc à la beauté, par les Impressionnistes (énergie de la lumière-couleur et pointillisme corpusculaire), puis par les Futuristes, qui l'ont promue en valeur centrale de leurs manifestes: mouvement, vitesse, violence… et guerre et fascisme pour plusieurs d'entre eux. Cela impliquait la destruction de l'espace pictural, de la stabilité du trait, du dessin, trop fixiste, de la forme et de la figure humaine. Marcel Duchamp (Nu descendant l'escalier), les Simultanéistes (Robert Delaunay et ses cercles chromatiques en mouvement), les Énergétistes et Rayonnistes soviétiques, un Raoul Dufy, peintre de la Fée Électricité et qui nous fait percevoir l'impact immédiat des couleurs avant le dessein (comme l'éclair avant le tonnerre), plus récemment les Cinétiques, les artistes qui oeuvrent avec des explosifs, des carabines, des colères, le feu, la foudre, le laser, etc. ont choisi cette métaphore mythique de la création. Sa beauté est reconnue. Elle peut encore faire déborder la peinture de son cadre dans l'art contemporain, mais la mise en scène de l'énergie implique toujours le contrôle de son expression par l'artiste. On parle aussi d'intensité, dans la peinture gestuelle, par exemple celle de Mathieu, qui s'applique dans des performances picturales à peindre un immense tableau en quelques secondes: mieux que les sept jours qui furent nécessaires au dieu de la Bible.

La beauté de l’art gestuel

La beauté lyrique de l'art gestuel, abstrait, c'est la force de l'inconscient, de l'âme authentique, de la vie intérieure et mystérieuse en chacun de nous, de la force individuelle irréductible… et bourgeoise: une exaltation de l'individualisme créateur.

Le recours à l'imaginaire constitue une autre variante importante du nouveau mythe prométhéen de l'art. La tradition dionysiaque de l'inspiration irrationnelle des Muses, trouve des sources inédites dans l'imaginaire. L'art classique valorisait la vraisemblance; l'avant-garde cherche dans l'imagination une force créative, celle à laquelle aspirait Nietzsche (Naissance de la tragédie). La découverte de l'inconscient et son avènement dans l'art sous l'impulsion des Surréalistes, qui ont voulu s'en faire les médiateurs authentiques, instituent un nouvel ailleurs, sur-réel - non plus la transcendance divine, le paradis là-haut, où règnent Dieu et ses Saints, mais son ersatz plus humain: le monde onirique et les paradis artificiels de la drogue hallucinogène, un ailleurs fondateur, dont l'artiste se déclare le prêtre et visionnaire. La folie évoque aussi le génie: l'homme medium, possédé par des forces surnaturelles, dont il devient le transcripteur inspiré.

La naturalisme intégral

La Nature constitue une autre déclinaison importante du mythe de la création. Avec l'art des fous, des enfants, des naïfs, des primitifs (tels que l'Occident les a mis en scène), avec l'art brut, certains recherchent en amont de la culture instituée, de ses stéréotypes, de sa décadence urbaine, dans une Nature antérieure à toute culture, un état de l'être originel, archaïque, intact, intense, et donc une force d'inspiration plus proche de l'énergie créatrice et un renouvellement du langage. La conception matérialiste de l'homme l'inclut dans la dynamique de la nature. Freud aussi voulait faire de la psychanalyse une science naturelle. Nature et homme deviennent des créateurs indissociables, portés par le même élan d'énergie. Paradoxalement, le promoteur des Nouveaux Réalistes, Pierre Restany sans doute inspiré par l’œuvre d'Yves Klein, a réactivé aussi ce mythe, après un voyage en Amazonie, qu'il a vécu comme un retour à la Nature originelle, en lançant le Manifeste du naturalisme intégral.

La beauté électronique

Inversement, le développement des nouvelles technologies numériques met en scène à nouveau la puissance mécanique et cybernétique de l'homme créateur: nous voilà confrontés à la beauté électronique des écrans cathodiques, de l'art par ordinateur, de l'holographie, du laser, des communications par satellite, etc. On a vu apparaître d'abord une esthétique de l'ordre sériel: un nouvel ordre du monde en écho à l'ordre social de la classe moyenne, que met en scène l'art optique avec ses variations chromatiques décoratives, grâce à la puissance des ordinateurs, - ces mêmes ordinateurs qui veillent au bon ordre social sous l'oeil attentif des bureaucrates. S'y ajoute aujourd'hui le mythe fusionnel de la mondialisation, avec l'Internet, et les arts médiatiques.

La beauté de la science

Au tournant du millénaire, la nouvelle métaphore qui se dessine est celle de la Science: l'astrophysique, les bio-technologies, les manipulations génétiques, l'intelligence artificielle, la robotique inspirent de plus en plus d'artistes. Et de fait, la Science semble devenir l'aventure la plus créatrice - et la plus risquée - de l'humanité.

La mise en scène réactivée de la création

Toutes ces déclinaisons de l'art classique, moderne, contemporain, avant-gardiste, brut, post-moderne, électronique apparaissent donc comme autant de métaphores du même mythe prométhéen de l'art, de la création humaine.

Les variations socio-idéologiques de l'histoire de l'art et du beau renvoient toutes à cette permanence mythique de l'art: la mise en scène réactivée, renouvelée de la création du monde, par Dieu, Satan, la Nature, l'Homme, l'Énergie, le Travail, la Révolution, le Hasard, l'Ordinateur, la Science, etc.

L’objet d’art fétichisé

On comprend dès lors que les objets d'art soient fétichisés et que la société veille à en contrôler et capter les symboles à son profit - au profit de la classe dominante: ce que firent les rois, princes, papes, chefs d'état, dictateurs, rois de la finance ou du taxi, hommes d'affaires, grands bourgeois, créateurs de capital ou chefs socialistes, collectionneurs ou censeurs… et aujourd'hui à son tour l'élite de la classe moyenne.

Car la valeur artistique, symbolisant la valeur de création, est la valeur suprême, originelle, source de toute légitimité, signe iconique de toute rationalité: un enjeu idéologique et politique essentiel. Le pouvoir s'y légitime, l'argent aussi. On construisait des cathédrales et des temples pour Dieu. On édifie aujourd'hui des musées grandioses pour l'art.

Les émotions esthétiques

Les émotions esthétiques sont donc liées à la présence du mythe. Elles sont analogues aux émotions religieuses. Plaisir de reconnaître un ordre qui nous dépasse, une valeur plus forte que nous, à laquelle on est initié, ou à laquelle on se soumet respectueusement. La sociologie des attitudes esthétiques et de leurs variations selon l'origine sociale démontrent clairement que les émotions esthétiques ne sont pas instinctives, n'expriment pas le langage du cœur, mais résultent de l'éducation, et s'inscrivent complètement dans les clivages culturels des groupes sociaux. Le spontanéisme esthétique, à la mode de Kant n'existe pas. Il n'y a pas de jugement esthétique a priori, universel et sans concept, si ce n'est dans l'illusion d'un conformisme idéologique total.

L’idéalisme du Musée imaginaire

La sociologie de l'art relativise évidemment l'esthétique et en nie en la valeur universelle, qui renverrait à la beauté éternelle et en soi, transcendantale, a-historique à la façon du Musée imaginaire de Malraux. Ce n'est là que l'expression masquée de l'idéologie dominante d'une société, où elle puise les symboles de sa légitimité politique. Mais la mythanalyse, qui est matérialiste et relativiste, s'accorde évidemment avec la sociologie de l'art, pour faire la part des variations sociales et historiques de l'expression mythique de la création et de l'art.

L'anti-art, qui s'exerce à l'encontre de l'une ou l'autre de ces expressions du mythe, n'est évidemment pas moins artistique, de même que tout sacrilège n'a de sens que religieux.

La théorie freudienne de l’art

C'est dans le courant idéologique de la culpabilité bourgeoise du XIXe siècle que s'inscrit de plain-pied (et à son insu) la théorie freudienne de l'art. Toute la psychanalyse se ressentira - et pour longtemps semble-t-il, car elle en est la conséquence et c'est sa raison d'être que d'en élaborer la thérapie - , de ce meurtre mythique du Père en 1789, où s'est fondée l'idéologie bourgeoise.

Sans l'interdit sexuel, à en croire Freud, l'art n'existerait pas. Car l'art naît de la sublimation de la pulsion sexuelle réfrénée et déplacée de son premier objet vers un substitut culturel, auquel l'esprit attribue la beauté de l'objet sexuel antérieurement désiré.

L’attribut du désir sexuel

La beauté, selon Freud, est l'attribut du désir sexuel sublimé, l'expression de la pulsion sexuelle même, exprimant le détournement du désir génital, qui ne perd rien de son intensité au cours de la sublimation. Freud ne fait donc pas exception à la théorie de l'art comme activité métaphorique de l'acte de création, même s'il le réduit à la dimension humaine et désacralisée de la pulsion sexuelle. Mais il situe l'art sous le signe négatif de la frustration, du symptôme névrotique, de la maladie mentale (les non-artistes sont moins névrosés!), du manque. L'institution sociale de l'art compense imaginairement l'imperfection, l'inachèvement de la création de l'univers, que l'artiste essaie d'exprimer ou de combler. Un monde parfait, c'est-à-dire achevé dans son être, n'aurait plus besoin d'art et n'en produirait plus, selon lui.

Un art désenchanteur?

Peut-on, à l'opposé, avec Adorno, parler d'un art désenchanteur? L'art traditionnellement glorifie le pouvoir et la beauté du monde. Mais il peut aussi nous faire découvrir cette beauté jusque dans sa laideur, son malheur, son enfer, ou sa banalité quotidienne, depuis les Impressionnistes, qui ont abandonné les thèmes officiels pour dépeindre la vie paysanne ou ouvrière, dans ses objets quelconques de la vie quotidienne, glorifiés par le Nouveau Réalisme et le Pop Art américain. Le tachisme, le Nouveau Réalisme, le Pop Art, le Land Art, l'art pauvre, mettent en icône les godillots, le linge sale, les moisissures des murs, la margarine rancie, les savonnettes, un tas de terre ou de charbon, les poubelles, les débris de voiture, les excréments, la sueur, la vomissure. L'art corporel a choisi la souffrance et les déchets du corps comme moyen d'expression, avec une grande force expressive parfois. Zola avait déjà décrit en termes superbes l'éventrement d'une femme enceinte par un coup de faux. La douleur et la mort font partie de la vie et de la création. Un caniveau peut être beau comme une hanche féminine. L'art peut dénoncer. La catharsis de la tragédie grecque mettait en scène le malheur humain. La peinture a représenté la crucifixion de Dieu et le martyre des innocents. Mais l'art n'est jamais désenchanteur.

Le pouvoir conjurateur de l’art

Il assume et maîtrise l'expression du mal, de l'incompréhensible par sa perfection formelle. Là où la science et la raison ne nous donnent plus le pouvoir de comprendre et de dominer, l'art prend la relève et exprime ce qui nous dépasse, l'inexprimable, le transcendantal, il représente Dieu, les mystères, l'enfer et le paradis. C'est sa fonction même de nous relier au mythe, à ce qui nous dépasse, nous échappe, nous légitime ou nous rejette. Il est capable par l'expression formelle d'assumer et de résorber les contradictions trop fortes pour notre rationalité ordinaire, là où nous ne trouvons plus de solution et pourrions être débordés par la violence de la contradiction, par le scandale de l'incompréhension et du mystère total.

Et s'il est critique et dénonciateur, il cherche encore à dominer par la lucidité faustienne. L'art est toujours mythique et enchanteur du monde.

L’art sociologique

La volonté critique de démystification et la pédagogie interrogative de l'art sociologique n'ont jamais signifié une résignation négative, ni un désenchantement pessimiste de ses inspirateurs. Bien au contraire, l'art sociologique pêchait plutôt par excès d'optimisme dans la créativité potentielle de chaque homme, dans la possibilité d'autogestion de la pensée et de l'art, dans la dénonciation des faux-semblants et des aliénations, au nom d'une liberté et d'une lucidité plus grande de l'homme. En affirmant que nous sommes tous des artistes, un postulat repris ensuite par Joseph Beuys, l'art sociologique affirmait plus que toute autre la force du mythe prométhéen de l'art, à la limite de la naïveté. Ce fut une très grande force de l'art sociologique des années 70; mais sa faiblesse fut de ne pas pouvoir élaborer son propre langage iconique, comme l'exige toute création artistique, sous peine de se contredire irrémédiablement. L'art sociologique était idéologiquement enfermé dans une contradiction insurmontable, à la mesure de son radicalisme. Sa seule issue eût été la révolution: recréer la société selon le postulat Nous sommes tous des artistes. Il n'a jamais été question de pousser la naïveté jusque là, sauf à concevoir des sociétés imaginaires utopistes et à en simuler les institutions et les valeurs, ou à mettre en scène dans le Musée d'art moderne de Mexico une société réelle, avec une intense participation populaire et médiatique pendant plusieurs mois (La calle Adonde llega? 1983).

Le désir d’éternité

On a souvent analysé aussi la quête de l'artiste comme un désir d'éternité, une tentative d'échapper à la mort par la perfection de son oeuvre. L'éternité, comme la création sont des attributs divins. La mythanalyse de l'art est cohérente. Elle explique la force des émotions artistiques en raison des enjeux imaginaires de l'artiste, comme de la société. De là vient aussi la réaction d'agressivité d'un public déçu dans son attente par une oeuvre d'art qui ne semble pas respecter la sacralité de cette présence mythique, le plus souvent par déplacement idéologique des codes mythiques. On pense aux Impressionnistes accusés d'être des barbouilleurs, à l'art abstrait, à Picasso, aux dadaistes, à Fluxus, aux provocations de l'avant-gardisme des années 70-80.

 

Une légère narcose

Selon Freud, dans ce malaise de civilisation qu'il décrit, l'art est donc une satisfaction de substitution de la libido, et une légère narcose pour ceux qui ne réussissent pas à agir sur le monde réel et à le transformer. Il observe alors une création ou un achèvement imaginaire de substitution, qui permet à l'artiste et à la société, sous le signe de la névrose individuelle exprimant la névrose collective, d'en jouir imaginairement, ou même à certains de surmonter leur pathologie, puisqu'ils sont reconnus par la société comme artistes, c'est-à-dire obtiennent un statut social réel et privilégié.

Le contre-sens de Marcuse

La théorie freudienne, marquée aussi par le spectre de la guerre mondiale, s'inscrit dans le prolongement du malaise bourgeois. Mais il n'est nullement nécessaire, ou inévitable que l'art s'identifie à la névrose. Il s'agit plutôt d'un phénomène idéologique passager dans l'histoire de l'art. Tel n'est évidemment pas le cas de l'art africain ou chinois, ni même de l'art occidental du Moyen-âge. Cela ne semble pas concerner davantage les artistes courtisans , peintres de la gloire de Dieu, des rois et des princes, depuis la Renaissance jusqu'à l'époque classique incluse. Tel n'est pas nécessairement non plus le cas de l'art à venir. La théorie de Marcuse qui postule que l'art est toujours révolté et subversif (La dimension esthétique), est un contre-sens historique complet et ne se comprend que comme un écho ethnocentrique du malaise du XIXe siècle.

Et la peinture décorative qui plaît à la classe moyenne d'aujourd'hui annonce déjà une rapide évolution plus euphorisante. Les artistes soi-disant maoïstes ou révolutionnaires de mai 68 ont déjà pour la plupart tourné casaque, ne s'intéressent même plus à l'art politique, même figuratif et ont renoncé à toute velléité contestataire. Les révoltés de l'exposition Pompidou à Paris en 1972 exposent tous au Centre Pompidou, ou désespèrent de ne pas y être encore invités…

Cela ne signifie pas que des artistes n'aient plus de raisons de s'engager, tant les souffrances humaines nous arrivent du monde entier sur les petits écrans. Mais la mode a changé avec l'installation au pouvoir de la classe moyenne dans les pays industrialisés du Nord.

 

 

 

 

Le défi des nouvelles technologies

L'art est confronté à de nouveaux défis avec le développement des nouvelles technologies. Jamais aucune révolution humaine n’a été aussi rapide, brutale, universelle, et douce en même temps que l’actuelle révolution numérique.

Elle va plus vite que les idées. Elle contraste en cela avec la crise actuelle de l’art, dont la langueur et le cafouillage le disputent aux commentaires incertains qui s’en inspirent. La fin des avant-gardes épiques, les errances du post-modernisme, et surtout la crise du marché ont suscité en effet un constat assez généralisé de médiocrité.

Une crise de l’art?

Les uns dénoncent l’époque, les écoles et les artistes qui seraient décadents; d'autres accusent le marché, les institutions; d’autres rappellent la grandeur des arts " premiers ", pour lesquels il est décidé avec raison de construire un grand musée à Paris. Mais on ne lit nulle part d’analyse sérieuse de la nouvelle donne sociologique et technologique, où s’inscrit l’art contemporain.

Pourtant, il faut bien l’admettre, et ce n’est pas un jugement négatif: numérique ou archaïque, l’art est redevenu un artisanat, comme autrefois. Il se produit toujours beaucoup d’art, heureusement, et parfois très intéressant, mais le vent a tourné. La crise de l’idéologie avant-gardiste de la fin des années 70 a mis fin à la grande époque, où chaque artiste, reconnu ou non, prétendait signer une nouvelle page d’une Histoire de l’Art grandiose et héroïque . Au mieux les oeuvres contemporaines ne relèvent plus que d’une petite histoire chronologique de l’artisanat. Et les arts électroniques, qui ont fondé une toute nouvelle conception de l’art, de son esthétique, de son statut, de sa signature, et de sa diffusion, ont retrouvé eux-aussi les chemins d’un artisanat exigeant, même s’ils ne peuvent se conserver comme les oeuvres d’art traditionnels.

Ces objets de charme archaïques…

Ces objets d’art contemporain, qu'on appellera objets de charme archaïques, pour les distinguer des arts numériques, sont éventuellement rares, exceptionnels, des curiosités dignes d’être conservées par des collectionneurs. Mais les oeuvres significatives antérieures aux années 80 méritent beaucoup plus notre attention, car elles sont uniques, extrêmes et témoignent de la fin d’une grande époque. Il faut les conserver soigneusement dans des musées, car dans notre monde changeant, la mémoire est plus difficile et plus précieuse que jamais.

Un court moment d’excitation intellectuelle

Depuis lors, l’art actuel, qui a repris, le plus souvent la tradition des Beaux-arts, redécouvre donc, pour notre plaisir, les charmes de l’artisanat. Il ne prétend plus à la nouveauté comme catégorie existentielle de légitimité; l’originalité compte beaucoup plus désormais. La dérive idéologique d’un art prétendant s’identifier à L’Histoire prométhéenne de l’Humanité, d’un art avant-gardiste, n’aura duré qu’un court moment d’excitation intellectuelle, un siècle et demi, passionnant, mais éphémère. Il nous apparait aujourd’hui cependant comme un accident de parcours, limité à l'Occident, dans les pas de Michelet, de Saint-Simon, et des idéologues de l’Histoire et du Progrès.

Le paroxysme caricatural de l’avant-garde

L’illusion de l’Histoire et le mythe du Progrès, auront connu une brève carrière héroïque dans le champ de l’art, jusqu’au paroxysme caricatural et tragique de l’avant-gardisme, qui s’est terminé avec la remise en cause des années 80: ce qu’on a appelé le post-modernisme. Nous sommes revenus à une plus modeste chronologie de l’art et de l’aventure humaine. Mais il ne faut pas oublier que c’est l’art d’avant-garde qui a incarné le plus fortement cette illusion. Évidemment l’excitation est retombée. D’où le désenchantement actuel et la crise de l’art qui sont dénoncés.

Sous le signe de la Vitesse

Mais si nous sommes revenus à ce bon vieux temps chronologique… c’est désormais sous le signe de la Vitesse!

La production contemporaine naît et meurt désormais au rythme du temps présent, comme on a dit de la civilisation grecque, mais avec une différence majeure: l’éternité du temps présent, ou du temps vertical des Grecs, ou du temps cyclique de beaucoup d’autres sociétés anciennes, a fait place en cette fin de siècle à l’éphémérité événementielle d’un temps accéléré, qui se consume rapidement, sans plus laisser de trace durable. Chronos se dévore lui-même à pleines dents, sans répit.

Le temps cannibalise tout

C’est vrai aussi pour les arts électroniques, dont les technologies multimédia changeantes excluent la conservation et impliquent une esthétique du temps et de l’événementiel plutôt, que la permanence immobile des arts de l’espace.

Le temps accéléré provoqué par la révolution numérique, (le tout premier ordinateur a été créé il y a cinquante ans), détruit la valeur de la mémoire et efface l’Histoire, mais aussi suscite l’anxiété vis-à-vis du futur en comparaison du passé. Le paysage - temps défile à travers les pare-brise d’automobiles et les écrans de télévisions et d’ordinateurs, et s’efface à mesure sur nos rétro-viseurs. La vitesse fascine, excite et fait peur. Elle inspire des oeuvres d’art technologique violentes ou dramatiques, mais aussi d’autres, nostalgiques du passé, de la nature, du calme, de la volupté et du repos.

L’évanescence de l’Histoire

Tout a basculé avec la révolution numérique; et l’art avec elle. L’Histoire devient évanescente. Nous sommes enclins alors à cultiver la mémoire, pour nous rassurer, l’information et la consommation, pour jouir de nos nouveaux pouvoirs, mais aussi l’excitation et l’anxiété pour poursuivre l’aventure numérique et explorer ce nouveau monde qui nous aspire. En tant qu’artiste, nous tentons de maîtriser une esthétique actuelle, événementielle, multimédia, interactive.

Ce retour à l’art des artisans, pourrait-on dire, est donc là pour durer, et il n’est plus en crise, contrairement à ce qu’on dit tant. Il est nécessaire et sa fonction sociale renoue paradoxalement avec la tradition, dans la nouvelle civilisation électronique.

La réconciliation de l’art et de la société

La crise de l’avant-gardisme avait creusé un fossé infranchissable entre l’art et le grand public. L’art numérique marque en fait la réconciliation de l’art avec la société, avec la classe moyenne, avec les mass media, avec les rituels sociaux pluri-sensoriels; bref il renoue avec l’art dit primitif des anciens temps. Les images cathodiques sur nos écrans évoquent les masques africains; c’est un art interactif, ludique et collectif, qui déjoue le statut de l’œuvre d’art moderne: plus d’objet collectionnable, plus de signature unique, plus de marché, ni de musée possible pour cet art; plus d’éternité, plus de mémoire. Chaque oeuvre s’efface dans le jeu des technologies qui se succèdent et s’oblitèrent. Plus de critique d’art pour un art de l’événementiel qui échappe au système des concepts fixes et institués.

L’art numérique a réglé le problème du fossé entre l'art élitiste d'avant-garde et le public général. Haï et dénoncé d’abord par les critiques d’art traditionnels, il domine désormais la scène artistique et questionne tout ce qui a été l’édifice idéologique du système de l’art classique et moderne. Il y met un terme, mais, par le fait même, lui donne une grande valeur pour notre mémoire.

Ce fût une bataille…

La bataille pour obtenir la reconnaissance de l'importance des nouvelles technologies dans la création artistique est désormais gagnée; l’art numérique est installé; il va rejoindre de plus en plus le grand public et il explore notre nouvelle civilisation numérique. Il va se fondre dans la société et le mot même d’art va sans doute se dissoudre dans la vie sociale et culturelle. Il n’y avait pas d’art, ni d’artistes, ni de musée, ni de marché de l’art, ni de collectionneurs d’art dans les sociétés anciennes, qu’elles soient africaines ou asiatiques. Il y avait d’excellents artisans, travaillant sur commande sociale, et c’est ce que l’avenir nous réserve à nouveau, plus vite que nous ne le croyons. Il est vrai qu'on ne saurait croire au progrès en art, mais seulement à la nature sociale de l’art qui va renouer avec sa fonction primitive.

L’aventure de la science

L'art numérique se normalise. Ce qui nous passionne plutôt, c’est la science. C’est dans l’aventure scientifique actuelle, que nous découvrons le plus d’imagination, le plus d’audace et de création. La science est désormais au cœur de notre culture et la frontière entre art et science s’estompe. La science et la technologie interprètent le monde, l’interrogent et le changent, comme la littérature et l’art. Elles demandent tout autant, voire plus d’imagination créatrice – qu’on pense à l’exploration de l’univers par l’astrophysique qui fait paraître bien des démarches artistiques fades et banales en comparaison. Elles contribuent tout autant à forger notre conscience sociale, notre image du monde, notre imaginaire collectif et notre sensibilité.

Un siècle de barbarie

Elles nous surprennent plus par leur audace et leur vision inédite que beaucoup d’œuvres d'art contemporaines. Elles se nourrissent du même humanisme, des mêmes mythes et utopies, des mêmes démons aussi. Elles ont fait du XXe siècle le siècle des pires horreurs et de la barbarie guerrière à l’échelle industrielle, que la littérature et les arts ont su refléter. Et elle peuvent aussi le meilleur, si on apprend à les connaître et à les maîtriser. Elles sont l’un des ressorts les plus puissants de la création et de l’aventure humaine.

Les vertiges de la science

La manipulation et la culture des cellules premières de la vie humaine, avant même qu’elles se spécialisent et se reproduisent pour constituer les différents organes du fœtus, les théories de la naissance de la lune ou d’un nombre indéfini de big bang survenant dans l’univers, n’est-ce pas aussi vertigineux, créatif et imaginatif que l’invention de l’impressionnisme ou de l’art abstrait? De nos jours la science imagine et l’art reflète. De plus en plus, la science forge notre  conscience possible et l’art suit, illustre l’imaginaire scientifique où il trouve de nouvelles inspirations et les voies de son exploration contemporaine.

Mais comme Ulysse, méfions nous des chimères. N'oublions jamais que le progrès n'existe pas. Même s'il existait ici ou là, de temps à autre, il est beaucoup plus prudent et créatif de ne jamais y croire.

Ce n'est pas que l'art disparaisse, bien au contraire, mais le mythe de la création se déplace vers la science. Dans le portrait du Roi-Soleil ou dans la musique de John Cage, l'expression artistique du mythe de la création se métamorphose et se renouvelle. Au temps de Dieu, l'art est devenu monothéiste en occident. Chaque artiste était unique, chaque oeuvre d'art aussi. Seule l'unicité garantissait la valeur artistique et marchande (avec une concession commerciale pour les multiples à tirage limité et signé). Dans la cybersociété où nous entrons avec le 3e millénaire, l'art électronique, évoquera davantage avec ses icônes cathodiques le rôle des masques africains.

L’art est iconique, ou n’est pas

La fonction la plus fascinante de l'art semble se situer depuis toujours dans la création d'icônes condensant l'image du monde de chaque société, de chaque grand artiste qui traduit les valeurs et les structures sociales de la société à laquelle il appartient, qu'il s'exprime avec un ordinateur, de la peinture ou de la terre, sur une toile, sur un mur, sur un écran ou sur un masque.

L'art est iconique, ou n'est pas. Ces icônes nous apparaissent comme des condensations visuelles symbolisant dans leur structure, leur esthétique et leur thème, les structures, les valeurs et les références principales de la société qui les porte. Elles renvoient donc aux grands mythes de chaque société. Elles deviennent donc des images sociales référentielles majeures.

La même analyse s'applique évidemment à une sculpture, une architecture, une oeuvre musicale, cinématographique ou littéraire, ou à une chorégraphie.

L’avenir de l’art

L’image du monde change et l’art l’annonce ou en témoigne.

Quand s’impose à nous aujourd’hui le simulacre numérique et l’accélération de la vitesse qui détruit l’image fixe, il est temps que l’artiste s’applique à en déchiffrer les figures et les matrices. Tandis que le mouvement et l’installation multimédia dominent de plus en plus la création contemporaine, tandis que le flux séquentiel, éphémère, interactif et insaisissable des arts numériques s’impose, ne faut-il pas rechercher l’arrêt sur image, dont la puissance iconique et symbolique saura condenser et visualiser l’essentiel des nouvelles références, structures et valeurs idéologiques du monde contemporain, et parviendra à proposer le nouveau langage artistique qui lui correspond? C’est ainsi que se formule le défi de l’art, aujourd’hui comme hier, même si les outils numériques changent la donne.

La société se décline aujourd'hui en paysages numérisés, diagrammes et courbes qui constituent notre scène de référence quotidienne, le cadre de notre dramaturgie collective, comme les paysages de nature ont pu représenter jadis le décor de notre vie.

De fait, si l’art contemporain s’attaque au simulacre numérique, comme il a tenté par le passé de représenter le monde divin sous le signe religieux, ou le monde d’ici-bas sous le signe du réalisme, il n’a pas ignoré la force des nombres. À la blague, on pourrait rappeler que Nicolas Poussin, le premier peintre classique à s’efforcer de peindre le feuillage des arbres avec réalisme, recourrait au nombre 333 pour suggérer par petits coups de pinceau le détail des feuillages. La musique, par exemple – et la musique ancienne en particulier – a toujours été un langage numérique de fréquences et de rythmes abstraits. On a su faire chanter ou faire pleurer les nombres. Ses tentatives réalistes, narratives (les opéras, Wagner, etc.) ou réalistes (bruitistes, par exemple) sont demeurées exceptionnelles.

On pourrait peut-être distinguer deux traditions dans la création artistique : la tradition numérique, depuis les pythagoriciens, avec l’architecture, le nombre d’or, la musique, les règles de la poésie en alexandrins ou autres rythmes, voire les arts visuels et les règles de composition picturale; et d’autre part la tradition narrative, qu’on retrouve dans la littérature principalement, mais qui se mêle aussi parfois aux autres arts et notamment dans la danse. Ces deux traditions reposent de fait toutes deux sur le mythe de la création, des origines, que ce soit par les nombres, ou par le récit qui est la structure même connaissance de toute origine du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13 - L'ÉVOCATION DE LA NATURE ABSENTE

Identifiée à la mère, la Nature demeure notre mythe premier

Nature et société

L' interprétation de la nature est une figure centrale, la plus importante sans doute de notre constellation mythique, car nous l’identifions à la mère. Son histoire cependant a varié considérablement avec les sociétés, leurs structures et leurs idéologies. Dans les religions animistes et polythéistes, elle est la référence unique et indivise de la vie, de la société et de la connaissance. Avec l'apparition du monothéisme, l'unité du monde éclate: la nature, identifiée à la matière est opposée à la transcendance spirituelle, de même que l’image de l'homme se scinde entre le corps et l'âme. Entre temps, la société indivise elle-même a éclaté, et l'individualisme a émergé comme une force et une valeur centrale.

Jadis les hommes avaient peur de la Nature, l’imploraient et tentaient par la magie de s’attirer ses bonnes grâces ou de limiter ses colères. Aujourd’hui, nous avons peur pour elle, peur de notre pouvoir sur elle. Notre rapport à la nature a toujours été imaginaire et relève de la sociologie ou de la mythanalyse, y compris dans son interprétation, ses émotions et son exploitation.

L'ancienne domination apparente de la nature sur la culture semble s'être inversée de nos jours dans un nouvel équilibre éco-technologique, en faveur de la logique sociale.

Le mythe de la bonne nature

La nature, même si elle peut être violente, destructrice et aveugle, passe généralement encore pour une référence de sagesse et de bonheur. Elle a le plus souvent été identifiée à la figure de la mère, qui engendre la vie, la nourrit et lui offre refuge. On oublie qu'elle peut tuer 30 00 hommes, femmes et enfants dans leur sommeil et sous les décombres d'un tremblement de terre en quelques secondes, comme en Turquie en 1999 et recommencer aussitôt et sans état d'âme en Grèce, à Taïwan et au Mexique. Au XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau a ainsi opposé la bonne Nature à tous les maux de la civilisation. Ce fut aussi l'époque du grand essor des sciences naturelles.

Agressée, conquise, maîtrisée, violée depuis le XIXe siècle par les méthodes expérimentales et les technologies, la nature a aussi pris en occident une valeur littéraire et artistique, peut-être nostalgique au moment d'une nouvelle séparation. Bernardin de Saint-Pierre, notamment, disciple de Jean-Jacques Rousseau, s’est fait le chantre d’une Nature providentielle, à la fin du XVIIIe siècle. Il avait été en poste à l’Ile Maurice et était convaincu que la Nature avait tout conçu pour la convenance des hommes. C’est lui qui admirait que la Nature ait dessiné certains fruits en quartiers, pour que l’homme puisse les manger plus commodément. Dans ses Études de la Nature, il s’émerveille : J’aime à me représenter ces premiers temps du monde, où les hommes voyageaient sur la terre avec leurs troupeaux, en mettant à contribution tout le règne végétal… Quel spectacle dut offrir la terre à ses premiers habitants, lorsque tout y était à sa place, et qu’elle n’avait point encore été dégradée par les travaux imprudents ou par les fureurs de l’homme! Cette nature idyllique et nostalgique (La nature est si bonne, qu’elle tourne à notre plaisir tous ses phénomènes), il l’oppose aux Maux de la Société, et à la Faiblesse de la Raison; il cultive le Sentiment de la Mélancolie et le Plaisir de la Ruine, des Tombeaux et de la Solitude (Les ruines où la nature combat contre l’art des hommes inspirent une douce mélancolie. Elle nous y montre la vanité de nos travaux, et la perpétuité des siens). Chateaubriand, les poètes Chénier, Vigny ou Lamartine, mais surtout depuis, les Romantiques et les Impressionnistes ont abondamment renchéri. Nature mystérieuse, refuge onirique de Novalis, Hölderlin ou des Symbolistes, ou évasion du monde urbain, la nature demeure un pôle essentiel de notre image du monde, d'autant plus active dans notre imaginaire, qu'il s'agit d'une nature absente, vendue en images, en emballages plastifiés au rayon des fruits et légumes, ou en pots de fleurs pour nos balcons. Encore très présente dans les pays neufs, comme les États-Unis, le Canada ou l'Australie, elle y joue un grand rôle dans l'imaginaire collectif, mais elle est moins reconditionnée par le commerce urbain.

Nos paradis océaniques

Nous y situons imaginairement les paradis terrestres, océaniques ou tropicaux (à l'exemple de Gauguin, Jacques Brel, etc.). Nous évoquons des îles du tiers-monde, qui auraient échappé à la conquête du monde industriel. Les marchands de bonheur nous y vendent à forfait le sable, l'eau, l'air et le soleil originel, des instants intenses de réconciliation avec la nature et avec nous-mêmes. Les images et les textes des publicités nous séduisent facilement avec l'évocation mythique d'Adam et Ève heureux et innocents, buvant Coca Cola sous un palmier. Les cartes postales du paradis tropical nous font tous rêver. Et nous oublions la misère des populations autochtones de ces îles enchanteresses du tiers-mode, où des grillages et des gardes armés protègent souvent nos oasis de bonheur des agressions possibles des plus démunis confrontés à tant de luxe insolent. Retour au paradis terrestre, prix tout compris, pour une semaine ou deux: c'est particulièrement tentant, quand le froid ou la pluie de l'hiver tombent sur nos villes du nord, et que le harcèlement de la vie quotidienne, bien réel, ne nous lâche plus.

La nostalgie de la nature absente

L'essor rapide du commerce des plantes d'appartement, des arrangements floraux et d'arbres souvent à caractère tropical, des cascades d'eau dans les bâtiments publics et centres commerciaux, et des animaux exotiques, nous en dit long sur la nostalgie de la nature absente dans notre monde technique et sur son évocation mythique. Quelques éléments partiels peuvent l'évoquer dans sa totalité.

Le naturisme

Autre retour aux sources mythiques de la nature: le paradis des corps nus et du plaisir érotique. Le naturisme est devenu un secteur économique, un levier de relance pour des régions isolées des grands flux commerciaux. La pornographie aussi est devenue une activité économique majeure, capable d'assurer le succès commercial d'une zone urbaine ou d'une technologie de communication téléphonique ou numérique.

La nudité du corps, dans notre société urbaine, c'est souvent le seul vestige vivant de la nature, que nous retrouvions encore dans nos appartements. Ce qui favorise le voyeurisme, l'exhibitionnisme et quelques obsessions sexuelles. L'érotisation du système des objets de notre vie quotidienne, de la communication sociale (notamment la publicité) met en scène la nature originelle et créatrice, délicieusement apprivoisée dans un monde urbain artificiel, qui se définit souvent comme anti-nature, nature dé-naturée, ou nouvelle nature urbaine.

Techno-nature

On appelle aussi techno-nature cette nature transformée par la technologie, dont on dit qu'elle est issue. Une nature agro-alimentaire, paysagée pour le tourisme, ou placée comme un malade aux soins intensifs sous contrôle informatique (les réserves naturelles). Et on l'opposera aux symboles devenus dérisoires de la pêche et de la chasse, ultimes réflexes sauvages de l'homme urbanisé.

Les ersatz symboliques

Le commerce des aliments naturels avec des critères de contrôle de plus en plus exigeants, excluant les colorants et saveurs artificiels, l'essor des eaux de montagne, des restaurants diététiques ou végétariens, des médecines douces ou à base de plantes, la mode des résidences secondaires, la multiplication des objets en plastique et des matériaux de revêtement à décors "naturels", imitant les fleurs, le bois, la pierre, le gazon, les animaux, etc., l'invasion des chiens, chats, poissons, oiseaux, voire reptiles et autres animaux sauvages, le développement des zoos, jardins botaniques, aquariums, insectariums, biosphères, parcs animaliers, parcs naturels, les collections de minéraux, insectes, les décors photographiques, les documentaires de télévision, les revues sur la nature, les jardins, les animaux, la pêche et la chasse, la vie sous-marine, les images des timbres postes et des billets de banque, l'alpinisme, la spéléologie, le développement des banlieues avec leurs jardins, le tourisme écologique, etc.: la liste est inépuisable des signes de la nature absente que nous recherchons et collectionnons systématiquement. Nous vivons en même temps la négation réelle de la nature et son remplacement par un vaste commerce d'ersatz, que symbolise on ne peut mieux la "croissance" exponentielle des plantes et fleurs en plastique, plus beaux que nature.

 

Naissance de l’écologie

L'écologie politique a pris son essor avec les écrits de Jean Dorst (Avant que nature meure, 1965), d'Ivan Illich (Libérer l'avenir, 1971, Énergie et Équité, 1973), le manifeste électoral de René Dumont, candidat aux élections présidentielles en France en 1974: L'écologie, c'est un mot simple. Il veut dire que l'homme, comme toutes les espèces vivantes, est inclus dans un milieu qui comprend la nature, les autres espèces vivantes, les autres hommes et qu'il ne peut se permettre de détruire ce milieu sans se détruire lui-même. Elle s'est institutionnalisée plus fortement dans le programme des Verts-Parti Écologiste pour un programme commun aux élections européennes de 1984, ayant notamment pour objectifs la sauvegarde rigoureuse des espaces encore sauvages: parcs naturels, sites littoraux, marais, tourbières, rivières, eaux marines (…), la défense des animaux en remplaçant leur statut juridique d'objets meubles par celui de sujets de droit (Roger Fischer).

Des partis politiques se consacrent à la défense de la nature

Cette défense de la Nature menacée a pris une tournure politique par l'amalgame entre gauchisme et écologisme. Le Parti écologie 2000, fondé en 1984 (Roger Fischer) sous le slogan Liberté - Écologie - Convivialité réunissait deux rêves, libertaire et environnementaliste, promouvant l'épanouissement d'un homme libre, convivial (La convivialité, Ivan Illich, 1973), pacifiste, autogestionnaire, pro-européen, dans une nature préservée. De fait, l'activation du mythe de la nature inclut aussi la préservation de l'homme lui-même, qui en fait intégralement partie, et qui apparaît aux écologistes comme un être menacé par l'exploitation capitaliste, par la violence politique, autant que la nature qu'il veut sauver. Ainsi sont promues notamment:

  • La convivialité - Vivre ensemble dans le respect les uns des autres, quels que soient la couleur de la peau, le sexe, la nationalité, le statut social, l'âge.
  • l' économie, comme un moyen de libération de l'homme, non comme une fin.
  • Une nouvelle politique énergétique limitant le coût écologique: réduction du gaspillage énergétique, notamment par la réduction des transports (surtout routiers) accompagnant la décentralisation industrielle et donc la déconcentration urbaine, une plus grande autonomie locale et régionale, la promotion des énergies renouvelables peu ou non polluantes, sous le contrôle des associations de consommateurs.
  • La fin de l'exploitation de l'homme par l'homme: il n'est pas besoin d'être adepte de Marx pour la rejeter aussi radicalement que lui.
  • Une réduction du rôle de l'État: Une société libre, écologiste, conviviale, comporterait tout d'abord le retrait progressif du domaine de l'État national de toutes les questions n'intéressant que les seules collectivités locales, départementales et régionales, à qui le pouvoir de décision et les moyens financiers correspondants seraient transférés. Elle comporterait ensuite, à tous les niveaux du pouvoir politique (local, régional, national), le transfert progressif du pouvoir de décision de l'ensemble des citoyens, soit directement quand c'est possible, soit par l'intermédiaire de leurs représentants élus, sous le contrôle des électeurs (après de larges débats, avec votes, sur les grandes orientations). Les pouvoirs exécutifs seraient ainsi progressivement ramenés à la seule gestion.
  • La recherche scientifique: Elle doit être poussée au maximum, avec priorité aux technologies du futur (l'informatique, la robotique, la télématique, l'énergie, l'agriculture biologique, etc.), mais soumise aux Plans, sous contrôle des usagers et de leurs collectivités.
  • Une réduction de la sécurité sociale: Elle est ruineuse, et pousse à une surconsommation de médicaments-gadgets produits par une industrie et distribué par un circuit commercial pharmaceutique scandaleusement prospère. Elle doit devenir facultative et modulée…
  • Une nouvelle attitude vis-à-vis du tiers-monde: Pour qu'il puisse, par lui-même et conformément à ses caractères propres, se sortir du sous-développement, il convient de cesser le pillage et la déstructuration dont il est l'objet de la part des pays riches qui, en échange, ne lui fournissent guère que des armes, des automobiles de luxe et une aide 'humanitaire' insignifiante, hypocrite, déséquilibrante. Il faut remplacer tout cela par l'instauration de rapports humains et économiques conviviaux, c'est-à-dire égalitaires, complétés par une aide non déstructurante, en suivant les voies que nous indiquent déjà de nombreux organismes non-gouvernementaux.
  • La réduction du temps du travail pour lutter contre le chômage: La réduction du temps et du revenu du travail s'accompagne du transfert compensatoire de tout ou partie du revenu supplémentaire du capital entre les mains des travailleurs. C'est cela ou rien.
  • Un refus de la notion de troisième âge: Comment accepter de voir couper une vie humaine en tranches d'âge, dont deux 'non-rentables' encadreraient la troisième, seule 'valable'? Il n'y a pas plus de mutation brutale à 18 ans qu'à 60 ou 65 ans. Il est inimaginable de fixer réglementairement un âge pour la retraite. Chacun doit pouvoir la prendre, progressive et proportionnelle, quand il veut…
  • Une prise de position en faveur de l'Europe: La concentration géographique des pays d'Europe méditerranéenne présenterait de nombreux avantages. En matière agricole, par exemple, les productions légumières, fruitières, vinicoles qui y sont concentrées pourraient, au lieu de se trouver en concurrence, constituer une force économique importante. Les écologistes sont généralement en faveur de l'Europe, pour favoriser la régionalisation, par opposition aux nationalismes d'État, et obtenir des solutions globales aux problèmes environnementaux, qui débordent les frontières.

Les verts

Depuis, des partis politiques importants se sont constitués (Les Verts), qui participent aux gouvernements de majorité au pouvoir en Allemagne, en France ou au Parlement européen, par exemple. L'idéologie politique s'appuie indiscutablement sur des arguments scientifiques convaincants, eu égard au développement durable et à notre survie sur la petite planète bleue si fragile où nous sommes isolés.

L’or sauvage

L'écologie s'est même alliée à l'économie marchande au nom de l'or sauvage. On a pris conscience de la richesse des espèces menacées, exploitées à court terme par les braconniers, - l'homo economicus est le plus grand prédateur de la nature et de ses espèces protégées - mais qui constituent à plus long terme des sources de profits essentielles au développement économique de plusieurs pays pauvres, notamment grâce aux retombées du tourisme. Une convention a été signée à Washington en 1973 pour tenter de contrôler la situation et éviter que tourisme égale terrorisme dans les milieux naturels: c'est la CITES - Convention sur le commerce international des espèces de la faune et de la flore sauvages menacées d'extinction).

Des associations de défense

La nature c'est vital (même pour l'économie). Quand on sait qu'un seul lion rapporte 162 000 francs par an à un pays comme le Kenya, on mesure mieux les risques économiques d'une altération des milieux naturels… rappelle Luc Hoffmann, chercheur en biologie et l'un des fondateurs historiques de l'organisation écologiste WWF (L'Expansion, 1999). Le World Wide Fund for Nature ne comptait pas moins de 4,7 millions d'adhérents de 96 pays en 1999, auxquels s'ajoutent les millions d'adhérents des autres organisations telles que la BirdLife International, la société Audubon, Greenpeace, la Fondation internationale pour la sauvegarde de la faune sauvage, l'Union internationale de conservation de la nature, l'Association de protection des animaux sauvages, la Ligue de protection des oiseaux, etc. Ces organismes rassemblent ainsi au moins une dizaine de millions de fidèles de la Nature! Les institutions internationales ont établi à 100 milliards de francs le chiffre d'affaires annuel du commerce d'espèces sauvages de la faune et de la flore. C'est sans compter, bien sûr l'éco-tourisme et l'économie des parcs, jardins, fleurs, zoos, animaux d'appartement et la production des documentaires, livres, magazines et objets de substitution décorative. C'est donc à coup sûr à plusieurs milliards de milliards qu'on pourrait chiffrer l'importance du mythe de la nature absente dans le monde actuel ! Et cela sans compter l'économie qui repose sur la biodiversité. La conservation de la biodiversité est progressivement devenue au cours des deux dernières décennies un objectif majeur pour les responsables politiques des principales nations du monde et pour ceux des organisations internationales. Cela résulte certes d'une large diffusion par les médias de l'ampleur des destructions actuelles, mais sans doute plus encore des pertes économiques considérables que constitue la disparition de nombreuses espèces végétales ou animales, par suite de leurs extraordinaires potentialités pour l'agriculture, l’élevage ou l'industrie (Le Grand Massacre, François Ramade, 1998).

Éco-catastrophisme

Les périls que nous font courir les aliments industriels du bétail, et qui se traduisent par la tremblante des moutons, les vaches folles, les hormones et les antibiotiques dans la viande de bétail, la contamination par la dioxine de la volaille, et par le mercure ou la pollution des poissons et fruits de mer que nous consommons, la contamination de l'air que nous respirons, les dangers des matériaux d'isolation que nous utilisons dans nos maisons, la manipulation transgénique de nos céréales alimentaires de base, la pollutions des nappes phréatiques où nous puisons notre eau de source: voilà de quoi nous inquiéter en effet et réactiver le mythe de la nature originelle que nous détruisons avec une dangereuse insouciance. C'est ce que nous disent les éco-catastrophistes, à la manière de Paul Ehrlich, l'un des fondateurs les plus connus de l'idéologie écologique, qui nous annonce la destruction inéluctable de notre planète en raison d'une démographie galopante, créant un degré extrême de pollution, des famines généralisées et la disparition des espèces vivantes. Le non-respect de la Nature sera sanctionné par la peine de mort. Le pari de Ehrlich, fait en 1980, et son discours ont sans doute été contredits par les faits, comme Julian Simon s'est plu à le démontrer (The Ultimate Ressource, 1996). Il y a beaucoup de peur (salutaire) dans le discours écologiste, beaucoup de rêves politiques libertaires et d'analyses scientifiques conséquentes, mais aussi beaucoup de démonstrations partielles, non corroborées par des faits vérifiables; et les rectificatifs réglementaires, scientifiques apportés aux dangers les plus menaçants ont permis jusqu'à présent un certain contrôle de la situation, voire des corrections majeures et des progrès dans la qualité de notre environnement.

Une révolte vertueuse

Beaucoup des nuances qu'il convient d'apporter à cette révolte vertueuse, tiennent à l'apport de la technologie elle-même pour détecter les effets négatifs de la pollution, les mesurer et les combattre, souvent avec un succès assez rapide et convainquant. Les scientifiques nous disent même, en 1999, que le menaçant trou dans l'ozone de notre atmosphère terrestre serait en régression, suite aux mesures prises par les gouvernements pour réduire la pollution industrielle et automobile. À tout le moins, le catastrophisme relève clairement de l'imaginaire mythique.

 

La gauche défend la Nature

Ce sont les militants de gauche qui sont aussi devenus souvent des militants écologistes. La carrière typique d'un Roger Fischer, militant de Mai 68, puis militant écologiste radical, ou d'un Daniel Cohn-Bendit, animateur provocateur de Mai 68 à Paris, puis leader des Verts en Allemagne et chef de file écologiste aux élections européennes de 1999, ne le démentiront pas. Le gauchisme et l'écologisme relèvent finalement du même mythe: la nature et l'homme sont également exploités par le même État capitaliste, armé de technologies et d'institutions assurant son pouvoir et le profit de la classe dominante par la force.

Le retour à des lois politiques naturelles?

Le concept politique de convivialité appelle un retour à des lois naturelles pour régir la société humaine. Le manifeste du Parti Écologie 2000 évoque un nouveau contrat social à la manière de Jean-Jacques Rousseau, ardent défenseur lui aussi de la bonté et de la sagesse originelle de la nature, corrompue par la civilisation. La destruction de la Nature résulte en une déshumanisation. L'homme est partie intégrante du rêve d'un retour à la nature; et c'est donc la même lutte politique qui sauvera du même élan et par la même révolution la nature et l'homme. Et c'est ainsi que beaucoup d'intellectuels européens sont passés entre 1960 et 1990 du marxisme au gauchisme, puis à l'écologisme, au fil des utopies politiques.

Le drame familial

Tous les grands rêves renvoient à l'essentiel, à des valeurs et à des désirs fondamentaux. L'analyse des manifestes des mouvements gauchistes-écologiques, nous révèle une vision, une nostalgie d'un état de nature perdu, qui fait souvent penser à une vision archaïque, mais dont la lutte courageuse a touché l'opinion publique, créant une véritable efficacité politique

La trame d'un drame familial symbolique sous-tend le discours gauchiste-écologique. On y décèle, au premier degré, la douleur d'un enfant, face au conflit du couple Père - Mère. L'enfant prend parti contre le Père, identifié à l'État menaçant, exploiteur, armé de sa violence technologique et institutionnelle, en faveur de la Mère, victime innocente, identifiée à la Nature violée. Les fils - gauchistes et écologistes - se révoltent donc contre le père, l'État, dénoncent le meurtre symbolique et veulent sauver la mère, la Nature, contre ces mauvais traitements qui lui sont infligés. Il se sent menacé lui-même par le pouvoir du Père, car il se sent solidaire - partie intégrante - de la nature. Il revendique la restauration de l'ordre naturel, l'ordre de la mère, contre la violence de l'ordre paternel, celui de l'État.

Rétro-progrès

Le mythe a suscité à travers l'histoire bien des mouvements réactionnaires ou de frilosité, déjà à l'époque de l'apparition des machines industrielles créatrices de chômage, ou des chemins de fer qui allaient faire mourir les troupeaux de vaches dans les champs qu'ils traversaient. On parle alors de militants du "rétro-progrès". Le progrès est derrière nous et il faut revenir à l'époque d'un certain âge d'or de la nature. À partir des années 65 et pour une dizaine d'années - jusqu'au choc pétrolier qui a suscité le retour au principe de réalité, le rétro-progrès a eu beaucoup de succès. On parlait comme d'un but, d'une croissance économique zéro (Halte à la croissance? Rapport du Club de Rome), le mouvement hyppie californien (small is beautifull) développait une idéologie de retour aux valeurs de la nature, du corps, de la liberté sexuelle, de l'artisanat, de l'autosuffisance économique des communes. Le mexicain Ivan Illich dénonçait la répression des institutions scolaires (Une société sans école, 1971), médicales (Némésis médicale, 1975) et du travail (Le chômage créateur, 1977), pour restaurer la responsabilité personnelle et les petits groupes communautaires , à l'échelle humaine. Après le rapport de l’équipe Meadows du MIT (The Limits to growth, 1972), le fameux Rapport américain de près de 800 pages publié en 1980 sous le titre Global 2000 annonçait les dangers croissants de précarité pour l'espèce humaine, si les tendances actuelles se maintiennent.

Green-Peace

Le mouvement Green Peace est devenu le symbole international de la lutte organisée contre les États et les industriels, chaque fois qu'ils se font complices de la destruction de la planète. On voit bien le radicalisme politique où la logique de situation et la puissance organisée des pollueurs a entraîné Green Peace. Le mouvement puise lui aussi sa force de conviction internationale - et quelle force! - et sa légitimité dans le mythe de la nature originelle, qu'il faut sauver. Et ce sont souvent les mêmes militants qui adhèrent à Green Peace et à Amnisty International, deux institutions internationales majeures et, pourrait-on dire jumelles dédiées à la lutte contre la violence et l'exploitation faites aux hommes et à la nature, dans ce qu’on pourrait appeler l’histoire humaine de la nature , selon l’expression de Serge Moscovici en 1968, qui dénonçait une société contre-nature (1972).

John Cage et le Power Flower

Plusieurs mouvements culturels et politiques se rejoignent sur cette thématique de la redécouverte panthéiste ou radicale de la nature, en optant moins pour sa vulnérabilité que pour sa force créatrice bénéfique. Le musicien John Cage, héritier américain du mouvement Fluxus, du Black Mountain College et du Power Flower, disciple de Thoreau - adversaire déclaré de la civilisation -, admirateur de Buckminster Fuller, a choisi de se rallier à une philosophie panthéiste :  L’aspect de la nature dont nous avons aujourd’hui la notion – et cette notion est presque pénible – est que nous, en tant qu’espèce humaine, nous avons mis la nature en danger. Nous avons agi contre elle, nous nous sommes insurgés contre son existence. Alors, notre souci aujourd’hui doit être de la réinstaller dans ce qu’elle est. Et la nature n’est pas une séparation de l’eau et de l’air, du ciel et de la terre, etc., mais un ‘travail ensemble’, un ‘jeu ensemble’, de ces éléments. C’est ce que nous appelons écologie. La musique telle que je la conçois est écologique. On pourrait aller plus loin et dire : elle EST écologie .  Il faut faire du monde entier une musique… Une musique qui permette d’habiter le monde . (Pour les oiseaux, 1976).

Le naturalisme intégral

Le naturalisme intégral dont Pierre Restany a publié le manifeste artistique à la suite du choc émotionnel d'une découverte de la Haute-Amazonie en 1978, réactive la source d’inspiration d'une nature originelle, et redéfinit son rôle dans la civilisation urbaine contemporaine :  Le Manifeste du Rio Negro rédigé en pleine forêt se réfère à un naturalisme intégral, discipline fondamentale de la pensée et méthode de recharge affective de la sensibilité, une réponse objective, synthétique, planétaire aux questions que l’art se pose sur son existence et sa fonction; une clé pour essayer de mieux voir les choses dans le chaos conceptuel présent, pour tenter d’apporter positivement le double bilan d’un siècle et bilan d’un millénaire, une redéfinition, enfin, du rapport nature-culture, à la lumière des cultures marginales en quête de leur propre identité . De cette nature, nous voulons croire à nouveau, à raison de son inaccessibilité, qu'elle est originellement une source de connaissance, d’énergie, d’émotion, de sensibilité puissante et salvatrice (création, séduction, refuge) comme une mère.

 

La divinité inconsciente de la Nature

Quelqu'un demandait: Les Grecs croyaient-ils vraiment à leurs dieux? Aujourd'hui, il est sûr que nous croyons encore dans notre inconscient à la divinité de la Nature, figure protectrice de notre Olympe contemporain, déesse de la vie, de la sagesse et du bonheur, déesse apaisante du repos et de la permanence, compensatrice nécessaire au rythme social agressif de la vie urbaine contemporaine. À preuve: ceux qui nous la vendent le disent explicitement, et le commerce va bien.

Il y a loin, de la nature redoutable et agressive que connaissent les pêcheurs pris par les tempêtes, ou les paysans qui lui arrachent leurs pommes de terre, sans parler des catastrophes naturelles, à ce mythe urbain de la nature salvatrice.

La popularité des explorateurs et aventuriers de la nature est encore là pour nous le dire, qu'il s'agisse du monde du silence du Commandant Cousteau nous révélant les fonds sous-marins inconnus, ou plus récemment l’explorateur québécois Bernard Voyer, qui s’aventure en marcheur jusqu'au pôle nord, puis jusqu'au pôle sud, avant de conquérir les sommets de l'Everest et de tant d’autres lieux extrêmes de la nature. Il reprendra peut-être le chemin des fonds sous-marins à son tour, pour marquer les quatre points cardinaux de son exploration jusqu'au-boutiste de la nature et des limites physiques de son propre corps. Ces aventuriers sont aussi des conteurs-nés, comme les anciens coureurs des bois, comme les grands navigateurs, pour raconter aux autres les merveilles qu'ils sont seuls à avoir vues et les épreuves qu'ils ont endurées dans la solitude.

Documentaires émerveillés d’une " autre planète " disparue

La multiplication des documentaires animaliers à la télévision sacrifie aussi à cet art de la narration familière. On nous y parle en effet de la nature originelle, puissante, merveilleuse et inaccessible; on nous montre au cinéma ou à la télévision des lieux où nous ne pourrons jamais aller, des animaux que nous n'aurons jamais la chance de voir, même en nous promenant en forêt en fin de semaine…

On nous y montre les merveilles de la planète perdue de nos origines.

Le cinéma Omnimax, des films documentaires, des installations virtuelles en trois dimensions d'artistes contemporains, nous font pénétrer dans des images de la nature, un peu conventionnelles, comme des cartes postales ou des icônes, ou comme des peintures du Douanier Rousseau, plus nature que la nature, condensant des signes symboliques, tels des gros papillons multicolores dans des jardins de fleurs paradisiaques, des prises de vue macro, où des insectes géants (Microcosmos, un film de 1996) évoluent dans des forêts d'herbes hautes comme trois étages, des tanières, où nous nous asseyons confortablement parmi une portée de jeunes loups, des fourmilières sur écran géant où nous nous promenons pour aller saluer la reine, etc.

Une célébration de la nature

La célébration de la nature, sous toutes les formes, alimentaire, médicale, culturelle, artistique, télévisuelle, politique, touristique, immobilière et l'hyper-naturalisme des images stéréotypées que nous en propose le discours social, ne sauraient tromper: plus la nature est absente de notre environnement urbain, plus le mythe en est renforcé et décliné sous toutes les formes possibles.

Plus vrai que nature

L'absence de la nature, qu'elle suscite de la nostalgie pour les uns, ou une aspiration à son dépassement par l'homme pour les autres, se traduit aussi par l'exagération de son expression ou par sa parodie.

Du côté expressionniste, le mouvement remonte aux tableaux de Claude Monet ou de Van Gogh, avant même qu'apparaisse le mouvement expressionniste, les fauvistes ou les peintres du Blaue Reiter allemand. La peinture chromo, aux couleurs et aux thèmes forcés, stéréotypés, genre biche au bord d'un lac de montagne avec coucher de soleil rougeoyant, ou avec brume au soleil levant, a donné lieu à une inflation de cartes postales et tableaux qui font penser à des ex-voto. Le forcing peut prendre aussi la forme de paysages réels peints ou sculptés in situ, ou d'interventions de type land art, à échelle grandiose, de champs d'éclairs grâce à un dispositif de 400 mats d'acier inoxydable (le magnifique Lightning field de Walter de Maria au Nouveau Mexique), ou d'interventions écologistes nostalgiques comme celles de l'argentin Uriburu, peignant des paysages urbains ou des animaux de zoo en vert ou colorant réellement en vert les canaux de Venise avec de la fluorescéine.

Para-naturaliste

La parodie s'exprime à son extrême avec l'artiste français Louis Bec, qui fonde au début des années 70 l'Institut scientifique de recherche paranaturaliste, l'I.S.R.P. Il conçoit des animaux dont les fonctions vitales, de respiration, communication, alimentation, reproduction, etc. sont savamment détaillées selon le jargon et les planches anatomiques scientifiques usuelles, mais qui répondent à des paramètres de vie symétriquement opposés à ceux que nous connaissons, où le souffre, par exemple, (Sulfobiomologie) joue le rôle de l'oxygène dans la vraie vie. Il faut avoir entendu Louis Bec prononcer une conférence paranaturaliste du plus grand sérieux, avoir vu ses animaux évoluer dans du souffre, ou ses animaux marins fabuleux se déplacer sur un écran d'ordinateur, pour ressentir toute la force créatrice du mythe de la nature derrière la parodie de l'artiste zoosystémicien, selon sa propre expression.

On ne saurait résister à la tentation de citer un extrait d'une conférence du Pr Louis Bec, au Festival d'Avignon en 1984, sur la modélisation upokrimenologique, où il conjugue des activités fabricatrices, déclamatoires, symboliques, fantasmatiques, gesticulatoires, testiculatoires, avec des activités logiques, rationnelles, axiomatisables, etc. Il ajoute: Je taxidermise des concepts. Nous étudions le Mignumite Horospecie St Ludovicus Avenionis. (…) C'est un Upokrinoméne de belle taille dont les premiers éléments de taxinomie proximaire le situent dans un site instable entre les glyptenchymiens, les ellitonniens, les uposopholes, les prokones et les omoîoaktones. Des études de zoosémiotiques il ressort que c'est un organisme sémaphorique, bioluminophore, produisant des iconéphites (nuages d'images).

Le bleu Klein

Une autre démarche, celle d'Yves Klein, tentait de saisir l'immatérialité quasi-transcendantale de la nature, à travers des expressions du vide, de l'air, de l'énergie, du feu, de l'or, du bleu du ciel, des monochromes et traces anthropométriques, qui se présentent comme autant d'images et de gestes quasi religieux d'initiation à l'essence même de l'univers, ou à la sublimation de la nature. Comme le rappelle Pierre Restany, les quatre éléments premiers de la nature sont la matière même du langage artistique d'Yves Klein.

La présence des thèmes de la nature est aussi forte dans l'art moderne et contemporain, qu'a pu l'être l'image de Dieu dans l'art des siècles qui s'en éloignaient à partir de la Renaissance italienne.

La pensée sauvage

L’anthropologie n’est pas en reste. Claude Lévi-Strauss, dans La Pensée sauvage (1962), tente de retrouver la pensée à l’état sauvage, qu’il associe aux formes animales, végétales et minérales. Il espère y retrouver la logique même du réel, consubstantielle à la logique de la pensée sauvage, puisque selon lui l’esprit humain est partie intégrante de la nature. Sans ce substrat universel de la pensée sauvage, présente à travers la diversité des langues et des cultures, Lévi-Strauss ne croit pas qu’on puisse expliquer la certaine adéquation entre le langage et le réel, entre notre logique et celle du réel, qui nous donnent, selon lui, prise sur le monde. Cette quintessence sauvage, c'est le corollaire même, évidemment, de l’anthropologie structuraliste. Il fait penser, en termes naturalistes, au platonisme, aux idées des choses, substrats des simulacres de choses réelles, dans la caverne platonicienne. Alternative à l'idéalisme philosophique, ce recours à la nature et aux sciences naturelles se présente plus humblement que l'idéalisme philosophique Il entraîne pourtant le plus souvent l’esprit humain vers la même ambition imaginaire d’accéder à l'essence des choses et à l’universalisme qui en découle.

Pour Lévi-Strauss, la nature, inclurait donc la pensée, dite alors  sauvage , et obéirait à des lois universelles. Il est alors facile de déduire avec le structuralisme, qu'on y découvre une structure sociale et linguistique universelle.

Le mythe lévi-straussien

Sauf que le concept même de pensée sauvage relève du mythe de la nature et malgré tout l’appareillage de connaissances érudites de Lévi-Strauss, l’histoire et la sociologie de la connaissance nous montrent que l’image de la nature varie radicalement avec les cultures, les époques et les sociétés, que chaque culture est une cosmogonie, et que l’idée même de sauvagerie est un fantasme intellectuel, qui appartient à une histoire occidentale et urbaine, ce qui la relativise absolument.

Nous retiendrons surtout de cette curiosité intellectuelle parisienne le recours épistémologique au mythe de la nature, qui est fréquent dans le rationalisme occidental, même s'il y apparaît le plus souvent de façon implicite. Les notions même de bon sens, d'évidence, de lumière et d'obscurité, d'approfondissement, de lois naturelles, de sagesse de la nature, les analogies organicistes, vitalistes, voire physiques (la force des choses, le poids des idées, la causalité, la mathématique de la nature et de l'univers, etc.) en sont autant d'exemples qu'on pourrait multiplier à l'infini en analysant l'étymologie de nos concepts rationalistes. La fantaisie épistémologique de Lévi-Strauss a le mérite de l'expliciter totalement. Nous sommes face à un certain réalisme de l'idéalisme, si je puis dire. Pour Platon, il n'y a pas nécessairement de ressemblance entre l'idée de chien et son simulacre réel.

Un naturalisme ontologique

La notion de pensée sauvage de Lévi-Strauss recherche au contraire, présuppose une sorte d'authenticité ontologique de la logique, d'ancrage des idées des choses dans le réel même. Il passe du symbolisme au réalisme, promeut le naturalisme de la pensée, partie intégrante de la Nature, qui devient de facto le substrat réel de la pensée. Autrement dit, le monde des idées, l'eidos de Platon n'est autre que la Nature en soi pour Lévi-Strauss. Kant avait établi dans la Critique de la raison pure une distance insurmontable entre les noumènes (l'en-soi) et les phénomènes que nous percevons et que nous pensons. Lévi-Strauss est un platonicien qui a lu Kant, mais qui est tenté au point d'y succomber par le rétablissement du lien de ressemblance, de production, entre noumènes (la Nature) et phénomènes. Ils sont consubstantiels, ils sont de même nature. Nous sommes loin d'un Nelson Goodman, qui écrivait: Une image, pour représenter un objet, doit en être un symbole, valoir pour lui, y faire référence. Mais aucun degré de ressemblance ne suffit à établir le rapport requis de référence (…) Presque tout peut valoir pour presque n'importe quoi d'autre (Languages of Art, 1968). Il est très audacieux, pour ne pas dire étonnamment naïf de croire à un réalisme des idées et de la logique, plutôt que de s'en tenir plus humblement à un symbolisme des structures logiques et de notre représentation du monde. L'anthropologue structuraliste et mathématicien du réel, après moult détours savants et figures académiques sophistiquées, tente de nous entraîner avec lui, au terme de son oeuvre, dans la logique de la pensée primitive. Il est touchant, mais peu convainquant de découvrir que le désir lévi-straussien renoue avec le primitivisme qui l'a fasciné, et qui présuppose précisément dans beaucoup de cas que l'objet fétiche soit la réalité même qu'il représente. Enfoncer des aiguilles dans une poupée atteindra la personne même que représente cette amulette. Agiter l'eau, c'est faire tomber la pluie. Appeler l'esprit, c'est le rendre présent. Il ne peut refuser d'être là, car le mot qui le désigne lui est consubstantiel. La pensée sauvage inventée et promue après tant d'années de recherche anthropologique par Lévi-Strauss, n'est autre que… la pensée primitive, ou la pensée magique.

Le retour du primitivisme

 

Tandis que les sociétés se fragmentent et que le sens de notre aventure humaine se brouille, l’homme cherche éventuellement un retour aux sources. Le succès de masse d’une grande série télévisée américaine comme Survivor en témoigne, comme aussi une certaine nostalgie primitive dans les rituels de danse, dans la musique ou dans la généralisation du tatouage du corps chez les jeunes. Les phénomènes tribaux de bandes, y compris les bandes criminalisées qui se veulent hors la loi, ces nouveaux sauvages de la société urbaine, tels ces jeunes qui jouent les prédateurs dans les rues de Rio, ces pulsions de violence armée fréquentes chez des groupes intégristes américains, tout aussi bien, et de façon plus pacifiste que la mode de l’éco-tourisme léger ou extrême sont autant de symptômes d’une rébellion contre la civilisation trop policée, au nom d’une nature brute ou primitive plus authentique.

Certains parlent aussi de retour à une mentalité tribale de survie identitaire, à l’opposé des grands regroupements politiques et économiques, qui tendent aujourd’hui à dominer le monde.

La nature selon la science-fiction

D’une manière aussi forte, par l’évocation de sa perte, la littérature de science-fiction redonne aussi à la nature une valeur symbolique puissante.

Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley évoque un rejet radical de la nature, dans son symbole le plus significatif : la conception in vitro de la vie dans une société à venir où la naissance naturelle des enfants serait interdite et déconsidérée comme un archaïsme vulgaire. Symétriquement, la société actuelle n’a-t-elle pas déjà pris toutes les mesures réglementaires, rituelles et scénographiques, pour nous épargner la vue de la mort, quand nos proches " nous quittent " et effacer l'idée même de la mort de nos consciences?

Soleil vert

Un film de science-fiction des années 70 dénonçait déjà cet exil de la nature: au moment de mourir, à la date décidée pour chacun par le Grand Conseil - la mort naturelle étant un archaïsme interdit depuis longtemps -, l'individu était conduit dans une sorte de salon funéraire, où on l'invitait à choisir un décor audio-visuel dans le catalogue du service public des pompes funèbres. C'est là qu'il pouvait enfin jouir d'un repos bien mérité, après une vie d'esclave travailleur, et s'allonger pour boire le poison fatal. Il mourait donc en découvrant sur grand écran, avec ravissement, un paysage de forêts, avec ruisseau et chevreuils. Cet univers naturel de carte postale, lui était présenté comme une vision du paradis qui l'attendait dans l'au-delà, les habitants de cette mégapole souterraine du futur n'ayant jamais rien vu d'autre que leur lieu de travail, coupé de toute nature; et cette vision accordée comme un privilège initiatique de préparation à la mort, constituait un plaisir suprême, pour celui qui, aussitôt mort, serait entraîné sur un tapis roulant et recyclé en plaquettes nutritionnelles pour les vivants ignorant l'infâme secret de fabrication de leur nourriture (Soleil vert, un film de 1973, États-Unis, réalisé par Richard Fleischer, d’après le roman de Harry Harrisson, Make room! Make room!).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14 – PENSÉE MAGIQUE ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Un 2 s’est égaré dans la série des 1 et des 0.

Alain Turing

Les premières machines à calculer - les bouliers - datent des Chinois, sans doute. Leibniz, parmi tant d'autres en imagina aussi. Mais on doit au mathématicien britannique Alan Turing, dès 1936, la première idée d'une machine à traiter non seulement des nombres, mais aussi de l'information l'Automatic Computing Engine, conçu comme un cerveau artificiel.

En 1940 John von Neumann conçoit les principes selon lesquels il concevra, à Philadelphie, l'ENIAC, un ordinateur qui remplissait une pièce entière, et qui est la base de l’informatique que nous connaissons. La publication par Norbert Wiener en 1948 de Cybernetics généralise les fondements théoriques d'une logique mathématique opérationnelle, et aborde les notions plus complexes de rétro-action et de circularité, de manipulation du monde par l'information, de but programmé ou téléologie, et donc envisage une globalité de la vision informatique. L'histoire extraordinaire du développement de l'informatique, de ses accélérations, paradoxes et illusions a été abondamment écrite.

Karel Capek

L'idée de robots, qui fait suite au merveilleux des malins génies, comme à l'odieux de l'esclavagisme, s'est davantage concrétisée avec la pièce de théâtre du tchèque Karel Capek RUR, qui dans les années 20 a inventé ces androïdes dévoués au travail. Depuis, les apprentis-sorciers que sont les hommes ont imaginé des robots dotés d'une intelligence artificielle capable éventuellement de devenir autonomes, voire plus puissants que les hommes. L'idée a pris une force, qui tourne au mythe de la surpuissance humaine, ou du cauchemar de la surpuissance informatique.

L'intelligence artificielle était née: "Si l'homme devenait une mécanique, il fallait bien, par un retour nécessaire à l'équilibre du monde, qu'une autre mécanique fabriquât… de l'âme (" Le Surmâle, Alfred Jarry).

 

 

 

Deep Blue

Le concept date des années 50 et il a conquis ses lettres de noblesses avec la victoire d'un ordinateur IBM contre le champion mondial du jeu d'échecs (Deep Blue versus Garry Kasparov, 1997).

Entre temps, d'innombrables fantasmes ont eu cours à propos de la puissance des ordinateurs. En 1968, dans le film de Stanley Kubrick 2001, Odyssée de l'espace, mis en scène par Arthur C. Clarke, le personnage central est l'ordinateur pensant Hall 9000, qui mène l'action et qui devient psychotique à la suite d’un détournement de la programmation. Depuis, les ordinateurs qu'on a appelé de la cinquième génération, dans les années 70, deviennent dans l'esprit de plusieurs gourous et prophètes de l'époque, de véritables serviteurs et domestiques pour l'être humain, pour faire son lit, la cuisine, le ménage, lui tenir compagnie, le conseiller, lui lire un livre, etc.

Et l’an 2001, c’est maintenant…

Marvin Minsky

L'un des premiers penseurs de l'intelligence artificielle, Marvin Minsky, prédisait que l'ordinateur allait devenir capable d'apprendre par lui-même et que sa puissance de pensée serait illimitée!

Pourtant, comment peut-on imaginer que le cerveau humain, qui ne sait quasaiment rien de ses propres modes de pensée, pour qui le cerveau lui-même demeure un continent mystérieux, puisse concevoir une machine à penser qui serait d'une telle puissance? Ce qui est plus évident, c'est le rêve de puissance qui inspire l'être humain, à partir de quelques résultats de l'informatique, aussi extraordinaires que partiels. Les fantasmes suscités par l'accélération de la puissance de l'informatique ont été encore plus rapides et prometteurs que l'informatique elle-même. On pourrait dire que la technologie informatique va plus vite que nos idées, mais moins vite que notre imaginaire.

Des ordinateurs plus puissants que l’esprit humain en 2020…

La pensée magique deRay Kurzweil, un restless genius, selon le Wall Street Journal, qui avait déjà publié The Age of Intelligent Machines, nous donne toute la mesure de l'imaginaire qu'un esprit inventif peut investir dans le projet de l'intelligence artificielle. Son livre, intitulé The Age of Spiritual Machines, avec le sur-titre when computers exceed human intelligence, (1999), franchit une étape de plus, basée sur la constatation de l'accélération exponentielle de la technologie informatique. Il rappelle que la vitesse des ordinateurs doublait tous les 3 ans au début, puis tous les 2 ans dans les années 60 et maintenant tous les 18 mois, de sorte que les ordinateurs atteindront la vitesse et la puissance de l'esprit humain en 2020. A partir de ce stade, il faut prévoir que les ordinateurs auront le sens de l'humour, exprimeront leurs propres opinions, leurs émotions, leurs volontés et démontreront les mêmes qualités que la pensée humaine. Ils auront donc chacun leur propre personnalité et leurs propres buts et projets. L'ordinateur pourra vous dire, par exemple: je me sens seul et je m'ennuie; s'il te plaît, tiens-moi compagnie.

Ray Kurzweil rappelle la loi émise par Gordon Moore, l'inventeur du circuit intégré et président de la société Intel, qui stipulait en 1965 que la surface d'un transistor diminuait de moitié tous les 12 mois. De là est née la spectaculaire miniaturisation des transistors, qui en 2020 seront de la taille de quelques atomes.

Puces photoniques, transistors atomiques, puits quantiques, ordinateurs moléculaires et chimiques

Et il est vrai que les puces photoniques devraient permettre une miniaturisation extrême des microprocesseurs.

Mieux: on construit déjà, de fait, avant la fin du siècle, des transistors de la taille de quelques dizaines d'atomes. En utilisant les rayons X, on parvient à photo lithographier des microprocesseurs sur silicium d'une extrême finesse, intégrant des millions, et bientôt des milliards de transistors. Et des chercheurs de l'Université d'Indiana nous annoncent que grâce à la technique des puits quantiques, l'ordinateur quantique, qui combine le 1 et le 0 du langage binaire en qubits, pourra accomplir, en utilisant la lumière, les opérations demandées, en déplaçant non pas des milliers d'électrons, mais seulement quelques-uns, rendant ainsi les calculs infiniment plus rapides.

Plusieurs chercheurs de Hewlett Packard travaillent sur des micro-processeurs chimiques, des circuits futuristes qui amélioreront de 1000% les performances des processus actuels (New-York Times, 1999).

Les chercheurs travaillent aussi sur des ordinateurs moléculaires, voire exploitent les capacités informationnelles et combinatoires remarquables des gènes de l'ADN, en utilisant des impulsions chimiques.

On peut imaginer alors des ordinateurs offrant non seulement d'extraordinaires vitesse et puissance de calcul, mais aussi capables de fonctionner entièrement en interface vocal, et de gérer de façon immédiate de lourds fichiers multimédia de séquences vidéo et son.

 

 

 

 

Blue Gene

En outre, fin 1999, IBM a annoncé qu’il travaillait à un nouvel ordinateur, Blue Gene, d’une puissance 1000 fois supérieure à celle du Deep Blue victorieux de Garry Kasparov. Cet ordinateur sera capable de traiter un million de milliards d’opérations à la seconde – avec un million de processeurs capables d’effectuer chacun un milliard d’opérations/secondes. Et cela lui permettra de simuler la formation des protéines dans le corps humain. Le but? Atteindre la vitesse du métabolisme humain, pour mieux en percer les secrets et contribuer à guérir plusieurs maladies. Un jour, vous entrerez dans un cabinet médical, un ordinateur analysera un échantillon de votre tissu humain, déterminera la cause de votre maladie et prescrira instantanément le traitement le mieux adapté à votre combinaison génétique individuelle, a annoncé, selon l’AFP, un haut responsable d’IBM. Cet ordinateur, prévu pour 2005, occupera 80 mètres carrés sur 2 mètres de hauteur.

La loi magique de l’accélération exponentielle du temps

L'audace de Ray Kurzweil consiste à établir une comparaison entre le rythme de l'évolution de la vie et celui de l'informatique. De cet amalgame fantaisiste, il déduit rien de moins que The Law of Time and Chaos, puis The Law of Accelerating Returns as Applied to an Evolutionnary Process. Il lui est facile alors d'affirmer que l'Évolution construit elle-même son propre ordre et le renforce de façon exponentielle, d'où il déduit l'évidence de l'Accélération Exponentielle du Temps.

Une fois énoncées ces grandes lois basées arithmétiquement sur la confusion entre les processus vitaux et sociaux, et sur l'extrapolation de quelques chiffres, spectaculaires il est vrai, de l'industrie informatique, il ne fait plus de doute pour Ray Kurzweil, et pour beaucoup d'américains, si j'en juge par les éloges que lui accordent les journaux et les chiffres de vente de ses livres, que l'année 2020 sera historique. Elle sera l'année où les ordinateurs égaleront l'intelligence humaine, ce qui signifie évidemment qu'ils la dépasseront à vitesse accélérée exponentielle à partir de cette date prodigieuse.

Ray Kurzweil ne craint pas d'affirmer que l'Évolution réussira à contourner la limite de la capacité humaine des réseaux de neurones cervicaux, en créant habilement des êtres humains capables d'inventer une technologie un million de fois plus rapide que les neurones des mammifères, constitués à partir du carbone, et jugés extrêmement lents en comparaison de leur équivalent électronique, infiniment plus flexible et rapide.

Les ordinateurs vivants

De leur côté, selon un scénario inverse, des chercheurs de l'Institute for Neuronal Computation, ou de l'Institute for Non-linear Science, de l'Université de Californie à San Diego travaillent sur les limites des logiques informatiques.

D’autres, de l’université de Californie du sud depuis 19994, puis de l’université du Wisconsin, à Madison, travaillent sur des ordinateurs à ADN (Nature, 2000). Ils se basent sur le fait que l’AND fonctionne selon un langage à quatre termes, donc plus complexe que le langage binaire informatique.

William Ditto, chef du Applied Chaos Lab de l'Université de Georgie à Atlanta, nous propose, avec quelques autres, le neuro-computer ou living computer, intégrant aux puces informatiques des neurones vivants, empruntés à des sangsues. Il estime en effet que le meilleur espoir pour dépasser les limites de l'informatique actuelle consiste en un système hybride, mêlant le vivant et l'artificiel. Cela lui permet d'instaurer une dynamique non-linéaire, embrassant la problématique du chaos, que les systèmes binaires ne peuvent traiter. Il combine en effet les modes d'excitation par l'ordinateur des tissus vivants, notamment du cœur et du cerveau avec des oscillateurs non-linéaires, qui constituent selon lui des modèles d'intelligence et de manipulation des systèmes biologiques. Il espère ainsi parvenir à une puissance de calcul et de prise en compte de la complexité des phénomènes réels, voire de la logique floue, infiniment plus grande que ce que peuvent proposer les modèles électroniques linéaires et binaires. Pour William Ditto, il y a des calculs que l’ordinateur fait mieux et plus vite que le cerveau humain, et des combinatoires logiques que le cerveau humain fait mieux que l’ordinateur. Une synthèse des deux, de l’esprit géométrique et de l’esprit de finesse, avec des neurones et des microprocesseurs binaires, devrait permettre d’atteindre une puissance de calcul et d’intelligence inégalée. L'ambition est grande: Les ordinateurs ordinaires nécessitent constamment une information absolument correcte pour donner la bonne réponse. Nous espérons que les ordinateurs biologiques seront capables de livrer la bonne réponse, même à partir d'une information partielle, en complétant par eux-mêmes les informations manquantes (1999). Actuellement il ne réussit encore qu'à gérer des additions, mais il espère ainsi créer une nouvelle génération d'ordinateurs, les leech-ulators, capables de penser par eux-mêmes, du fait que les neurones vivants sont capables de constituer d'eux-mêmes leurs propres connexions, ce dont est incapable l'informatique. Là résiderait toute la différence entre la puissance du vivant et la limite de l'artificiel.

 

Le vivant et l’artificiel

Le plus étonnant est que, d'un côté, William Ditto s'efforce de dépasser la puissance des ordinateurs binaires grâce à quelques neurones de sangsues, difficiles à maintenir vivants dans la chaleur que dégagent les ordinateurs, tandis que selon Ray Kurzweil, l'être humain, qui dispose de millions de neurones, serait destiné à être supplanté d'ici une génération par des ordinateurs plus rapides. La contradiction est assez forte pour que nous demeurions prudents par rapport à ces prophéties spectaculaires. L'un s'en remet à la puissance de la Nature pour surpasser l'informatique, l'autre jette un regard condescendant sur la Nature, pour affirmer la valeur suprême de la Technologie, qui prendra la relève de la Vie, quand celle-ci aura atteint son Principe de Peter en 2020… afin de poursuivre l'Élan de la Création. Nous évoluons en pleine fantaisie, au nom de la science et de la logique!

Le grand rêve de puissance de l’intelligence artificielle

Le scénario de William Ditto est donc tout l'inverse de celui de Ray Kurzweil, mais le rêve est le même, que ce dernier exprime ainsi:

En effet, en 2019, un ordinateur personnel qui coûte $1,000 aura la même puissance qu'un cerveau humain. En 2029, un ordinateur personnel à $1,000 aura la capacité de 1000 cerveaux humains et on pourra brancher le cerveau humain sur un réseau informatique à large bande, ce qui augmentera considérablement toutes ses facultés et tous ses sens. On débattra alors des droits des ordinateurs à être reconnus comme des êtres libres, car il sera très généralement admis qu'ils sont doués d'une conscience, comme les êtres humains.

En 2099 on ne saura plus faire une distinction claire entre un homme et un ordinateur, la plupart des êtres conscients n'ayant plus de présence physique stable. La population des êtres informatiques aura de beaucoup dépassé en nombre les êtres neuronaux à base de carbone.

D'ailleurs on assistera à une hybridité généralisée entre robots informatiques et êtres humains dotés d'implants informatiques capables d'augmenter énormément leurs facultés naturelles. La question de l'espérance de vie sera obsolète.

L'introduction de la technologie sur la terre n'est donc pas l'affaire individuelle de l'une des multiples espèces vivantes, mais un événement pivot de l'histoire de notre planète.

La plus importante création de l'Évolution - l'intelligence humaine - a permis de créer l'étape suivante de l'évolution de la vie, qui est la technologie. La technologie, à son tour, créera à elle seule la prochaine étape de l'évolution, sans l'intervention de l'homme.

Le fait que cette nouvelle étape ne nécessitera que quelques dizaines de milliers d'années est un autre exemple de l'accélération exponentielle du temps, telle que le veut la Loi du Temps et du Chaos.

( Nous nous sommes efforcés de traduire et de résumer le plus fidèlement possible la vision de Ray Kurzweil avec ses propres termes).

La naïveté de l’intelligence humaine

Il est certes rare de trouver une expression aussi forte, contemporaine et au premier degré de naïveté d'un mythe central de notre temps. Et il est d'autant plus intéressant que, selon la 4e page de couverture de ce livre, Marvin Minsky, professeur au M.I.T., Bill Gates, président de Microsoft, Stevie Wonder, George Gilder, Mike Brown, président de la Bourse NASDAQ et ancien responsable financier de Microsoft font un éloge dithyrambique de l’auteur, le reconnaissant comme le plus clairvoyant futurologue, l'un des esprits les plus innovateurs et pénétrants de notre temps!

Le rêve de puissance de la science et de la technologie

Nous sommes bien loin de l'esprit critique qui préside, selon Bachelard, à l'avancée des sciences, mais bien plutôt face au constat éclatant, que la science et la technologie sont totalement imbriquées, et que la science n'est pas tant recherche de la vérité, que volonté de puissance.

Il est étonnant de constater à quel point les penseurs utopistes de l'informatique, souvent de formation mathématique, peuvent croire que les ordinateurs seront un jour capables d'intégrer toutes les données de la réalité, au point de pouvoir en recombiner, prévoir et transformer tous les paramètres et scénarios d'évolution possible. Le monde n'est pas un simple jeu d'échecs. Le monde n'est pas un livre de mathématique.

Sa complexité est d'autre part reconnue comme de plus en plus inextricable par des chercheurs scientifiques plus modestes et moins naïfs à la fois que Ray Kurzweil.

 

 

Le mythe de l’intelligence artificielle

Le mythe de l'intelligence artificielle supposerait en effet implicitement une capacité de l'informatique à prendre en compte et traiter la totalité de la conscience humaine du monde, sans quoi elle ne saurait prétendre à ce pouvoir de dépassement de la pensée humaine.

Le mythe de l'intelligence artificielle poussée à son totalitarisme se heurte à des problèmes philosophiques majeurs. Il suppose en effet que le monde soit entièrement réductible à des algorithmes, c'est-à-dire à un langage mathématique supposé capable de traduire la totalité des langues naturelles. Celles-ci, qui mettent en scène les structures sociales, l'imaginaire collectif, des émotions, des nuances subtiles, ne sauraient êtres doublées et donc évacuées par les séries binaires, ni même ternaires du langage informatique. Il y a une extrême prétention, d'une incroyable crédulité, à croire que l'ordinateur serait enfin capable de produire une langue universelle, débarrassée de tous les particularismes et symbolismes, de toutes les opacités, fantaisies et désirs, magies et volontés de pouvoir, de tous les bruits de la communication sociale, objective, enfin pleinement adéquate à la réalité du monde, qui le traduirait tel qu'il est, et qui serait donc mieux capable que les langages naturels divers et imparfaits, de comprendre et maîtriser l'univers! On sait bien pourtant que chaque langue naturelle condense une image du monde, qu'il y a, pour ainsi dire autant de cosmogonies que de langues naturelles. Même les linguistes les plus mathématiciens n'ont jamais osé affirmer une telle prétention. Il faudrait croire que Dieu est un mathématicien qui aurait programmé le monde en langage informatique d'IBM ou de Microsoft!

La métaphore numérique du monde

Et il est vrai que cette métaphore numérique est un avatar du rationalisme. Elle date des Grecs, qui y associaient aussi la musique et l'architecture. Archimède, Euclide et Pythagore interprétaient la totalité du monde et de l'âme en nombres: Tout est arrangé d'après le Nombre. Platon y voyait le plus haut degré de la connaissance et fondait sur elle le système de l'univers. Régulièrement le mythe du Dieu mathématicien est reprise à travers les siècles, par Boèce, Nicolas de Cuse, Galilée (Le Livre de la nature est écrit en caractères géométriques), etc. Leibniz amalgame plus fortement les concepts de calcul et de logique raisonnante: ce qu'il appelle le calculus ratiocinator: Le monde se fait pendant que Dieu calcule.

Le réalisme formaliste

Il faut prendre en compte aussi le célèbre Tractacus Logico-philosophicus de Wittgenstein, rédigé pendant la première guerre mondiale, et qui a joué un rôle majeur dans l'affirmation d'une logique formelle de l'univers. Selon lui, en effet, la logique est transcendantale, en ce sens qu'elle est une image réfléchie du monde. La logique est la structure même du monde. Cet isomorphisme entre le monde et la logique de la pensée serait évidemment une clé magique pour comprendre le monde et l'informatique ne pourrait rêver d'une meilleure justification épistémologique. Cependant, on aura remarqué que ce courant de pensée centré sur ce que j'appellerai un formalisme réel, coexistant au réel, relève de la culture anglo-saxonne, britannique ou américaine. Les cultures latines s'en tiennent assez éloignées, ne partageant pas le même pragmatisme opérationnel traditionnel depuis Adam Smith et Malthus. Il y a autant de logiques que de langues, de cosmogonies que de sociétés.

Wittgenstein

L'universalisme implicite de la logique selon Wittgenstein évacue l'histoire et la sociologie de la connaissance. Son succès a été à la mesure de cette facilité illusoire et candide. Elle a été bien reçue dans les pays capitalistes anglo-saxons, en raison de sa simplification et de son adéquation avec un outil de prise de pouvoir et d'efficacité évidente. La méfiance qu'elle a éveillé dans les pays de cultures latines, et qui correspond aussi au retard en informatique des pays latins par rapport aux pays anglo-saxons, a constitué un désavantage évident dans la compétition commerciale.

Mais il ne faut pas confondre le commerce et l'épistémologie.

Disons-le avec clarté: l'utopie wittgensteinienne est très significative du désir de pouvoir et de conquête associé au mythe de la connaissance. Son succès est celui d'une culture gestionnaire et commerciale. Mais un titre en latin et la parodie spinoziste n'y changeront rien: sa théorie est l'exemple même, avec mise en scène logico-mathématique autoritariste, de l'illusion absolue de la pensée sur elle-même. Son influence bien compréhensible sur le courant de l'utopie informaticienne ne saurait en diminuer le caractère mythique, bien au contraire.

Dieu est-il le Grand Informaticien?

Sans nous aventurer avec les adeptes de la numérologie, ou de l'arithmosophie (Le symbolisme des nombres, Allendy, 1948) dans une symbolique des nombres, - qui liait dans plusieurs cultures le spirituel au quantitatif -, nous devons replacer l'utopie informaticienne dans la continuité de son histoire. Elle n'est pas si nouvelle, même si elle est très à la mode, pour ne pas dire qu'elle fait fureur en ce tournant de siècle, comme les métaphores mécanicistes ou organicistes avant elles. Même la tendance actuelle n'est pas nouvelle, qui consiste à amalgamer les deux métaphores en invoquant un organicisme informatique: les codes génétiques de la vie seraient programmés par le Grand Informaticien qui aurait pensé le monde comme un livre, et donc reprogrammables par nos généticiens actuels. Parions cependant qu’on pourra ranger bientôt le mythe du Grand Informaticien au placard avec celui du Grand Horloger.

Ainsi vont les modes de l'esprit en quête de l'intelligence du monde, et se succèdent au fil de l'histoire des idées et des technologies, chaque fois avec conviction et passion.

Quel monde voulons-nous créer?

Mais suivons le mythe, qui s'aventure plus loin. Pour plusieurs de ces esprits fervents du langage binaire, il s'agirait non plus de reproduire le monde pour le comprendre tel qu'il est, avec le langage informatique, mais d'en produire un nouveau, conforme à notre volonté de puissance et aux intérêts humains. On opposera alors à l'utopie informatique la question suivante: savons-nous d'abord quel monde nous voulons nous créer? Avec quelles valeurs, quels buts et pour qui? Qui en décidera? Intel? IBM? Microsoft? Les laboratoires de recherche du MIT? Nitendo? Le président des États-Unis? Le Pape? Il ne saurait être question d'évacuer au nom de la logique binaire des questions philosophiques et politiques aussi fondamentales. Pourtant, c'est bien là le dernier souci de ces utopistes cybernéticiens, qui font aussi confiance aujourd'hui à la Technologie, que d'autres à la bonne mère Nature.

Il faut se méfier des prévisions, surtout concernant l’avenir…

Pour y croire, dans la perspective des années 2020 ou 2030, il faudrait déjà que les ordinateurs soient capables de prévoir les événements immédiats! Or personne, ni aucun ordinateur n'a pu prévoir des phénomènes aussi rapides et spectaculaires que l'assassinat de Kennedy le 22 novembre 1963, les agitations de Mai 68, la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989. Le ridicule des prévisions sur l'avenir, de la part souvent d'esprits brillants et médiatiquement reconnus, est fort significatif de l'imprévisibilité du monde, qu'aucun logarithme mathématique ou système binaire de logique informatique ne pourra jamais maîtriser. Ainsi, le célèbre futurologue Hermann Kahn a abondamment contribué à tout le flot des bêtises qui ont pu se publier il y a quelques années à propos de l'an 2000. Des bêtises? Oui par rapport à la réalité que nous constatons aujourd'hui; mais des prévisions fort significatives des rêves de puissance de l'être humain il y a 30 ans et de sa fascination pour les symboles qui frappent l'imagination, comme l'An 2000.

Les prévisions d’Hermann Kahn

Voici donc ce que prédisaient Hermann Kahn et Antony Wiener en 1967 pour l'an 2000: L'usage très répandu de la cryogénisation. L'hibernation des êtres humains pour de courtes périodes sur ordonnance. De la nourriture et des boissons synthétiques généralement acceptables et concurrentielles. Des méthodes physiques inoffensives pour s'abandonner à l'excès. L'installation de l'homme en permanence sur la lune et sur les satellites, et des voyages interplanétaires. Des installations habitées et peut-être même des colonies sous la mer. Des épiceries et des grands magasins automatiques. L'usage intensif de robots et de machines asservies aux hommes. Des plate-formes volantes individuelles. Des systèmes militaires utilisant l'espace. Des lunes artificielles et autres méthodes pour éclairer de grandes étendues la nuit.

L’avenir n’est plus ce qu’il était 

Ceux qui voudront se divertir au sujet des prévisions des futurologues patentés trouveront dans le livre plein d’humour de Michel Saint-Germain un joli bouquet de toutes ces innombrables illusions et naïvetés toujours renouvelées avec autorité par nos meilleures intelligences à la mode (L'Avenir n'est plus ce qu'il était, 1993). Et pour rester dans l'informatique miraculeuse et merveilleuse, rappelons ce qu'annonçait le président de Digital Equipment dans les années 70: Il y a, au total, un marché pour cinq ordinateurs personnels aux États-Unis. Et Bill Gates affirmait dans les années 80, que selon lui, 64K de mémoire devraient suffire amplement pour les tâches à accomplir par un ordinateur personnel.

Michel Saint-Germain rappelle cette constatation d'un chercheur des Laboratoires Bell en 1990, que Ray Kurzweil a oublié d'intégrer dans la croissance exponentielle qu'il invoque et la Loi du Temps et du Chaos qu'il a décrétée, tel un nouveau Dieu ou un candidat au Prix Nobel: Depuis 40 ans, une seule chose s'est développée plus vite que le matériel informatique: les attentes humaines.

L’ordinateur sur-humain et le semantic Web

Les prophéties nous annonçant la puissance sur-humaine de l'intelligence artificielle - un concept repris en 1999 par IBM dans sa publicité - relèvent de la même rêverie de puissance qui nous annonçait des lunes artificielles pour l'An 2000. Elle flatte le marché et les hommes; elle fait partie de cet imaginaire qui nous pousse toujours de l'avant, à la conquête de nous-mêmes et de l'univers. Un mythe qui semble aujourd'hui inscrit dans nos gènes, mais qui n'aurait eu aucun sens dans des sociétés traditionnelles basées sur un temps social vertical ou cyclique.

Mais c’est l’ambition de Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web en 1990, qui travaille désormais à la mise en place d’un méta-Web sémantique. Son idée est d’attribuer des codes cachés aux mots clés qui s’affichent sur les pages Web, afin de permettre aux ordinateurs de déchiffrer immédiatement les informations significatives pour les moteurs de recherche. Les ordinateurs pourront ainsi traiter intelligemment l’information qui circule sur la Toile et nous y donner un meilleur accès.

Le retour en force des analogies avec la vie

Mais déjà, avant la fin du millénaire, la mode tourne. Ceux qui exploitaient l'analogie de l'ordinateur semblent prendre conscience que la nature est un modèle encore crédible, sinon beaucoup plus convaincant que l'analogie électronique. Ainsi, le roi de l'informatique, Bill Gates lui-même, président de Microsoft, préfère recourir à l'image du corps humain pour exposer sa vision de la nouvelle entreprise. Il compare le réseau d'ordinateurs d'une entreprise à un système nerveux, (Le Travail à la vitesse de la pensée, 1999) plutôt que l'inverse, comme l'aurait affirmé Ray Kurzweil. Selon Bill Gates, ce sera l'équivalent numérique du système nerveux humain. C'est grâce à votre système nerveux d'entreprise, que vos affaires progresseront à la vitesse de la pensée. Il préfère donc évoquer la vitesse de la pensée, peut-être aussi rapide que celle de la lumière. D'autres grands moguls de nos multinationales comparent désormais leur gestion à la manipulation des codes génétiques d'un organisme vivant, qui leur semble sans doute plus valorisante par sa complexité, que le langage binaire de l'informatique. Bref, la pensée magique d'un Ray Kurzweil est passée de mode avant même la fin du millénaire…

 

 

Le technocosme

L'exagération de l'élan métaphysique investi dans le rêve de l'intelligence artificielle ne saurait cependant en dénier l'importance. Si l'on juge l'arbre à ses fruits, avouons que la métaphore informatique, si elle ne peut prétendre à l'essence ontologique du monde, constitue cependant un outil opérationnel d'une puissance et d’une efficacité inégalées dans l'histoire de l'humanité, sauf par la magie!

Pierre Lévy, penseur du technocosme, comme il l'appelle très justement, résume bien ce succès: Le technocosme informatisé appartient à la série de ces créations mémorables dont la naissance est peut-être contingente, mais qui, une fois venues au jour, se présentent à l'humanité avec la force du destin: l'agriculture, l'écriture, l'État… Elles s'établissent dans la durée parce que ce sont de formidables machines à se reproduire. Elles se propagent nécessairement parce que ceux qui les adoptent sont plus souvent vainqueurs (La Machine Univers, 1987).

Les robots d’Isaac Asimov

Revenons donc à la fantaisie de nos esclaves des temps modernes.

On distinguera entre les robots, domestiques travaillants pour l'homme, et les automates, compagnons ludiques de l'homme.

Isaac Asimov, décédé en 1992, avait fasciné ses lecteurs avec ses androïdes positroniques, aux apparences et aux réactions humaines, et qui obéissent aux trois lois de l'instinct de conservation, de l'altruisme et du respect des ordres, au point qu'on peut s'interroger sur leur vraie nature. Cinquante années plus tard, nous sommes encore loin de les avoir égalés dans la production réelle! Le sympathique C3P0 de La Guerre des étoiles, ou la célèbre Minerva, présenté au Smithsonian Museum de Washington, demeurent très mécaniques. Les robots du MIT, Cog et Kismet sont encore très élémentaires et Rodney Brooks vise surtout leur autonomie motrice, n'espérant les doter au mieux que d'un âge mental de 2 ans.

Suivant le rêve de William Ditto, nous visons à intégrer la robotique, l'électronique et les ordinateurs vivants, afin de créer des robots capables de pensée et de sensibilité.

Nos semblables, les robots

Plusieurs esprits brillants nous parlent de futurs robots qui auront chacun leur personnalité propre. On nous propose déjà des petits animaux familiers pour nous tenir compagnie. Les Japonais excellent dans ce genre de gadgets. Ils ont lancé les premiers les Tamagotchi. Puis la compagnie britannique CyberLife a mis sur le marché en 1996 les norns, des bébés numériques, basés sur des algorithmes génétiques, et qui évoluent en colonies dans le monde d'Albia, un environnement de jeu numérique appelé Créatures, où leur propriétaire doit les aider à s'adapter, à se reproduire, à se nourrir, à se défendre, etc. Ces norns, cependant ont une capacité d'apprentissage et d'initiative propres, ce qui leur donne une relative autonomie. Leur inventeur, Stephen Grand, qui pense avoir inventé ainsi un prototype d'environnement de vie artificielle, nous décrit un monde étonnant. Le premier norn aurait pris l'initiative de se reproduire, en déposant des oeufs dans l'incubateur, pendant que son inventeur était allé déjeuner: à son retour, Albia grouillait de norns! Et pour ajouter à la peur, il raconte ceci: Nous avons déjà surpris deux créatures en train de s'amuser à se lancer un ballon. C'est assez effrayant car nous n'avons jamais programmé ce comportement: ils l'ont développé eux-mêmes. Nous n'avons aucune idée des conséquences de ce que nous avons déclenché.(…) Les norns constituent ce qui se rapproche le plus d'une nouvelle forme de vie sur cette planète. Leur comportement n'est pas programmé, ils peuvent penser, ils peuvent se reproduire, et ils sont conçus de manière à permettre la sélection naturelle - et la sélection naturelle mène à l'évolution. Oh! Perfide Albion! Heureusement, ce n'est encore qu'un jeu, mais CyberLife prépare des applications industrielles.

La robotique développe aussi des senseurs tactiles hypersensibles (l’hapatique), notamment à l’Université de Stanford et au Massachusetts (le prototype PHANTOM de SensAble Technologies).

Et autres Furby

Les Japonais reviennent avec les Furby, petits robots exigeants des soins attentifs, comme un animal domestique, et dotés d'une série de réactions pseudo-psychologiques. Les Furby parlent un langage incompréhensible, que chacun peut donc interpréter selon ses désirs, avec des onomatopées du genre mee mee mooloo, a loh! May lah! Ils agitent les oreilles ou couinent si on les caresse; ils sont programmées capricieux, pour ne pas lasser leur maître par des réactions trop répétitives. Leur succès commercial témoigne du besoin de communication affective de nos amis asiatiques. Sony commercialise en 1999 au coût de $2,000 une sorte de chien savant, nommé Aibo (Artificial Intelligence Robot – ce mot signifie aussi compagnon  en japonais), avec lequel vous pouvez faire semblant de jouer. Doté de cameras, microphones, détecteurs de chaleur, calculateurs infrarouge de distance, senseurs d’accélération, senseurs directionnels, senseurs de contact, etc., il se déplace de façon assez fluide et est programmé pour vous exprimer de l'affection et vient vers vous en remuant la queue, etc. Il aboie pour attirer l'attention, s'assied sur son derrière, se gratte le museau, joue à la balle, sait éviter de se cogner aux murs et la couleur de ses yeux change selon ses émotions. Il sait aussi exprimer sa faim (il faut recharger sa batterie…)La prochaine génération sera capable de comprendre un certain nombre de messages humains, de vous apporter votre journal, de reconnaître son maître et de vous lécher le visage. On ne dit pas si la 3e génération saura aussi embellir les trottoirs de Paris de souvenir typiques, comme les vrais chiens… Il serait le premier d'une série de petits compagnons, dont on peut facilement changer la programmation et Sony espère s'engager ainsi dans un marché estimé à $40 milliards. Évidemment, un vrai chat ou un vrai chien coûte moins cher et a déjà beaucoup de ces capacités que Sony prévoit développer; mais il faut croire que le mythe du robot donne au propriétaire d'un animal en aluminium un sentiment de puissance et de réussite sociale qu'aucun Miaou, même de race pure, ne saurait susciter.

La maison intelligente

D'un tout autre ordre, mais relevant du même mythe de puissance humaine, les industriels nous proposent la maison intelligente, où la domotique s'assure que les lumières s'allument devant vos pas, que votre bain coule pour votre retour du travail, que le fumet de vos toasts et de votre café vous réveillent en musique douce le matin, que votre voiture chauffe dans le garage à l'heure de votre départ, que votre fax vous délivre votre journal en couleur, que vos billets d'avion ou de théâtre s'impriment chez vous, que votre frigidaire vous dit quoi manger, qui inviter, votre télévision quoi penser et votre lit avec qui dormir. Bref, la technologie intelligente intègre tous les rêves de puissance et de confort mou, selon la bonne tradition du M. Hulot de Jacques Tati dans Play Time. Mais désormais, ce rêve est devenu un enjeu commercial. Sun Microsystems, champion du réseau intégrateur, s'est associé à plusieurs autres multinationales pour proposer le réseau domestique complet intégrant et contrôlant tous les appareils électroniques, reliés à un serveur central qui les gère selon le style de vie de chacun, et auquel vous pouvez vous brancher par téléphone numérique partout - ou presque - dans le monde. Ainsi, la technologie intelligente vous permet de contrôler les programmes de télévision de vos enfants, vous rappelle que vous devez fêter un anniversaire, payer vos impôts ou faire votre contrôle médical annuel.

C'est ce qu'on appelle aussi les objets communicants.

Les objets communicants

Nous entrons alors dans un monde magique typique. Un article de l'Agence France-Presse de 1999 nous décrit les nouvelles inventions auxquelles travaillent les chercheurs du MIT, avec l'appui de Motorola, IBM, British Airways, Deutsche Telekom, etc. Voici venir la brosse à dents qui détecte les caries, et téléphone aussitôt à votre dentiste pour prendre rendez-vous, en consultant votre agenda électronique. Ces objets T.T.T., dotés d'intelligence artificielle, - Things That Think - connectés entre eux et au monde entier par Internet, vont vous faciliter la vie, comme des esclaves intelligents et entièrement dévoués serviraient un Pacha.

Les Assistants numériques personnels

Les ANP - Assistants numériques personnels - communiquent avec les ANP de votre entourage au travail ou à la maison, ainsi qu'avec tous les objets communicants de votre environnement immédiat ou à distance, et s'assurent de remplir toutes vos tâches, réaliser tous vos désirs, vous protéger, etc. Plus besoin de séduire: votre ANP s'assurera de communiquer directement avec l'ANP du/de la partenaire qui vous attire. Mieux: il le/la choisira pour vous en fonction de la concordance de vos goûts, lui fera livrer un cadeau, l'invitera à dîner, vérifiera son état de santé, son compte en banque, etc. Tout est facilité: le seul effort qui vous soit encore accessible: faire l'amour vous-même, en oubliant un instant votre ANP. J'exagère? Lisons ensemble le journal: En arrivant au bureau, votre ANP se synchronise avec votre micro-ordinateur et lui transmets les nouveaux fichiers et courriers électroniques. En réunion, vous pouvez projeter sur un écran la présentation stockée dans votre ANP, et transférer un rapport aux ANP de vos collègues.

Vous rentrez chez vous? La porte s'ouvre automatiquement, l'entrée s'allume et la température est préprogrammée à votre choix. Vos rendez-vous sont ajoutés aux plannings électroniques de toute la famille.

Vous arrivez à l'aéroport. Finies les queues devant le guichet: votre ANP se met en contact avec l'ordinateur de la compagnie aérienne et vous délivre un billet électronique. Vous pouvez directement embarquer.

À l'arrivée, vous prenez la navette de l'aéroport: votre ANP informe la navette que vous comptez louer une voiture et elle vous dépose devant les guichets de la compagnie de location. Votre ANP vous propose aussi l'hôtel le plus proche ou le plus conforme à vos goûts. En arrivant à l'hôtel, vous êtes automatiquement enregistré: une clé électronique se télécharge sur votre ANP et la porte de votre chambre s'ouvrira automatiquement à votre approche.

Bien sûr, votre voiture sait où vous êtes, etc. (IBM.99).

La mouche urbaine

La mouche urbaine est un insecte espion, conçu par le Ministère de la défense américain. Cette mouche télécommandée, appelée Robofly, au corps d’acier inoxydable, pèse 43 milligrammes et ses quatre ailes battent 180 fois par seconde. À partir de 2004, nous dit-on, elle sera opérationnelle. Préparez vos vaporisateurs insecticides!

 

 

Les cafards japonais

L’idée de la mouche ne vous plaît pas? Les Japonais ont préféré en 1997 les cafards. Des chercheurs de l’Université de Tokyo greffent sur le système nerveux de ces insectes très vigoureux des électrodes connectés à un microprocesseur, grâce auquel on peut télécommander les déplacements du cafard en avant, à droite, à gauche ou en arrière. D’après le professeur Shimoyama, on pourra les doter aussi d’une micro-caméra et les envoyer n’importe où en mission de repérage (sous les décombres des tremblements de terre, par exemple), ou d’espionnage…

Un ordinateur à 1$

En 1999, H. Shrikamar, spécialiste de l’automatisation à l’Université du Massachusetts, a annoncé qu’il avait mis au point un micro-ordinateur, gros comme une tête d’allumette, qui pourrait se vendre pour 1$, et ayant une puissance égale à celle d’un PC du début des années 90! On peut imaginer qu’à ce prix et à cette taille, il pourra être placé partout, dans n’importe quelle machine, objet domestique, vêtement, sous la peau de votre chien, de vos enfants ou de votre femme, etc. Et il pourra communiquer par Internet avec ses semblables! Nous pourrions vivre alors dans le fantasme total d’un monde réel entièrement numérique! Et ce chercheur n’est pas le seul à nous annoncer de telles miniaturisations… Il y a toutes chances que cela se répande. On pourrait alors passer du fantasme numérique au cauchemar numérique.

Magie blanche

Mais pour le moment, la maison intelligente symbolise l'aspiration humaine des riches à une domesticité asservie, que notre conscience morale ne saurait tolérer si elle était humaine. L'idée n'est guère nouvelle… Elle symbolise dans l'ordre domestique la même volonté de pouvoir de l'homme que dans l'ordre de la science. Elle en signifie les mêmes illusions, les mêmes ambitions sur-humaines et les mêmes limites.

La boucle est bouclée: la technologie, à ce stade, évoque les pouvoirs primitifs de la magie, la magie blanche, celle qui prétend nous aider.

Elle pourrait tout aussi bien, pencher vers la magie noire…

 

 

15 - LES AVENTURIERS DE LA SCIENCE

Il n’y a de sciences qu’ humaines.

La science aux mille sourires

Mille sourires énigmatiques.

Mille promesses de mieux-être pour chacun de nous, au plus profond de notre corps, au plus intime de notre vie.

Mille enjeux pour notre avenir collectif dans la compétition internationale. Mille espoirs de progrès pour l'humanité qui souffre.

Mille défis provocateurs pour notre esprit et notre éthique.

Et quelques risques aussi…

Ainsi s'avance vers nous la science et sa cohorte d'explorateurs de l'univers et de la vie. Et dans leurs pas naissent mille et une technologies fabuleuses ou menaçantes, prêtes à décider pour nous de notre destinée. Le meilleur et le pire sont possibles.

Nous n'avons guère à nous inquiéter du meilleur; mais considérons aussi les dangers.

Les enjeux de la science sont devenus extrêmes

La survie écologique de la planète, les manipulations génétiques végétales, animales et humaines, l'intelligence artificielle, le contrôle informatique des citoyens, la globalisation du monde nous lancent des défis immédiats, dont la plupart d'entre nous méconnaissent les données.

Les conséquences peuvent en être prodigieuses ou redoutables pour les apprentis-sorciers que nous sommes devenus.

Le monde est pour l’homme une énigme, dont le déchiffrage, - magique, religieux ou scientifique - constitue la quête suprême. On dit parfois des scientifiques, et notamment des bio généticiens et des astrophysiciens que ce sont des chercheurs de l'extrême. L'aventure scientifique ressemble à une mission impossible, pour étudier ces galaxies qui foncent dans l'infini, ou les mécanismes du cerveau, mystérieux comme un continent encore inexploré.

La religion nous expliquait le monde. L’incroyance contemporaine nous a jeté dans le désespoir tragique du non-sens et de l’insaisissable.

 

La science a largement pris la relève de la religion

La science répond à l’incroyance et au nihilisme par un discours d’espoir, l’affirmation d’une croyance rationaliste en notre capacité de connaître, comprendre, et maîtriser le monde; en faire oeuvre humaine, lui donner un sens, un sens à la mesure de l’homme.

Le rationalisme est une conviction, une religion moderne, qui ne dit pas son nom. Car il postule un acte de foi : si le monde est compréhensible par la raison, c’est qu’il est rationnel; ce qui suppose implicitement sa création par un être doté d’intelligence et de raison. Et cela suppose aussi notre capacité à le transformer, et à en devenir les créateurs au terme d’un long processus, si non dès son origine. Nous participons ainsi à cette force de création, valeur suprême de notre imaginaire humain, soit que nous soyons fils de Dieu, - que nous participions de son être -, soit que nous donnions son sens final, humain, à la création.

Le rationalisme scientifique oscille entre le déisme latent et l’humanisme créateur. Tantôt il s’y réfère tacitement, voire à son insu, tantôt il le nie, tantôt il le revendique ouvertement.

Le fait que cette référence au déisme rationaliste ne soit pas explicitée clairement, ne soit pas reconnue par la science, n’enlève rien du pouvoir irrationnel, spirituel ou imaginaire, qu'elle y puise, bien au contraire : cela lui donne encore plus de force! La science est basée sur le même principe que la religion : elle nous donne une explication et une justification du monde et de la place de l’homme dans le monde. La science est une métamorphose inavouée de la religion, une religion qui avance masquée, qui ne dit pas son imaginaire implicite et nous impressionne d’autant plus.

La science est un enchantement. Elle chante la Raison du monde, qu’elle présuppose.

Le fait que ce principe d'ordre originel, ce dieu ait pu être, selon l'évolution des idées communes, de la religion et de la science, providentiel, géomètre (Newton et la science classique des XVIIe et XVIIIe), ou maître des forges et du feu (Carnot, Fourier, Thomson et la science expérimentale, la thermodynamique du XIXe siècle industriel et de la machine à vapeur), ne change pas l'idée d'une rationalité fondatrice d'un monde régi par des lois. L'orientation de la science, - les sciences de la nature, de la société et de l'homme -, la culture et la cosmogonie de l'époque demeurent cohérentes entre elles. Ilya Prigogine a remarquablement analysé l'histoire de la science à cet égard (La nouvelle alliance, avec Isabelle Stengers, 1979).

La constante ressemblance d'esprit de la rationalité logico-déductive de la métaphysique et de la science sont significatives à cet égard. Certes, le déchiffrage expérimental de la science donne à la science une grande différence, mais non toute la différence, car l'hypothèse comme la synthèse appartiennent strictement à la logique métaphysique. Bachelard l'a souligné: toute hypothèse scientifique est déjà un discours, celui d'une synthèse possible, basé sur la logique d'identité et d'exclusion. C'est le pur produit d'une projection de la rationalité, d'un désir de restaurer ou d'élargir la rationalité. La véritable pensée scientifique est métaphysiquement inductive (Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, 1934 et 1963).

L’astrophysicien Stephen Hawking souligne sa croyance et son pari pascalien : Ma conviction est que l’univers est régi par un ordre que nous ne percevons aujourd’hui qu’en partie, mais que nous pourrions comprendre entièrement. Il est possible que cet espoir ne soit qu’un mirage; il se peut qu’il n’existe pas de théorie ultime, et, même si elle existait, il se peut que nous ne la découvrions pas. Mais mieux vaut lutter pour accéder à une compréhension complète de l’univers que désespérer de l’esprit humain.

(Trous noirs et bébés univers, 1992).

Un éclair au milieu d’une longue nuit…

Tous les scientifiques, certes, ne sont pas aussi croyants. Il faut rappeler ici le cri de désenchantement tragique et nihiliste de Poincaré : Tout ce qui n’est pas pensée est le pur néant; puisque nous ne pouvons penser que la pensée et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent exprimer que des pensées; dire qu’il y a autre chose que la pensée, c’est donc une affirmation qui ne peut avoir de sens… La vie n’est qu’un court épisode entre deux éternités de mort… La pensée n’est qu’un éclair au milieu d’une longue nuit. Mais c’est cet éclair qui est tout (La valeur de la science, 1913).

En fait la science expérimentale du XIXe siècle s’est plutôt bâtie sur l’idée de l’objectivité des phénomènes, sur une méthodologie tentant d’exclure systématiquement l’homme et la subjectivité de l’observation, et sur un temps permanent, quasiment un hors-temps de la science et des lois de l’univers.

Dans sa quête d’objectivité, elle a donc constitué une image du monde d’où l’homme est exclu, qui existe sans lui.

Jacques Monod a souligné ainsi l’anxiété des hommes qui découvrent qu’ils sont perdus, abandonnés dans un univers de hasard, et que la science n’est qu’un discours incertain sans aucun lien de nécessité avec le monde réel, ni avec aucun Dieu: l’homme sait enfin qu’il est seul, dans l’immensité indifférente de l’Univers d’où il a émergé par hasard. Peut-il y avoir plus grand cri de désespoir? Plus profond  sentiment de solitude? De cette condition humaine, frôlant l’absurde, quelle science peut naître?

L'introduction des concepts de complexité, de désordre, de non-linéarité, de transformation par la chaleur, de dissipation, de flou, de fluctuations, de chaos, d'événementialité, d'irréversibilité, l'introduction de la flèche du temps, de l'inventivité du temps dans la géométrie, la logique et la mathématique semblent remettre en cause radicalement cette image d'un monde légal - régi par des lois universelles et a-temporelles et la logique de Port-Royal.

Une nouvelle alliance

Cependant notre culture scientifique tolère mal l'hypothèse d'une irrationalité fondamentale et tente toujours de résorber les contradictions ou les ignorances qu'elle découvre, en inventant un nouvel ordre plus englobant. Comme l'a écrit Bachelard: après un dialogue qui dure depuis tant de siècles entre le Monde et l'Esprit, on ne peut plus parler d'expériences muettes. Le Prix Nobel Ilya Prigogine, l'un des fondateurs de ces nouvelles orientations de la science, croit encore au progrès de la science et à un langage commun entre la rationalité du monde et celle de la science. Il répond aux propos d’Henri Poincaré et de Jacques Monod que nous menons un dialogue avec la nature et non un monologue (La nouvelle alliance).

Ilya Prigogine recourt à la Loi des grands nombres, à l'Ordre par fluctuation, il oppose une convergence, une nouvelle alliance au heurt des doctrines et au cloisonnement d'une science, qui exploserait au fil de ses multiples spécialités cloisonnées, en d'innombrables directions opposées. De ce point de vue, les spécialisations ne sont peut-être pas des discours qui s'éloignent les uns des autres à vitesse accélérée et se différencient irréconciliablement comme des galaxies à partir d'un seul et même Big Bang. La science ne tend sans doute pas à devenir une Tour de Babel. Le mythe de l'unité du savoir, en écho, même lointain, à l'unité du monde serait préservé, et avec elle, nécessairement, la cohérence de la Loi, de la Logique, de la Raison… sans laquelle le monde chavire irrémédiablement dans la déraison, c'est-à-dire dans l'absurde, le nihilisme désespérant, ou à tout le moins, dans le mystère d'une intelligence insaisissable, mais dont on suppose l'existence et qui nous sauve du chaos innommable.

La science ne renonce jamais à la Loi

Même lorsqu'elle s'aventure aux confins de l'ordre - ce qu'elle fait constamment et méthodologiquement - la science vise toujours à y découvrir un segment supplémentaire de l'ordre qu'elle conquiert sur l'inconnu et qu'elle intègre dans son discours. Elle élargit son empire, celui de la Raison et de l'Homme. C'est ainsi que la science découvre et désigne le désordre, le chaos, la relativité, l'irréversibilité, la contradiction, pour les réduire, les résorber soit dans l'Ordre de la Rationalité, soit dans un nouvel Ordre d'une nouvelle Rationalité. La science change les Lois de l'univers à mesure de ses conquêtes, mais ne renonce jamais à la Loi.

Pour elle, ce qui paraît encore étrange, bizarre, absurde, irrationnel, a vocation à devenir l'élément déclencheur d'un nouvel état de la Rationalité.

N'est-ce pas là l'affirmation constante, persévérante, systématique d'une CROYANCE absolue dans l'Ordre fondateur du monde? Et dans sa réalisation, son achèvement par les fils de Dieu - ou des dieux, frères et sœurs d'un même Père et/ou d'une même Mère - les Hommes? Les esprits subtils ont pu se moquer de la pensée naïve de Teilhard de Chardin; mais cette naïveté est la base universelle, inavouée de l'esprit scientifique.

La science repose sur le mythe d’un même ordre du monde et du langage

La Science est la religion de la Raison.

La Raison n'est autre que l'Ordre et le Discours du Dieu créateur.

La science est mythique, mythique comme les religions. Il ne faut d'ailleurs pas s'en étonner. Comment pourrait-il en être autrement? À moins de se prendre pour Dieu le Père, qui sait tout, à moins de proclamer la transparence du monde, ou à moins de se taire radicalement et de se tuer au nom de l'absurdité absolue.

Max Planck ainsi notait que La science et la religion ne sont pas opposées: Pour la religion, Dieu est au commencement de toute pensée; pour la science, il intervient à son terme (L'image du monde dans la physique moderne, 1963). Est-ce cela qu'il faut entendre aussi dans ces mots étranges par lesquels Prigogine conclut La nouvelle alliance: Le savoir scientifique, tiré des songes d'une révélation inspirée, c'est-à-dire surnaturelle, peut se découvrir aujourd'hui en même temps écoute poétique de la nature et processus naturel dans la nature, processus ouvert de production et d'invention, dans un monde ouvert, productif et inventif ?

Il est étrange et significatif de constater à quel point les scientifiques se sont créé des illusions et ont été naïfs en opposant la science aux religions. Les universités sont les églises de notre croyance scientifique. Cela en irritera plus d'un. Mais tout scientifique devrait oser envisager en pleine lumière, avec la plus totale rigueur, les présupposés et la rationalité complète de ses démarches, jusque dans les ultimes conséquences de ses pensées, sans s'arrêter en chemin, là où cela ne lui plaît plus. Les scientifiques devraient étudier davantage l'histoire des idées et la philosophie. Ils découvriraient qu'ils sont les dignes fils de la métaphysique quand ils procèdent par déduction ou bâtissent des hypothèses. L'idéologie scientifique la plus contemporaine est l'héritière du thomisme, sans le reconnaître, ou même sans le savoir.

Mais la science et la religion ont des démarches radicalement opposées

Il y a cependant une énorme différence entre science et religion, bien entendu. La religion se constitue en discours fondateur, comme un catéchisme total et définitif, qu'il est interdit de remettre en question. La science, au contraire, se base sur la remise en question constante de son discours, et rejette l'idée de croyance. Elle reconnaît qu’elle progresse par tâtonnements, en rejetant ses vérités successives. Elle est basée sur le doute, non sur la Foi. Elle ne respecte aucune idée. C'est une différence radicale! Ce qui est commun entre la Science et la Religion, c'est seulement la croyance déclarée ou non avouée en un Ordre du monde. Mais il faut souligner une différence supplémentaire: la Science est assez orgueilleuse pour croire sans oser le dire en plein jour, à la capacité de l'esprit humain de dévoiler partiellement et progressivement cet Ordre du monde - et le positivisme a cru pouvoir y prétendre totalement -, tandis que la religion rappelle l'homme à plus de modestie et lui dit que cet Ordre du monde lui échappera toujours, que c'est le Mystère de Dieu, inaccessible à notre esprit.

Toute science qui renoncerait à la Raison renoncerait à elle-même.

Et c'est à ce titre que la religion demande un acte de Foi, là où la science, comme Saint-Thomas, veut toucher, expérimenter et raisonner par ses propres forces.

La religion est modestie, la science est orgueil. Basées sur la même hypothèse mythique d'un Ordre fondateur du monde, la science et la religion sont deux attitudes opposées de l'esprit, mais comme les deux faces d'une même médaille, que plus d'un scientifique tente de réconcilier dans sa démarche. Quant à l'Église, elle ne peut éviter d'intégrer, de procès et d'excommunications en conciles et bulles pontificales, par à coups et toujours à reculons, les nouvelles évidences de la science.

Dieu ne joue pas aux dés?

Faut-il admettre, avec Einstein, que Dieu ne joue pas aux dés? Ce serait être plus croyant que le Pape! Les règles du jeu d'un match de tennis n'excluent pas le hasard, évidemment; pas plus que les règles de la circulation automobile. Le temps et l'évolution du monde sont impensables sans le hasard, et sa combinaison avec la nécessité. Le refus du hasard et de l'histoire du temps par Einstein, situent l'inventeur génial de la Relativité dans la continuité de la cosmogonie classique et mathématique de Newton. Elle en fait un homme du passé par rapport à la physique contemporaine.

Bergson était plus moderne que lui, en affirmant que le temps sans inventivité n'est rien. Sans le hasard, sans le désordre au sein même de cet Ordre, la liberté de l'homme, pour ne pas dire celle de Dieu, serait impensable. Dieu et l'homme deviendraient de simples automates somnambules.

Une arche perdue?

La techno-science n'est elle qu’une arche perdue? Si elle s'annonce ingénument comme la recherche fondamentale de la vérité, elle se développe en fait plutôt comme un récit de la volonté de puissance de l'homme sur le monde. Et cela lui redonne tout un sens! La rationalité de la science, ce n’est pas la rationalité du monde; c’est la volonté de l’homme de mettre le monde à sa main, et donc de lui donner du sens.

Issue de la magie, de l'alchimie et de la philosophie, elle est devenue depuis la Renaissance la quête inlassable d'explorateurs rationalistes, doués tout à la fois d'une chaude imagination créative et de froides préoccupations techniques et méthodologiques. Ils ont l'angoisse et l'ego des artistes. Mais ils ont aussi en commun avec les artistes un univers visuel: car la science actuelle s'est constituée en imagerie numérique.

Elle travaille toujours sur l'inconnu, qu'elle formule provisoirement en termes imaginaires.

La matière sombre

Ainsi les astrophysiciens s'interrogent-ils sur la matière sombre. On l'appelle sombre, parce qu'on en ignore tout, qu'on ne la voit pas… Et d'ailleurs ce n'est qu'une hypothèse, car on n'a pas encore pu en démontrer l'existence, bien qu'elle constituerait 70 à 90% de la masse totale de l'univers! Plus récemment, les cosmologistes optent pour une énergie du vide. C'est dire si nous en sommes encore au tout début d'une connaissance dite scientifique du monde! Des calculs assez vertigineux nous donnent à croire, en effet, que la masse estimée des corps célestes que nous connaissons, (c’est-à-dire les étoiles, leurs systèmes planétaires, les amas de gaz et de poussières), est très insuffisante pour expliquer l'équilibre dynamique de la mécanique céleste, qui se joue entre la force de gravité et une expansion accélérée. L’astrophysicien québécois Gilles Fontaine rappelle qu’une galaxie tourne sur elle-même d’une façon telle, que nous sommes obligés de postuler l’existence d’une matière " invisible " ou " sombre " qui contribue jusqu’à 90% de la force gravitationnelle dans cette galaxie. Il parle aussi de  matière exotique , de  naines blanches refroidies, d’étoiles dégénérées, de population de vieillards stellaires, de cadavres d’étoiles. (Prix du Québec 1999).

L’imagination poétique de l’astrophysique

L’astrophysique contemporaine mêle manifestement les mathématiques, l’optique et l’imagination poétique. Et comment pourrait-il en être autrement à propos d’un objet si lointain, inaccessible et mystérieux que l’univers?

Plusieurs reprennent aussi en considération le concept de constante cosmologique, dont Einstein avait dit que cela avait été sa plus grande erreur, et dont certains disent aujourd’hui que sa vitesse varie avec le temps! Selon les uns ou les autres, le monde est en expansion à une vitesse soit astronomique, soit presque nulle… On ajoute que cette expansion accélérée serait freinée par la masse sombre, qui serait le liant des amas galactiques, assurant qu'ils ne se dispersent pas dans l'espace sidéral, comme le voudrait éventuellement la logique astrophysique de l'expansion, à la suite de l'explosion initiale du Big Bang. C'est dire encore à quel point nos hypothèses sont incertaines et laissent place à toutes sortes d'autres scénarios possibles de l'origine du monde, qui succéderont immanquablement à l'actuelle théorie du Big Bang

On ne peut manquer de s'interroger sur ces concepts de nouvelles énergies potentielles du vide ou du sombre, qui équilibreraient la force gravitationnelle. Que peut vouloir dire le concept d'énergie du vide, ou d'énergie du sombre? Quant au concept de matière sombre, ou exotique, est-il un concept hérité de la grande époque de l'alchimie? Ou une étiquette sur un vide de sens?

L’anti-matière

Nous jonglons avec l’anti-matière, que nous essayons même de capturer. Les particules d’anti-matière seraient des particules de matière qui possèdent des charges électriques négatives. Un proton ayant une charge positive et un électron un charge négative, un anti-proton aura donc une charge positive et un anti-électron une charge négative, nous dit-on. Les astrophysiciens ont donc, si je puis dire, construit un énorme alambic, pour isoler de l’anti-matière : un ballon gigantesque, haut comme un immeuble de 6 étages et d’un volume de 1,17 millions de mètres cubes, envoyé en 1999 à partir du Canada jusqu’aux frontières de l’atmosphère, à 32 km d’altitude. Nous avons collecté d’excellentes données, qui devraient comprendre plusieurs centaines d’anti-protons parmi les centaines de millions de particules de rayons cosmiques qui sont passées à travers notre détecteur, affirme la NASA. En fait la NASA est aussi à la recherche d’anti-hélium. Et le chef de l’équipe qui a mené cette expérience commente : La découverte d’anti-hélium serait stupéfiante. C’est pourquoi nous tentons de capturer de tels objets exotiques. L’hypothèse serait qu’une grande partie de l’univers serait constituée d’anti-matière (dépêche d’AFP).

Une incroyable partie de billard cosmique…

Ces hypothèses impliquent en tout cas de déstabiliser la géométrie sacro-sainte de l'univers, sa permanence, pour y introduire des fluctuations, qui ouvrent sur une Weltanschauung tout à fait nouvelle. C'est aussi réintroduire éventuellement les lois du chaos dans l'Ordre de l'univers, un Chaos originel, dont la Bible nous affirme, parmi tant d'autres mythes, que Dieu nous en délivra. L'enjeu est de taille! Le physicien français André Brahic le souligne: Si Jupiter était plus gros, ou s'il migrait beaucoup plus près du soleil qu'il n'est actuellement, il sèmerait une pagaille monstre. Toutes les planètes ficheraient le camp dans une incroyable partie de billard cosmique (Le Monde, Jean-Paul Dufour, 1999). Avec un retour au chaos originel, la boucle sera bouclée. Ce sera le Big Crunch!

…ou un champ de bataille et de destruction

L’image de l’univers que nous propose l’astrophysique contemporaine, c’est celui d’un champ de bataille et de destruction. On y découvre tous les jours des tempêtes solaires d’une extrême violence, des collisions, des menaces d’astéroïdes, des étoiles et des supernova qui explosent et meurent dramatiquement, créant des trous noirs qui cannibalisent leur propre lumière. Nous sommes à l’opposé de cette image antique d’un univers où le chant des étoiles et l’éternité immuable des ellipses planétaires incitaient à la méditation sereine, atemporelle. C'est bien à tort, que nous placions dans cet espace de violence, le ciel de Dieu, le paradis, cet au-delà des anges de la sérénité. Nous ignorions aussi, à cette époque où l'homme contemplait un ciel d’horloger, que la lune est un morceau de terre arraché à notre planète lors d’une collision inouïe, ou un élément épars de la formation de la terre, ou un morceau tombé du ciel dans notre champ de gravitation. Ilya Prigogine le souligne: Nous avons maintenant découvert la violence de l'Univers, nous savons que les étoiles explosent et que les galaxies naissent et meurent. Nous savons que nous ne pouvons même plus garantir la stabilité du mouvement planétaire. Et c'est cette instabilité des trajectoires, ce sont les bifurcations où nous retrouvons les fluctuations de notre activité cérébrale, qui sont, aujourd'hui, nos sources d'inspiration.

Et en effet, aujourd'hui encore, il est difficile de ne pas ressentir d'émotion spirituelle face au ciel étoilé.

Mêler plusieurs logiques

L'astrophysicien français André Brahic évoque même l'hypothèse de recourir simultanément à plusieurs théories scientifiques, donc à plusieurs logiques différentes, qui co-existeraient dans l'univers, pour comprendre la diversité des lois qui le régissent: Une des grandes leçons de l'exploration du système solaire est la prise de conscience de l'extrême diversité des objets et des phénomènes physiques observés. On peut même se demander si l'ambition de tout expliquer par une seule théorie, ou un seul mécanisme est vraiment raisonnable…

La vérité scientifique est une prédication

Qu'en est-t-il alors, quand nous explorons l'univers au-delà du système solaire! Devons-nous être surpris de savoir si peu de choses d'un univers où notre soleil n'est qu'une banale étoile parmi 100 milliards d'autres dans notre galaxie, alors que l'univers compte des milliards d'autres galaxies? Nous en savons autant et aussi peu qu'une fourmi à Hong Kong, qui prétendrait nous expliquer le climat de l'Antarctique. Nous avons encore tout à découvrir et nous n'avancerons qu'à coups de contradictions et d'impossibilités logiques, comme l'a bien décrit Gaston Bachelard dans Le Nouvel esprit scientifique. Autant dire, si nous évoquons l'histoire des sciences, qui ont progressé par erreurs successives, que tout ce que nous croyons aujourd'hui se révélera faux aux yeux de la science de demain. Toute vérité nouvelle naît malgré l'évidence, toute expérience nouvelle naît malgré l'expérience immédiate. Et Bachelard ajoutait: La vérité scientifique est une prédiction, mieux, une prédication. (Le nouvel esprit scientifique).

Gaston Bachelard a remarquablement analysé l'attitude de l'esprit humain, et notamment de l'esprit scientifique, vis-à-vis du réel. Il établit le fondement épistémologique de l'imaginaire ou de l'irrationnel dans notre connaissance du monde, triviale, poétique ou scientifique, quand il postule: Qu'est-ce que la croyance à la réalité, qu'est-ce que l'idée de réalité, quelle est la fonction métaphysique primordiale du réel? C'est essentiellement la conviction qu'une entité dépasse son donné immédiat, ou, pour parler plus clairement, c'est la conviction que l'on trouvera plus dans le réel caché que dans le donné évident.

Toute science est imaginaire

C'est évidemment dans le postulat du rôle intermédiaire inévitable de l'imagination qui relie l'esprit de connaissance et le monde, que se situe l'exploration de la psychanalyse. Et c'est dans l'exploration scientifique, que la mythanalyse trouve son meilleur objet d'étude, en raison du sérieux affiché, de la prétendue objectivité, du rejet déclaré pour toute approche imaginaire, bref du sacro-saint rationalisme revendiqué, et de l'incertitude totale et reconnue concernant l'objet étudié.

Le physicien américain J. Jeans avait déjà souligné en 1931 que L'univers commence à ressembler plus à une grande pensée qu'à une grande machine (The Mysterious Universe). Et Gaston Bachelard soulignait que Tôt ou tard, c'est la pensée scientifique qui deviendra le thème fondamental de la polémique philosophique. La science, disait-il, crée de la philosophie.

Merleau-Ponty, en dénonçant l'illusion scientifique qui veut séparer radicalement l'observateur de l'objet observé, a réintroduit l'homme dans la science; il en fait tout à la fois une science plus humaine et plus relative, plus modeste. Refuser la séparation radicale entre la science et la subjectivité, fondement de la science mathématique de Newton, aussi bien que de la science expérimentale de Claude Bernard, c'est renoncer à une prétention absolutiste, démesurée, c'est aussi accepter les conditions historiques, culturelles et mythiques dans lesquelles se constitue le discours scientifique. C'est admettre le rôle de la subjectivité et de l'imaginaire individuel ou collectif dans le production scientifique.

Il n’y a pas de sciences exactes. On dit que l’erreur est humaine : les sciences aussi ne sont que des sciences humaines, qu’on les dise dures ou molles.

L’art rassure, la science inquiète

De nos jours, c'est plutôt l'art qui rassure, et la science qui inquiète. De fait, il y a bien plus de points communs entre la science et l'art, qu'on ne veut bien le reconnaître. La science rend compte avec un récit causal et implique la transformation du monde. Mais nous savons que le récit est largement imaginaire et que les mathématiciens sont des hommes créatifs, qui reconnaissent eux-mêmes s'essayer avec plusieurs rationalités, jusqu'aux limites du jeu gratuit et de l'étrangeté. Les astrophysiciens, les biologistes changent sans cesse notre image du monde et ne craignent plus d'avouer avec fébrilité leur incompréhension ou d'échafauder des hypothèses surprenantes ou incongrues. Ils sont devenus nos poètes contemporains les plus créatifs et les plus écoutés. Les revues de poésie cessent de paraître, alors que les magazines scientifiques augmentent considérablement en nombre et en tirage.

Inversement, les artistes, qui savaient maîtriser par la perfection formelle l'évocation de l'inconnu, du bizarre, de l'irrationnel, se cantonnent de plus en plus dans la reproduction sans audace de clichés stylistiques, émotionnels et mentaux. Ils sont souvent à la remorque des scientifiques, mais loin derrière, tant dans l'évocation du cosmos, à la mode aujourd'hui, que dans le maniement des nouvelles technologies électroniques. La situation s'est inversée: l'imagination scientifique est plutôt, malgré eux, ou à leur insu, du côté des scientifiques, tandis que les artistes se forcent, sans y accéder.

La limite artistique de la science, c'est le fait qu'elle soit toujours très segmentée. La conscience des complexités et la rigueur analytique retiennent les scientifiques de se livrer à des démarches synthétiques. Et quand ils s'y risquent, notamment les médecins, les biologistes et les physiciens, on est souvent surpris par la naïveté philosophique et idéologique de leurs discours, qui choque de la part d'esprits si savants. Cette synthèse était traditionnellement plus le fait des artistes, qui allient le mental, le sensible et l'imaginaire, pour nous proposer une approche plus globale de la nature, de l'humain ou de l'univers.

La soupe prébiotique

Prenons l'exemple de Stanley Miller, de l'Université de San Diego: il consacre sa vie à deviner comment la vie a pu naître de l'inerte! C'est plus audacieux que de s'interroger comme Cézanne sur la représentation concave ou convexe des pommes, sur la visualisation de l'énergie, qui passionnait les Futuristes italiens, ou sur la primauté de la perception des couleurs sur les formes, qui a fait la gloire de Raoul Dufy. Tenter de reproduire la naissance de la vie dans son laboratoire, comme il imagine qu'elle a pu naître il y aurait quatre milliards d'années, à partir de méthane, d'hydrogène et d'ammoniac, mélangés avec un courant électrique de 60 000 volts, dans un ballon d'eau de mer bouillante, cela ne manque pas d'audace imaginative. Et on comprend le succès médiatique de l'annonce (en 1953) de cette première expérience de soupe prébiotique, même si l'intuition extraordinaire qui la guidait, n'a pas encore abouti aujourd'hui à des résultats probants!

Autres formes de vie

Les scientifiques qui se posent la question de la vie sur d'autres planètes de l'univers, nous fascinent tout autant; soit qu'ils guettent des messages radio, soit qu'ils détectent des molécules organiques dans les météorites, où l'on retrouve plusieurs des acides aminés, auxquels on attribue la vie.

La découverte d'organismes vivants dans des fonds soumarins volcaniques, sulfureux, à haute température et sous haute pression, où la vie telle que nous la connaissons paraissait impossible, nous relance vers d'autres hypothèses, vers d'autres formes de vie. Ce sont là des pistes vertigineuses pour l'imagination, pour les aventuriers de l'arche perdue! Les acides désoxyribonucléique ou ribonucléique, les briques d'acides aminés, le bombardement des électrons, une chimie de la naissance de la vie qui nous tuerait tous aujourd'hui en un instant, cela vaut bien les élucubrations sulfureuses et paranaturalistes de l'artiste Louis Bec.

Des aventuriers de l’extrême

L'origine de l'univers et l'origine de la vie sont-ils des domaines scientifiques trop hasardeux pour permettre d'affirmer que les chercheurs scientifiques sont des aventuriers imaginatifs?

Billard cosmique ne rime pas toujours avec catastrophe! Car c'est bien au billard que jouent la NASA et l'Agence spatiale européenne, en faisant rebondir une sonde spatiale de planète en planète afin d'augmenter sa vitesse et la portée de sa course. Au moment où j'écris ces lignes, le vaisseau spatial Cassini-Huygen, qui pèse 5,5 tonnes, est revenu à 1171 km de la terre. Grâce à l'attraction terrestre, le vaisseau spatial augmentera sa vitesse de 5,5 km/seconde. Il rebondira à nouveau en se rapprochant de Jupiter le 30 décembre 2000, pour arriver et se mettre en orbite de Saturne le 1er juillet 2004. Le billard semble fonctionner comme un mouvement d'horloge suisse!

Cet esprit d'aventure est-il le seul fait des astrophysiciens? Loin de là! Selon une dépêche de l'Agence France Presse de juillet 1999: Une équipe médicale française vient, pour la première fois au monde, de réaliser un pontage coronarien robotisé sous contrôle vidéo, à cœur battant et sans avoir à ouvrir le thorax de la patiente.

Cette intervention a été effectuée sur une femme d'une soixantaine d'années atteinte d'insuffisance coronaire grave, a précisé le chef du service de chirurgie thoracique et cardio-vasculaire de l'hôpital. La malade se porte bien et devrait sortir de l'hôpital dans quelques jours", a-t-il précisé.

L'intervention a consisté à sectionner, dans la poitrine, l'artère mammaire et à faire une dérivation pour la réimplanter sur l'artère coronaire. Mais au lieu d'ouvrir le thorax et de pratiquer l'intervention classique, l'équipe médicale à introduit dans la poitrine de la patiente trois tiges métalliques creuses d'environ un centimètre de diamètre. Une de ces tiges était prolongée par une micro-caméra et les deux autres par les instruments, ciseaux et pinces, nécessaires à l'opération. La caméra a été branchée à un système vidéo et le chirurgien a guidé le robot en contrôlant son action sur un écran, sans jamais être en contact physique avec la malade. Le robot était nécessaire pour accéder à des endroits impossibles à atteindre autrement. Pendant une partie de l'intervention, la malade a été opérée à cœur battant, mais les chirurgiens ont finalement dû arrêter le cœur pour opérer une valve cardiaque de la malade et la remplacer par une valve artificielle. La circulation sanguine a alors été assurée par une machine, en circulation extra-corporelle. En tout, l'opération a pris deux heures et demie et la dissection robotisée de l'artère a demandé vingt minutes.

Cette opération robotisée est l'aboutissement de cinq ans de recherches sur des animaux et des cadavres.

On apprend presque tous les jours dans les médias, qui ont pris conscience de l'intérêt du grand public pour ces questions scientifiques, de telles recherches ou exploits défiant notre imagination. On ne s'étonnera bientôt plus d'apprendre qu'une équipe scientifique fait croître une oreille humaine sur le dos d'une souris pour une future greffe humaine (nous sommes nombreux à avoir vu ces images), ou a réussi à transformer des cellules du cerveau d'une souris en cellules sanguines. Et pourtant, il était universellement admis que les cellules sont programmées pour une fonction précise et unique au cours de la formation du fœtus. On a découvert aussi la possibilité de recréer tous les types de cellules, en les cultivant à partir des cellules souches de l'embryon, avant leur spécialisation. Ce qui permet de réparer les divers organes. On nous affirme, que contrairement à la science admise, les cellules du cerveau peuvent se régénérer. Toutes les certitudes, tous les dogmes sont remis successivement en question. La recherche scientifique ne peut démontrer durablement, ni une erreur, ni une vérité!

Redécouvrir la complexité et le chaos du monde

Descartes disait qu’il fallait diviser les problèmes en questions simples pour les comprendre. Et cette démarche a été adoptée par la science occidentale pendant des siècles. La méthode a montré ses limites et aujourd’hui, de plus en plus de scientifiques tentent de réaborder les phénomènes sous l’angle de la complexité. Georges Cowan, le fondateur de l'Institut de Santa Fe, au milieu des années 80, y a réuni des Prix Nobel, tels Murray Gell-Mann et Kenneth Arrow, des scientistes tels que Stuart Kauffman ou Brian Arthur, John Holland, des physiciens des laboratoires de Los Alamos, et des jeunes chercheurs, pour s'interroger sur cette nouvelle science qui naît, à la frontière de ce qu'on appelle l'ordre et le chaos, et qui tente d'embrasser la complexité du monde. Ceux-ci tentent de comprendre les lois dynamiques, qui ont pu provoquer la naissance de la vie dans la soupe primitive, ou la disparition des dinosaures, ou la chute de l'URSS en quelques mois, ou l'effondrement soudain de la Bourse un lundi noir d'octobre 1987, ou l'accélération démographique dans les pays les plus démunis, ou tout simplement, ils se demandent: qu'est-ce que la vie? Le cerveau? L'intelligence? Le Big Bang? Ils s'interrogent sur les lois globales qui ont pu présider à de tels événements, à un niveau de complexité que nous ne savons pas penser. Ils recherchent d'éventuels systèmes invisibles d'auto organisation, à la frontière du chaos. Ils tentent d'échapper à la rigueur linéaire de la science établie depuis l'époque de Newton, et qu'ils jugent réductionniste. Ils s'intéressent en particulier aux contradictions; ils envisagent des co-évolutions dynamiques et divergentes; ils recherchent ce qui émerge, plutôt que ce qui est stable; ils se demandent quelle est la part du hasard, plutôt que de la nécessité, du jeu de la vie, plutôt que de l'évolutionnisme, etc. (Complexity, The emerging science at the edge of order and chaos, M.Mitchell Waldrop, 1992).

De même, Ilya Prigogine a reçu le Prix Nobel en 1977 pour ses travaux sur la thermodynamique du non-équilibre et en particulier pour sa théorie des structures dissipatives.

Science et science-fiction

Les auteurs de science-fiction, qui se sont plutôt inspirés jusqu'à maintenant de la physique, de l'astrophysique et de l'informatique, - des sciences plus anciennes que la biologie et la chimie moléculaires -, ont exploité ces problématiques fascinantes. Les auteurs de Star Trek ont beaucoup misé sur la téléportation de la matière, y compris du corps humain. Nous avons tous vu sur les écrans le capitaine Kirk disparaître de l'Enterprise dans un nuage de particules lumineuses - Beam me up, Scotty - et réapparaître à une vitesse supérieure à celle de la lumière, en un autre lieu galactique ou sur un autre vaisseau spatial. L'effet culte devait sans doute moins à une analyse prophétique du couple matière/énergie, qu'à un des premiers effets spéciaux faciles - et peu coûteux - des ordinateurs des années 60. Cela évitait aussi le problème, - difficile avec les logiciels d'effets spéciaux de l'époque - de faire atterrir le vaisseau spatial en douceur sur le sol d'une planète. On décida donc, rappelle Lawrence M. Krauss, de maintenir le vaisseau spatial toujours en mouvement dans l'espace, et d'utiliser la téléportation pour les déplacements des héros hors du vaisseau (La physique de Star Trek, 1998). Restait à inventer une explication de physique-fiction fascinante, qui permette de dépasser la simple idée d'un tour de magie du genre du lapin qui sort du chapeau ou disparaît dans un mouchoir de soie, inacceptable pour un chef d’œuvre de science-fiction. Ce n'est pas encore chose faite aujourd'hui, même en exploitant les hypothèses de la physique quantique et de… l'existence possible de plusieurs univers simultanés, dont la logique est tellement différente de celle que nous connaissons, qu'Einstein a pu en dire: Si la mécanique quantique est vraie, alors le monde est fou!

Star Trek

Quand à la psychologie des personnages de Star Trek, même et surtout dans le dernier chapitre de La guerre des étoiles, La menace fantôme, elle est aussi vieillotte et simpliste que celle des bandes dessinées de Walt Disney. Le progrès technique des effets spéciaux - cette fois George Lucas a pu puiser à toutes les virtuosités informatiques et s'offrir tous les scénarios imaginables, coexiste - et c'est tout un symbole de notre époque, pour ne pas dire de l'histoire de l'humanité - avec un archaïsme psychologique ingénu et désappointant. Si la plus grande opération de marketing de l'histoire de l'humanité - après celle du lancement de Windows 95 par Microsoft -, réussit, George Lucas pourra se vanter d'avoir propagé efficacement les grands principes simplifiés du bien et du mal, selon la Bible traduite en américain. Il en est parfaitement conscient, puisqu'il a lui-même déclaré au Time Magazine: Avec Star Wars, j'ai consciemment essayé de recréer les thèmes classiques de la mythologie. Plus je faisais de recherches, plus je prenais conscience que les grandes questions qu'on se pose maintenant sont exactement les mêmes qu'on se posait il y a 3000 ans. On ne s'est pas rendu bien loin dans l'évolution des émotions. Et il ajoute, comme aurait dit Walt Disney: La question de la loyauté et de l'amitié est très importante et j'ai jugé important de rappeler aux jeunes à quel point ces valeurs sont cruciales (1999).

Toute la littérature de science-fiction n'est pas faite de si bons sentiments, qui font de la si mauvaise littérature, comme l'aurait rappelé André Gide. Les cauchemars y existent aussi, que nous dépeignent tant d'autres auteurs de ce qui devient la cyber-fiction, ou le bio-numérique punk à la Maurice Dantec. Mais ils vont suivre et exploiter à coup sûr désormais davantage les intuitions des aventuriers des sciences de la vie.

Le Big Bang de la vie

Les manipulations génétiques et les bio-technologies nous donnent un bon exemple de l'aventure où nous entraîne l'imagination scientifique, alliée à une instrumentation puissante, disposant des moyens de l'informatique, et soutenue par une recherche… de profits insatiable, aiguillonnée par la concurrence commerciale.

Le choc créé dans l'opinion publique par ces nouvelles recherches évoque l'idée d'un Big Bang de la vie.

La reproduction humaine artificielle

C'est en 1978 en Grande-Bretagne, qu'est née Louise Brown, le 1er bébé-éprouvette. Depuis, grâce au développement des NTR, les nouvelles techniques de reproduction, ou de la PMA, la procréation médicalement assistée, il est né des milliers d’êtres humains et l'histoire est devenue banale. Cela a incité les chercheurs à développer la congélation des ovules et des spermatozoïdes, puis des embryons de trop - dont est né le premier bébé, après décongélation et implantation dans l'utérus maternel, en 1984 en Australie. On est passé aussi de la fécondation in vitro au développement in vivo avec des mères porteuses. Bien entendu, de nombreux débats éthiques ont accompagné ce développement accéléré de la reproduction humaine artificielle.

Les manipulations génétiques

Parallèlement à la manipulation médicale de la procréation, la science contemporaine explore la vie elle-même. Non seulement son origine historique, mais aussi et surtout ses composantes actuelles. Elle complète l'inventaire du génome humain et investit massivement dans les biotechnologies, la thérapie génique et le clonage.

En 1974 un groupe international de biologistes lança un appel solennel à réflexion, avant de s'engager dans les manipulations génétiques. Pourtant, en 1980 l'américain Martin Cline annonça avoir traité ainsi deux femmes atteintes d'une maladie héréditaire. Cette nouvelle eut un grand retentissement international, car c'était la première fois qu'on osait modifier le patrimoine génétique de cellules humaines vivantes. On s'inquiéta des conséquences possibles pour l'évolution de l'espèce humaine. Ne jouait-on pas aux apprentis sorciers? Cependant, les expériences se succédèrent et les entreprises se consacrant aux manipulations génétiques furent rapidement cotées en bourse.

Biologie et capital de risque? Ou risque biologique capital?

La biologie s'industrialise aussi et elle est devenue l'un des principaux secteurs de l'investissement en capital de risque. Elle nous vend du mythe, avec succès: jeunesse, santé, plaisirs sexuels comblés, organes de remplacement, immortalité, beauté, enfants, clones, intelligence, mémoire, disparition de la souffrance, etc.

Les gènes, dont on fait l'inventaire, semblent devenir l'alpha et l'omega de la programmation de la vie. On recherche les gènes de l'homosexualité, de l'intelligence, du vieillissement, tout aussi bien que de l'alcoolisme, de l'obésité, de l'infidélité, de la dépression ou de la criminalité. On traque les vertus et les vices des gènes sur les rats et les souris, avec l'idée d'en généraliser la manipulation chez l'homme. L'université de Princeton nous annonce ainsi, selon la revue britannique Nature (1999), qu'on aurait réussi à améliorer le Q.I. et la mémoire de souris, baptisées par les chercheurs Doggie, par référence à un enfant génial d'une série télévisée. La recherche scientifique s’inspire de l’économie du divertissement! Comme les médias d’information!

La génétique moléculaire n'a pas fini de nous annoncer des merveilles, qui permettront, nous dit-on, des applications dans la thérapie humaine. Et on se pince en lisant la réaction d'un chercheur britannique, qui souligne que: Les souris Doogie sont quantitativement plus intelligentes, mais ce ne sont quand même pas des Einstein. Pourtant, une autre sommité de l'université Stanford, commente avec optimisme: Passer de ce travail, très élégant sur un modèle de souris, à son application chez l'homme représentera un très gros travail… Pour autant, c'est un travail qui pourra être accompli. (Dr Robert Malenka, Le Monde, 1999).

L’enzime de l’immortalité

Inversement la société occidentale contemporaine dissimule la mort, dont les rituels sont devenus de plus en plus discrets. Elle la rejette et tente de lui opposer mille techniques médicales qui la repousseront à un âge toujours plus élevé, voire, qui pourraient l'enrayer grâce à une meilleure connaissance du processus de vieillissement cellulaire. En même temps, elle la définit cliniquement et légalement peut-être de façon rapide ou prématurée, selon le concept de mort cérébrale, peut-être pour faciliter l'exploitation d'organes à transplanter chez les vivants, comme l'a souligné l'anthropologue québécoise Margaret Lock.

Des laboratoires américains travaillent à mettre au point l'enzyme de l'immortalité. La Geron Corporation Pharmaceuticals, dans ses laboratoires californiens de biologie et chimie moléculaire, étudie la télomerase, qui pourrait devenir, selon les publicités de la compagnie, un véritable élixir d'immortalité! Cela rappelle le temps des alchimistes, fascinés par deux recherches principales: la transmutation en or et le secret de l’immortalité humaine. On a déjà démontré sur des souris qu'une diète frugale, sans déficit de vitamines, peut prolonger leur vie de 50%. Pour les êtres humains, les chercheurs visent une prolongation de la bonne santé, qui pourrait assurer une espérance de vie naturelle, estimée à 120 ans. Il a été établi que la télomerase se trouve à l'état naturel dans les cellules-souches embryonnaires, encore non-différenciées, puis disparaît par la suite dans les cellules différenciées. C'est cet enzyme, cependant, qui assure la reproduction cellulaire, une centaine de fois selon le cycle de vie normal d'une cellule. L'objectif visé est donc d'augmenter l'espérance de vie et de division des cellules et de repousser d'autant le vieillissement de l'organisme humain. L'accumulation de cellules mortes dans le corps est en effet considéré comme une cause principale des maladies dues à la vieillesse. Des souris privées de télomérase vieillissent prématurément, et des pilules de télomérase devraient donc retarder notre mort. Le professeur Greg Morin, qui pilote ces recherches, ne craint pas d'affirmer: Je suis convaincu que tôt ou tard, dans les 20 à 100 ans à venir, quelqu'un parviendra à l'immortalité, à Geron ou ailleurs… Du moins, si les gouvernements ne s'y opposent pas… Vivra-t-il lui-même jusqu'à 120 ans, en bonne santé, sans se soumettre à un régime alimentaire ascétique et en échappant au cancer?

Clonage humain

Si ce n'est lui, ce sera peut-être son clone, car Greg Morin doit aussi sa célébrité, selon le Washington Post (juin 99), à son intérêt pour la recherche embryonnaire. Et son laboratoire n'est pas le seul à Melno Park, à investir dans la chimie moléculaire et à déposer des brevets (plus d'une centaine déjà). Il se défend contre cette accusation de préparer discrètement une première série d'embryons humains clonés, pour des raisons éthiques et d'affaires: ce ne serait pas rentable commercialement, dit-il. Son entreprise, a cependant racheté entre temps la compagnie du Dr Ian Wilmuth, d'Édimbourg, où fut clonée la première et célèbre brebis Dolly en 1996. Mais il ne faut pas lui attribuer tous les torts…

Les vertus du clonage

Les bonnes raisons ne manquent pas pour investir dans ces recherches. Il ne faut pas oublier que depuis toujours la nature a produit des jumeaux identiques, qui sont très exactement des clones humains. Et on pense à sauver ainsi des espèces animales menacées. Le China Daily (juin 99) nous apprend que des chercheurs chinois viennent de réussir à produire un embryon de panda géant, grâce au clonage. Des scientifiques américains de l'Institut Audubon (Louisiane) ont ressuscité une espèce menacée ou disparue en implantant un embryon gelé de chat sauvage africain dans l'utérus d'une chatte domestique. L'embryon gelé avait été lui-même conçu in vitro. Et les chercheurs impliqués n'hésitent pas à déclarer: La technologie permettra de ramener à la vie des espèces entières. Ou: Si cette technologie avait été disponible à l'époque des dinosaures, nous aurions peut-être des dinosaures aujourd'hui. (Associated Press, 1999).

Et ce ne sont pas ces laboratoires qui ont cloné les dinosaures de Jurassic Park; c'est plutôt un cinéaste, californien lui aussi comme il se doit, un certain Spielgerg, avec des logiciels québécois de Softimage.

D'autres fabriquent des super-cochons, 22% plus gros que les normaux. Selon la revue Nature Biotechnology (1999), des chercheurs du College of Medecine de Houston, Texas, ont eu l'idée d'injecter directement dans le cochon de l'ADN contenant le code génétique nécessaire à la production d'une hormone de croissance, et on pourrait l'appliquer probablement aux hommes. Sera-ce pour lutter contre le nanisme? Ou pour produire des super-hommes, soldats d’un futur nazisme?

Entre temps, on a cloné des taureaux, des porcs, des souris de laboratoire; l’université de l’Oregon a réussi à produire un singe, dénommé Tetra, par division d’un embryon de huit cellules – le minimum génétique pour constituer un individu complet -, qui permettra, nous dit-on de multiplier les animaux de laboratoires identiques, pour accélérer les recherches sur la thérapie humaine, car les singes sont génétiquement très proches de l’homme, …beaucoup plus nos semblables que les souris! (Science, 2000).

Les enjeux bio-éthiques du clonage

La National Bioethics Advisory Commission a été saisie par le président américain à propos de ces expériences de laboratoires, mais les réponses sont aussi incertaines que les conséquences des recherches.

Le clonage n'est évidemment pas l'enjeu le moins spectaculaire de cette aventure. Il suscite les espoirs les plus fous et les craintes les plus extrêmes, évoquant le Meilleur des mondes d'Aldoux Huxley (1932). On craint le spectre de l'eugénisme si cher à Hitler. S’il avait disposé de la technologie du clonage humain, Hitler aurait dès les années 30 très probablement fait produire en série industrielle des clones humains pour développer la race aryenne et pour constituer des corps d’armée d’élite. Que ferions-nous aujourd’hui de ces centaines ou milliers de clones nazis? Quelle aurait été leur vie, après la défaite hitlérienne?

Le chercheur américain Seed qui prétend depuis 1997 vouloir cloner un être humain, passe pour un nouveau Docteur Folamour.

Et pourquoi pas cloner Elvis?

Et pourquoi pas cloner des morts? Elvis? Marylin Monröe? Einstein? Van Gogh? Napoléon? De Gaulle? Mère Thérèsa?

Pourquoi ne pas se cloner soi-même - et se congeler pour un temps, afin de se survivre éternellement? Salvador Dali en a rêvé et aurait donné sa fortune, juste pour un tour de plus sur notre petite toupie bleue.

Et les usages thérapeutiques semblent justifier le clonage d'un embryon humain annoncé aussi en 1999 par un laboratoire du Massachusetts, le Advanced Cell Technology Laboratory. Les chercheurs auraient réussi à produire un embryon mâle constitué de quelques 400 cellules, qui aurait été incinéré quelques jours plus tard (AFP). Le Dr Robert Lanza, de l'ACT, nous précise avoir travaillé sur la production d'un embryon chimère, mi-vache, mi-homme, constitué à partir du noyau génétique d'une cellule de peau humaine, introduit dans un ovocyte de vache.

Des brevets commerciaux sur la vie

La réaction publique du généticien français, le Pr. Axel Kahn, interrogé par l'AFP, permet de préciser les enjeux: Techniquement, ce n'est pas bouleversant… On s'y attendait et l'on peut s'attendre aussi à de gigantesques batailles de brevets entre les compagnies concurrentes sur le clonage à visée thérapeutique… On recherchera plutôt à l'avenir un clonage 100% humain pour éviter des risques de rejet que comporteraient des composants animaux… Si, à terme, la méthode de clonage humain à visée thérapeutique tient ses promesses thérapeutiques, aucun gouvernement ne voudra en priver ses malades et cette technique se diffusera dans le monde entier. La modification génétique qui permet d'obtenir qu'une brebis synthétise et fournisse dans son lait une protéine précieuse pour guérir une maladie humaine, mais trop difficile et trop chère à synthétiser en laboratoire, constitue un progrès médical immédiat. La fabrication de peau humaine par clonage, pour les grands brûlés, est difficilement contestable.

Il faut donc s'y préparer.

De petit pas en petit pas

Il faut s'y préparer d'autant plus qu'il est difficile de séparer les recherches strictement thérapeutiques, de celles qui visent des folies humaines telles que la production d'être humains clonés, complets et vivants. Des spécialistes nous disent que le clonage humain sera réalisé plus vite qu’on ne le pense. Peut-être l’expérience a-t-elle déjà été menée secrètement à terme. Dans les laboratoires d’universités, cela se saurait et le contrôle est assez aisé. Mais dans les laboratoires privés, où sévit la loi de la compétition commerciale, le secret est d’usage et le contrôle très incertain. On peut y jouer au Monopoly avec les embryons humains.

Le biologiste français Jacques Testart, reconnu pour son expertise dans les technologies artificielles de reproduction humaine, qui a co-signé la production du 1er bébé-éprouvette français en 1982, a depuis décidé de ne plus y participer et de dénoncer les manipulations d'embryons. Devenu romancier engagé (Ève ou la répétition, 1998), il imagine toutes les folies auxquelles on pourrait jouer avec son propre clone. Ainsi, il met en scène un homme d'affaires asiatique, qui décide de se faire cloner 12 fois, afin de présider chacune de ses entreprises; il imagine une famille qui veut faire cloner son enfant mort par accident, etc. Et il nous montre le cauchemar que pourrait être la vie de ces êtres clonés. Il souligne aussi, à l'encontre de l'eugénisme, le risque génétique que constituerait pour la race humaine la reproduction de copies, plutôt que la diversité génétique qui résulte de la procréation naturelle.

 

 

Des lois évolutives

L'embryologie humaine est un enjeu majeur, et la loi se fait plus tolérante avec les années. En France, en 1999, le Conseil d'État s'est déclaré favorable à réouvrir la loi de 1994 sur le bioéthique: seuls les embryons in vitro congelés ne faisant plus l'objet d'un projet parental et non susceptibles d'être accueillis par un autre couple, ainsi que les embryons jugés d'emblée non viables pourraient faire l'objet de recherches, et ne pourraient plus être implantés. Ce sont les embryons qu'on appelle orphelins et surnuméraires (deux qualificatifs mis ensemble, qui appartiennent plutôt à des registres contradictoires, l'un humain, l'autre comptable). Le clonage demeure cependant encore interdit. Le Conseil d'État rappelle l'interdiction de toute intervention ayant pour but de faire naître un enfant ou de faire se développer un embryon humain dont le génome serait identique à celui d'un autre être humain, vivant ou décédé.

En Grande-Bretagne, en revanche, le Parlement a autorisé les manipulations sur les tissus des embryons humains en 2000. Le fait que les tentatives de clonage animal soient encore difficiles - le Dr Willmuth a échoué 277 fois avant de réussir à cloner la brebis Dolly en 1996 - ne laisse pas présager cependant beaucoup d'années, avant que l'humanité soit confrontée à des questions essentielles sur son avenir. Et cela en espérant que les gouvernements garde un certain contrôle sur ce qui peut se tramer secrètement dans les laboratoires de la vie.

Ce n'est pas l'article 11 de la Déclaration universelle des droits du génome humain (ONU, 1998), même renforcé par des lois gouvernementales - en France, par exemple, ou au Canada et dans plusieurs états américains -, qui pourra suffire à empêcher ce qui peut paraître inéluctable, parce qu'il semble que ce soit désormais techniquement tout à fait possible, et parce que ces possibilités ne peuvent manquer de fasciner les chercheurs scientifiques, qui ne résisteront pas à la tentation de l'esprit (diront les uns), du profit, de la célébrité, ou du mal (diront les autres).

L’homme bionique

L’implantation d’électrodes dans le cerveau humain, liées à des puces et à un ordinateur paraissent tout aussi étonnantes et proches de la science-fiction. L’implantation de neurones prélevés dans une autre partie du corps et qui recolonisent un secteur déficient du cerveau ne l’est pas moins. Les recherches actuelles sur des animaux vivants télécommandés par ce système ou sur des handicapés visuels, à qui l’on permet, en ajoutant une caméra miniaturisée et un logiciel de reconnaissance des formes des objets, ouvrent la voie à des réalisations stupéfiantes. On pourra ainsi rétablir l’usage des membres paralysés à la suite d’un accident de la colonne vertébrale ou d’un infarctus. La simulation électrique du cerveau, dont les premières recherches datent des années 60, conduisent à des possibilités extraordinaires de commande à distance de machines. Les films de science-fiction nous montrent ces androïdes, être humains hybrides, de chair et d’os harnachés d’électrodes et de puces électroniques, ou d’acier enfermant un cerveau humain transplanté et maintenu vivant, mais électriquement télécommandé. C’est là que l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine se mêlent pour produire des performances d’analyse ou de perception surhumaine, scientifiquement pensables. Des monstres? Oui. S’il ne fait aucun doute que nous puissions espérer de ces avancées scientifiques et technologiques extraordinaires la réparation d’handicaps humains douloureux, et cela dans un assez proche avenir, il est beaucoup plus problématique d’imaginer croiser dans nos rues des policiers dont la tête comporterait une protubérance électronique produisant de l’intelligence artificielle, ou une force physique de matraquage surhumaine…

Les OGM

La question des productions transgénique, les OGM - des animaux ou des plantes modifiés à partir d'un mélange de gènes de plusieurs espèces - remet en question radicalement le mythe de la nature certes, mais aussi implique l'enclenchement humain de processus, dont nous ignorons les conséquences à moyen terme. Il est très improbable que nous puissions résister à l'idée de transformer génétiquement des porcs, par exemple, avec du matériel génétique humain - comme on dit, et l'expression nous annonce déjà tout un programme industriel - pour créer des banques d'organes transgéniques, échappant au processus de rejet lors de leur implantation dans un corps humain.

Les laboratoires de la vie travaillent aussi désormais, à cultiver des cellules mères, prélevées dans l'embryon, dont la totipotence - elles ne sont pas encore spécialisées - permet de les utiliser pour réparer des organes humains, quels qu'ils soient. On ne parle encore que pour rire de greffes de cerveau humain, mais pourquoi pas, dans cette logique? Il n'est pas sûr que le cerveau soit le siège de l'âme…

Il est extrêmement difficile d'admettre que ce Big Bang de la vie, comme on a pu l'appeler, puisse suivre son cours aveugle, selon la seule curiosité des aventuriers de la science, combinée à la recherche de profits potentiels fabuleux d'hommes d'affaires audacieux, sans que les enjeux humains avec lesquels ils jouent fassent l'objet d'un débat politique international et majeur.

 

 

 

L’Homme ne doit pas jouer aux dés avec son avenir

Pour paraphraser Einstein, L'Homme ne doit pas jouer aux dés. La question des cellules transgéniques, ou cellules chimères, rejoint les fabulations de la mythologie ancienne; mais cela se passe cette fois, non plus dans l'imaginaire humain, mais dans la réalité scientifique et industrielle de nos laboratoires. Les questions en jeu sont vertigineuses. Elles recèlent, une fois de plus - et plus que jamais - le meilleur et le pire, entre le progrès thérapeutique et la folie des hommes. Parce qu'elles constituent un incontournable dans l'aventure humaine, un rendez-vous que nous avons avec l'avenir de notre évolution, avec nous-mêmes, nous ne pouvons nous contenter de tout interdire et de refermer une possible boîte de Pandore. Elle s'ouvre devant nos yeux, et il va falloir trier et légiférer.

Mise aux enchères d’ovocytes

Aucune loi américaine n’a empêché en 1999 la mise aux enchères sur Internet d’ovocytes de très belles femmes, des mannequins de mode pour la plupart, dont nous pouvons admirer les photos et connaître les caractéristiques sur le site web de Ron Harris, un ancien éleveur de chevaux. Les enchères peuvent atteindre 150 000 $US. Ron Angel, tel qu’il se surnomme lui-même sur son site, veut simplement " aider la sélection naturelle "… et faire des profits. Les modèles qui se prêtent à ce commerce, touchent un premier montant de 15% au début du traitement hormonal auquel elles doivent se soumettre, et le solde à la livraison de l’ovocyte. " Come up to beauty, come up to Rons Angels, starting bids : US$ 15 000 – 150 000, in $1 000 increments " titre ce commerçant en gènes sur son site web .

Eugénisme

L'affaire Peter Sloterdijk, du nom de ce philosophe allemand qui s'intéresse au possibilités génétiques de créer un homme nouveau, a suscité un débat indigné. Dans une conférence intitulée significativement Des règles du parc humain. Une réponse à Lettre sur l'Humanisme (Die Zeit, 1999), il déclare sans détour: La société actuelle repose désormais sur des fondements posthumanistes… Il évoque l'évolution vers une réforme des qualités de l'espèce… une technologie anthropologique, y compris une planification explicite des caractéristiques de l'espèce humaine, qui devrait sans doute passer d'un fatalisme de la naissance à une naissance choisie et une sélection prénatale.

Aussi scandaleux que puisse être un tel discours, surtout en Allemagne, il ne fait pas de doute que ce débat sera banalisé du fait des pratiques généralisées chez les animaux d'élevage.

Nous ne sommes pas des o-tomates

L’idée de vouloir améliorer l’espèce humaine, grâce aux manipulations génétiques, risque de se répandre. Au-delà des contrôles prénataux, dans le cas de l'espèce humaine, qui compte désormais plus de 6 milliards d'individus, l'eugénisme paraît certes plus difficile, à moins de travailler à sélectionner une filière humaine supérieure... Mais il n'est pas exclu que nous y tendions par petits pas. De telles questions engagent notre destinée dans une totale absurdité. Il est temps de rappeler que nous ne sommes pas des tomates, ni destinés à devenir des automates…

Il est clair que la manipulation génétique animale n'est que la première étape de la manipulation génétique de l'espèce humaine. On ne peut se voiler la face, autoriser l'une et interdire l'autre durablement. Ce serait d'ailleurs déjà trop tard.

Biologie-fiction

La biologie-fiction, qui se pense et se bâtit dans les laboratoires de la vie, est beaucoup plus audacieuse que la littérature de science-fiction. Et elle est déjà là, bien réelle.

Le problème actuel de la science n'est pas seulement lié aux risques intrinsèques où elle nous entraîne, à la fascination du futur, à l'irrationnel où elle puise ses racines, mais aussi aux dangers de l'inculture scientifique généralisée des sociétés, dont elle est pourtant devenue le moteur d’évolution décisif. Quand l'intensité du mythe se combine à l'ignorance, il décuple sa force tel un cyclone sur la surface sans résistance de l'océan. La plupart des gens ignorent ses enjeux et ses avancées réelles. Ce qui était d'une importance relative et limité aux débats académiques dans les laboratoires d'autrefois, devient désormais l'enjeu d'applications industrielles massives, un jeu avec la vie, avec l'évolution de notre espèce et notre destinée humaine. Il ne s'agit plus de débats savants à publier dans les revues spécialisées, mais de notre avenir commun et immédiat. Les questions de la science sont devenues des questions politiques majeures pour le nouveau monde qui naît. Rappelons le passé récent pour prendre la mesure des risques du futur.

Le XXe siècle, le siècle le plus barbare de l’histoire de l’humanité

L'humanisme, fondement de nos valeurs depuis cinq siècles, n'a pas su nous épargner les paroxysmes de l'horreur humaine, qui marquèrent au fer rouge le XXe siècle. Jamais les hommes n'ont connu tant de progrès scientifiques et tout à la fois tant de tueries et d'autodestructions si systématiquement organisées, avec tant de démesure technologique.

Il semble que le progrès scientifique et technique ne s'accompagne d'aucun progrès de l'esprit humain; de sorte que la puissance matérielle fulgurante dont l'homme dispose désormais favorise ces dérives monstrueuses, sans que la conscience des uns puisse endiguer les pulsions destructrices des autres. Espérons seulement que le pire n'est pas à venir pour le 3e millénaire, car rien n'est moins sûr…

La culture scientifique et technique est devenue un enjeu majeur de la culture générale

Notre culture humaniste héritée du XIXe siècle doit donc s'ouvrir à la science et à la technologie. C'est aussi une nécessité économique pour les chefs d'entreprises. La culture scientifique et technique, telle que nous l'entendons, c'est l'ensemble des activités culturelles et sociales de vulgarisation scientifique, technique et industrielle, qui sont proposées aux citoyens (enfants et adultes) dans les médias, les musées, ou lors d'événements publics, au-delà des institutions scolaires ou universitaires de formation et de recherche. En ce qui concerne le théâtre, la musique, la danse, les arts et les humanités, on comprend bien de quoi il s'agit. Et c'est une part importante de nos loisirs. En ce qui concerne la science et la technologie, cela paraît encore à beaucoup une activité rébarbative ou réservée à des spécialistes. La plupart d'entre nous demeurons fixés sur notre tradition "humaniste", malgré son échec face à la barbarie de notre siècle, sans faire l'effort nécessaire pour l'élargir aux grands défis de la science et de la technologie.

L’éveil d’une contestation planétaire

Il y a dix ans, deux événements majeurs bouleversaient le monde et accéléraient le temps: la chute du mur de Berlin, premier signal majeur de la mondialisation contestée récemment à Seattle et l’invention du World Wide Web par Tim Berners-Lee, le Gutenberg de notre siècle.

Oui, le monde a sans doute plus changé depuis 10 ans qu’en un siècle auparavant. Et nous sommes conscients que les principaux facteurs de ces changements, le commerce, la science et la technologie sont désormais au cœur de l’aventure humaine pour le meilleur et pour le pire, dans le prochain millénaire. En 1993, le Forum de Davos lançait le concept de globalisation. Mais déjà McLuhan avait annoncé le village global, il y a plus de 30 ans, et depuis des siècles les concepts religieux d'un seul Dieu et donc d'une Église universelle), puis philosophique de l'universalisme (Socrate, Kant, le Siècle des Lumières), récupéré par l'impérialisme et le colonialisme du XIXe siècle, avaient pris leur essor. Les Organismes non gouvernementaux des Nations Unies, - FMI, OMC, UNESCO, etc. - les compagnies trans-nationales, aussi bien qu'Amnisty International, Médecins sans frontières, ou Green Peace exercent leur influence à l'échelle de la planète.

Certes, la conscience et les préoccupations des citoyens semblent demeurer très locales, à en juger par la place modeste des informations internationales dans les grandes chaînes de télévision, et les journaux, qui semble même diminuer.

Seattle

Mais, au tournant du millénaire, la contestation de l'Organisation mondiale du Commerce, par des citoyens du monde qui ont convergé à Seattle en cette fin de siècle, grâce aux appels lancés sur Internet, constitue un signal majeur de l'éveil d'une conscience et d'une résistance planétaire, concernant non seulement la mondialisation du commerce, mais aussi des enjeux scientifiques planétaires tels que l’environnement ou l’industrie agroalimentaire (organismes modifiés génétiquement, viande bovine).

Il ne faut pas s'y tromper: c'est le début d'une vaste mouvement de résistance aux excès de l'ultra libéralisme, qui semble vouloir s'exercer mondialement sans prendre en compte la diversité des situations économiques, des cultures, des langues, des systèmes de valeur.

Le monde n’est pas une marchandise

Certes, le commerce a toujours été le meilleur appui des grandes civilisations. Mais le trop est l'ennemi du bien. Depuis la chute du communisme, le capitalisme triomphe comme un système de pensée unique, sans retenue, sans contrepoids. Il instaure notamment à travers le FMI, l'OMC et les réseaux des trans-nationales ses propres logiques de concurrence sans merci et de profit, au détriment des faibles et des différents, suscitant des réactions de plus en plus vives, qu'il s'agisse de l'anti-américanisme, des intégrismes religieux et politiques, des marginalités urbaines ou du terrorisme. Le monde n'est pas une marchandise, lisait-on sur les pancartes dans les rues à Seattle. Il y a beaucoup de travail à faire, pour réguler cette idéologie triomphaliste, en instituer le meilleur et empêcher les abus inacceptables, beaucoup d'exceptions culturelles et humaines à défendre. C'est un grand débat à instaurer, à promouvoir. Si non, les avantages potentiels majeurs de cette libre circulation des biens, des idées, des hommes, et des capitaux, que l'Internet pourrait décupler à l'avantage de tous, tournera à l'affrontement et au rejet.

Le procès de la mondialisation a entraîné avec lui - et c'est logique - la montée en puissance de plusieurs grandes questions scientifiques globales, comme les manipulations génétiques et l'écologie. Beaucoup d'entre nous devenons suspicieux, en effet, vis-à-vis de ce qui se trame à notre insu dans les laboratoires de bio-technologies des trans-nationales, et qui semble motivé par la seule recherche de profit, alors qu'on joue avec la vie. Cette suspicion ne pourra qu'augmenter, elle aussi, si la majorité d'entre nous n'a pas accès à l'information et à la culture scientifique nécessaire, pour en juger rationnellement.

Un analphabétisme scientifique généralisé

Une série d’interviews de l’homme de la rue, dans le plus puissant pays du monde, réalisés récemment par la chaîne américaine NBC, montrait qu'une personne sur deux croit encore que la terre tourne autour du soleil en 24 heures, ou que c'est le vent qui provoque les marées. Voilà donc la situation d’analphabétisme scientifique général qu’il nous faut considérer au moment où nos démocraties doivent décider d’enjeux aussi importants que le réchauffement de la planète, le pouvoir des ordinateurs sur l’homme, ou le clonage des embryons animaux et demain humains. Sommes-nous prêts à accepter non seulement les organismes modifiés génétiquement dans l’industrie agroalimentaire, mais aussi bientôt l’homme transgénique, et l’appropriation privée du génome humain par le jeu des brevets sur la vie?

Les débats de société qui s’ouvrent enfin sur ces enjeux de la science, ces débats qui prennent de la force dans le monde, nous démontrent qu’il s’agit de questions d’une grande complexité et qui soulèvent des risques aussi gigantesques que les espoirs qui les motivent. Et force est de constater que la plupart d’entre nous n’avons pas accès à l’information et à la culture nécessaire pour en débattre démocratiquement.

La police pour protéger les laboratoires de la vie?

De nos jours, on fait l’éloge ou le procès de la science ou de la mondialisation, un peu rapidement, sans les comprendre. Pour plusieurs, c'est le même combat. On crée ainsi une situation potentiellement explosive. On prend le risque que s’élève une dangereuse tempête de contestations, à l’assaut des laboratoires des trans-nationales, dont l’opinion publique et notamment les jeunes affirmeront qu’ils décident de notre avenir sans nous consulter et selon des critères de profit, qui sont peu démocratiques. La surprise pourrait être forte et en prendre plusieurs au dépourvu, comme à Seattle.

Faudra-t-il un jour faire appel à la police pour protéger la science et les laboratoires de bio-technologies des grandes compagnies? C’est très probable, car l’inculture favorisera la peur. Nous risquons d’entrer dans une zone de turbulences.

La science, ça se cultive

Nous assistons à l’éveil d’un large mouvement de contestation planétaire. La contestation de Seattle n'est probablement que le premier signal d'un mouvement qui va se généraliser et s'amplifier, faute de débat démocratique et en raison de l’analphabétisme scientifique général et profond de la population, qui permettra des dérives et des confiscations ruineuses des débats, alors que nous entrons dans l’économie du savoir, où va se jouer l’avenir de nos entreprises et donc de nos sociétés, selon la dure loi du plus fort. Le dialogue social et politique ne pourra se faire sans débat démocratique ni sans culture scientifique largement partagée.

Aujourd’hui, la promotion de la culture scientifique et technique est encore plus importante que jamais en raison de l’accélération fulgurante du changement des connaissances, et pourtant plus difficile que jamais, par manque de conscience chez beaucoup de nos décideurs publics et privés, de l’importance de ces enjeux pour notre avenir.

Il faut que le monde comprenne où il vit (conscience); et que nos entreprises trouvent les ressources humaines qualifiées nécessaires à leur développement (économie).

La création scientifique, tout autant que les échanges commerciaux et la conscience universelle, sont de grandes valeurs humaines, économiques et culturelles, essentielles pour bâtir le prochain siècle au service des hommes. Il ne faut pas permettre qu'elles soient dévoyées par la seule obsession unidimensionnelle du profit à tout prix.

Éducation et démocratie

Comment ne pas accorder dès lors à la science et à la technologie une attention toute nouvelle dans nos décisions politiques, notre développement économique, mais aussi dans notre vie culturelle, dans l'éducation publique et ses institutions, dans nos musées et dans les media de masse? Car nous constatons un décalage dangereux entre le développement réel de la science et la conscience que nous en avons.

Un grand malaise de civilisation

Analphabètes de la science et de la technologie, pour l'immense majorité d'entre nous, nous vivons sans la comprendre la révolution technologique contemporaine qui transforme notre destinée collective. Nous ne pouvons en prévoir, ni maîtriser les conséquences ultimes. Et pourtant, nous agissons sans cesse, avec une puissance accrue et nous décidons de tout, toujours plus vite. Vite l'an 2000! Vite le 3e millénaire! Beaucoup se demandent où nous courrons tous ainsi les yeux bandés et comment tout cela va finir! Nous éprouvons un grand malaise de civilisation, où l'excitation, l'esprit d'aventure, le rêve de puissance et de bonheur - et la nécessité - , le disputent à la fatalité tragique.

Science pour tous

Si on la compare aux arts, à la musique, aux grands modes d'expression de notre héritage humaniste, pourquoi la culture de la science et de la technologie demeure-t-elle toujours un parent pauvre, encore marginal dans nos institutions, nos médias, nos budgets culturels et de commandite? Voilà la situation dont nous héritons à la veille de ce XXIe siècle qui s'annonce avec tant de défis. N'est-ce pas, pourtant, cette culture scientifique qui nous parle aujourd'hui d'aventure humaine, d'exploration, de nouvelle frontière, et finalement de notre destinée? N'est-ce pas cette culture scientifique qui nous pose les plus graves et décisifs problèmes éthiques? Qui nous inspire tout à la fois les plus grands espoirs, à la limite de l'utopie, et les plus grandes craintes, y compris celle de la mort de notre planète? Nous devons nous attaquer à cet "analphabétisme de second niveau".

Une société, dite du savoir

Il est vrai que les arts et la littérature exaltent en soi le grand art de communiquer, tandis que la science et la technologie ne cultivent pas nécessairement ce genre de talent, ni même de préoccupation. Mais les scientifiques prennent aujourd'hui de plus en plus conscience de leurs responsabilités et de la nécessité de partager avec nous leurs questions, leurs découvertes, leurs émerveillements et même leurs angoisses.

La science et la technologie sont oeuvres de culture, expression de l'humain, et doivent être reconnues à part entière dans notre humanisme.

Nous souhaitons que le public rejette moins la science, qu'il développe à son égard de la curiosité et des opinions, au moins autant que vis-à-vis de la musique, des écrivains, de l'architecture, ou même, peut-être, un jour ... du sport!

Dans notre nouvelle "société du savoir", chaque gouvernement et les grandes entreprises privées ont donc aujourd'hui une obligation d'éducation scientifique et technologique.

Le 1% pour la culture scientifique

Parmi les idées incitatives qui peuvent s'envisager, j'ai eu l'occasion de proposer un 1% pour la culture scientifique et technologique, sur le modèle du 1% réservé à l'intégration des arts à l'architecture dans les budgets de construction publique, dans certains pays. Tous les contrats, subventions, ou prêts sans intérêts des gouvernements à des entreprises de haute technologie pourraient comporter un 1% réservé à la promotion de la culture scientifique et technologique. Cette proposition fait partie du programme de Sciences pour tous, un regroupement des organismes de promotion de la culture scientifique, né au Québec, qui s'internationalise déjà et dont l'astrophysicien Hubert Reeves et le biologiste, découvreur du virus du sida, Luc Montagnier ont accepté la présidence d'honneur. À défaut d'établir une loi du 1%, il faudra bien instituer des incitatifs fiscaux puissants.

Les dieux et les démons de la science

La science et la technologie occupent désormais dans nos sociétés la place centrale qui revenait aux dieux… et aux démons. A cette différence près que l'enfer, lorsqu'il surgit ici-bas, s'en prend le plus souvent aux innocents et aux plus démunis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16 - UN DÉSIR PULSIONNEL DE COMMUNICATION.

Ça communique avec L’Autre.

Heidegger se posait la question vertigineuse Qu'est-ce que penser? Et il répondait en grec intemporel. La question fascinante d'aujourd'hui serait plutôt Qu'est-ce que communiquer? Pourquoi une telle inflation de communication planétaire et une telle perte de communication de proximité? Pourquoi la communication prétend-elle envahir la planète. Et pourquoi ce rêve d'immédiateté et cette illusion d'une transparence communicationnelle sont-ils identifiés à la communication numérique?

Nos zélateurs branchés croient que ces nouvelles technologies de communication abolissent l'espace et le temps: un grand rêve humain de puissance, que la technologie mettrait désormais à notre portée. Il y a de la croyance magique là-dedans.

Cette frénésie communicationnelle, cette obsession, qui tourne au fétichisme technologique avec l'essor de l'Internet, secrète une véritable idolâtrie de la communication, où l'idéologie marchande exploite un puissant désir individuel: un désir peut-être fusionnel et compensateur d'un déficit réel de la communication interpersonnelle dans les sociétés contemporaines.

Le bruit de la communication.

La communication crée l'illusion d'une communauté planétaire, à laquelle on pourrait s'intégrer harmonieusement. On invente la médiologie pour la comprendre. Et on nie au nom de cette nouvelle déesse Communication l'importance du silence, de la solitude et de la non-communication. On fait l'éloge du bruit, de l'explosion des communications, du vacarme des villes et des médias. Et la musique contemporaine lui renvoie son rythme techno, comme un écho.

Mais ce n'est plus que le bruit de la société, le bruit de la communication. Qu'est devenue la communication elle-même, conçue comme un échange, un partage? Qu'est devenue la confidence, le murmure intimiste, le petit secret sussuré, l'espace psychologique personnel et privé? N'est-ce pas le contraire du rêve d'une communication véritable, si elle a jamais existé? Avec toute cette cacophonie planétaire, on ne s'entend plus parler. Comme dans les cafés à succès, si bruyants, où on se donne rendez-vous pour se voir, sans échanger mieux que des sourires et des banalités, faute de pouvoir entendre les mots exacts qui se disent et encore moins les nuances ou les explications.

 

 

La religion Internet.

Le désir de communication, devenu obsessionnel ou pulsionnel chez beaucoup de nos fétichistes branchés, symbolise apparemment le bonheur de l'intégration au corps social, du tétage aux mamelles de la planète. C'est le désir d'amour, d'appartenance, de participation, de fusion, qui délivre l'individu de son angoisse de solitude.

Et sur cette base, toutes les manipulations deviennent possibles. L'Internet, c'est souvent l'opium de l'individu, le rebranchement fusionnel des atomes d'une société éclatée, fragmentée, individualiste à l'extrême. Le contenu importe souvent moins que le lien ombilical retrouvé.

On a trop longtemps rêvé d'une communication aussi puissante, rapide et omniprésente, au service de l'individu Lambda, pour s'étonner aujourd'hui du véritable effet de choc que provoque l'essor prodigieux des communications numériques. Le mot Internet lui-même est devenu magique.

Cette communication fébrile, cette ivresse communicationnelle restaure un bien-être social perdu, un sentiment d'harmonie. Elle reconstruit un nouvel espace-temps intégrateur, à l'échelle de la planète, avec les trois unités classiques d'espace, de temps et d'action.

L'Internet, c'est la communion sociale instituée.

Et la communion crée la religion, avec ses prêtres, ses rituels, ses fidèles, ses fêtes et ses célébrations.

Le désir, multiplié par la vitesse, la puissance, le débit à large bande et l'effet multimédia, crée la séduction et la jubilation du cyber-libéralisme.

Al Gore, alors vice-président des États-Unis, a exprimé ingénument ce rêve en termes politiques, alors qu'il se faisait le champion de l'Internet au début des années 90: il annonçait une véritable utopie politique, de bonheur universel et de démocratie retrouvée: un service universel qui sera accessible à tous les membres de nos sociétés et, ainsi, permettra une sorte de conversation globale, dans laquelle chaque personne qui le souhaite peut dire son mot. L'infrastructure globale de communication ne sera pas seulement une métaphore de la démocratie en fonctionnement, elle encouragera réellement le fonctionnement de la démocratie en rehaussant la participation des citoyens à la prise de décision. Elle favorisera la capacité des nations à coopérer entre elles. J'y vois un nouvel âge athénien de la démocratie.

 

 

 

Une génération NET?

On parle volontiers d'une génération NET, qui prend valeur de symbole d'une époque. On pourrait aussi appeler génération 01, celle des jeunes qui arrivent à l'adolescence au moment où le l'informatique s'impose dans notre conscience sociale avec l'effervescence de l'Internet, même si l'accélération du temps social bouscule le rythme tranquille des générations. Ce serait la génération branchée, la génération de l'Internet. On la brandit comme un signe de ralliement au cyberespace, à la révolution numérique qui bouleverse notre monde et s'identifie au nouveau millénaire.

Les faits sont là, les chiffres le démontrent, la nouvelle économie et la mondialisation l'exigent, l'économie du savoir en fait une priorité et nous investissons dans l'Internet. La bourse Nasdaq connaît des accélérations foudroyantes, des fébrilités irrationnelles, avec des investisseurs à la marge, qui jouent sur les variations quotidiennes. Le procès Microsoft est devenu un symbole parce que cette société veut imposer son fureteur. Et il n'a fallu que quelques années pour que cette révolution s'impose. Les journaux désormais parlent tous les jours d’Internet et de ses nouveautés..

C'est à coup sûr un événement majeur. Car les nouvelles technologies numériques révolutionnent non seulement les communications, mais aussi les industries du cinéma, de la télévision et du divertissement, les marchés, la Bourse, le commerce, l'éducation, voire la vie privée.

Un choc d'une telle ampleur frappe les imaginations et s'identifie aux espoirs et craintes du nouveau millénaire. Les frayeurs suscitées par le bogue de l'an 2000 ont ajouté aux émotions: avions qui tombent du ciel, villes qui plongent dans l'obscurité, banques qui font faillite, pompes à essence en panne, etc. L'univers du numérique ouvre une ère nouvelle dans notre civilisation occidentale et l'imaginaire social frémit. Il entre en résonance avec les multiples facettes de cette révolution technologique.

Mais si la toile Internet prend valeur de symbole social de cette révolution, il ne faut pas oublier que le premier ordinateur a été inventé pendant la seconde guerre mondiale, et que l'Internet n'est qu'un développement de cette logique binaire, qui doit son pouvoir extrême de traitement de l'information à une simplification technique de transmission du langage à 2 termes, un peu simpliste!

L'opinion publique identifie la génération Net aux jeux vidéo en ligne ou hors ligne, aux écoliers qui font leurs devoirs en allant chercher des informations sur Internet - et ils y font l'école buissonnière -, au réseau des écoles branchées, à la multiplication des cafés électroniques. Cette nouvelle génération passerait plus de temps devant les écrans d'ordinateur, que dans le repli des pages de livres, voire devant la télévision. Ce serait la génération des surfeurs d'Internet, celle aussi des adeptes de la planche à roulettes et de la planche à ski.

Sans doute, mais les statistiques proposent une interprétation un peu différente.

Car il n'y a pas encore assez d'ordinateurs à l'aube du XXIe siècle et encore moins d'ordinateurs branchés dans la population pour pouvoir soutenir une telle affirmation. Ce sont moins les adolescents que les 25/45 ans qui naviguent, surtout dans leur environnement professionnel, et un peu à la maison. Les ordinateurs sont encore loin d'être un médium de masse comme la télévision. Ils demeurent le privilège de la classe aisée, celle des professionnels et de leurs enfants. Il y a beaucoup plus d'ordinateurs dans les bureaux que dans les foyers. Encore faut-il souligner que les liaisons téléphoniques domestiques sont très lentes et plutôt dissuasives pour prendre son pied sur l'Internet. Des sondages au Café Électronique de Montréal ont démontré que la majorité des clients ont l'Internet à domicile, mais viennent au Café pour naviguer à grande vitesse, parce que la lenteur des connexions domestiques décourage l'excitation que recherchent les adeptes.

Et les statistiques montrent aussi que la grande majorité des recherches sur Internet concernent les utilités, des références, des informations techniques, le tourisme et les voyages, les catalogues d'achats, etc. Mises à part les excursions sexuelles, ce n'est pas une activité émotionnelle qui appelle une identification de génération! Et les pages Web sont le plus souvent d'une platitude décourageante.

Les forums de bavardage, ou chats constituent un phénomène plus significatif. Ils se multiplient et séduisent de plus en plus de personnes. Vous pourrez y rencontrer des philatélistes et échanger des timbres, des amateurs de pêche ou de parachutisme et échanger des informations, partager votre passion, des informaticiens et demander conseil sur l'utilisation d'un logiciel: il n'y a pas de sujet qui ne suscite la création quotidienne de nouveaux forums d'échanges entre professionnels ou entre passionnés de tel ou tel hobby. Vous y entrez sous votre vrai nom ou sous un prénom anonyme, à votre choix. Outre ces forums électroniques, qui répondent remarquablement à une fonction sociale de communication reconnue, il existe de multiples forums de rencontre réservés à des groupes sociaux tels que les célibataires, les homosexuels, etc. ils attirent des femmes et des hommes en manque de communication et d'amour, le plus souvent âgés de 25 à 45 ans eux aussi.

Il ne s'agit donc aucunement d'une nouvelle génération, mais d'hommes et de femmes nés sous le règne de Gutenberg, et qui demeurent actuellement majoritaires sur la toile par rapport à la nouvelle génération d'adolescents adicts du binaire. C'est là que nous retrouvons les cybercompulsifs, qui peuvent passer des heures quotidiennes dans des forums de bavardage, qui se lèvent la nuit pour guetter un message d'un internaute australien ou français, et qui développent donc une dépendance aïgue vis-à-vis de l'Internet, exigeant éventuellement une thérapie clinique très sérieuse. Il existe beaucoup plus de personnes atteintes de cette pathologie qu'on ne l'imagine généralement.

 

Le pouvoir magique de l'Internet.

La force de cette nouvelle technologie, née comme beaucoup d'autres de la guerre, aurait dit McLuhan, ne tient pas seulement à ses performances techniques exceptionnelles, auxquels le téléphone, la radio et la télévision, d'un maniement beaucoup plus facile et convivial, nous ont déjà préparés. Le pouvoir technique répond à un rêve humain, mais l'Internet fait aussi vibrer en nous le rêve de la communication planétaire dans le village global. Et il y puise une autre force symbolique caractéristique de notre époque. Pourquoi l'Internet nous impressionne-t-il plus que le téléphone? Sans doute parce qu'il a surgi plus soudainement et plus universellement. Le téléphone a mis des dizaines d'années à s'imposer. Sa généralisation était techniquement difficile et donc lente; il demeure encore aujourd'hui une technologie au pouvoir limité à la seule voix, alors que l'Internet est devenu d'emblée multimédia, alliant l'image, le mouvement et le son grâce à la technologie numérique, infiniment plus puissante que la transmission électromagnétique. Et il peut aller partout dans le monde, ou presque…

Les communautés Internet.

En outre, l'Internet est un médium impliquant beaucoup plus une attitude pro-active de l'individu que les autres média tels que le téléphone et la télévision . Il demande un effort individuel, là où la télévision caresse la passivité. Il demande une initiation technique à un savoir plus complexe, impliquant l'appartenance à un groupe privilégié de cybernautes et introduisant à un nouvel espace imaginaire, celui du cybermonde.

L'effort crée une valeur et le partage de cette valeur une communauté, qui sait se reconnaître et affirmer cette appartenance à la sphère de la communication planétaire virtuelle. Chaque cybernaute se sent valorisé et rattaché à un groupe, comme une cellule à un organisme vivant qui le dépasse et le sécurise affectivement. C'est, dirait le mythanalyste: l'appartenance au grand tout : le mythe enfin réalisé! Dans la solitude des villes et le désert des amours brisés, on ne peut rêver plus grande consolation, ni dans l'aspiration humaine au pouvoir sur l'univers, plus belle illusion, ou plus grand progrès de l’utopie.

 

 

Qu'est-ce que le multimédia?

La mode du multimédia semble attribuer au concept tant de diversité, cependant, que plusieurs en dénoncent le n'importe quoi. De fait, au milieu des années 80, le multimédia reprenait dans le domaine culturel la vieille utopie de l'intégration des arts - les quat'zarts. Dans l'exposition Images du Futur, à Montréal de 1986 à 1997, nous montrions des installations d'artistes combinant grâce à l'ordinateur des images, des sons, le mouvement et même l'interactivité avec le public. S'il avait été difficile précédemment de mêler avec bonheur la danse avec la peinture, le violon avec le fusain, voilà que les nouvelles technologies le permettaient enfin. Le roman télématique francophone illustré Marco Polo, que nous avons coordonné en 1985 au Canada, y ajoutait même le rêve réalisé d'une création collective à distance entre l'Afrique, l'Europe et l'Amérique du Nord, grâce, à l’époque, au téléphone et au modem. Le terme multimédia est donc né avec les arts électroniques.

Au début des années 90, les premiers cédéroms et le développement de l'Internet en anglais ont suscité des préoccupations culturelles, que le mot lui-même multimédia, à caractère technique, semble ignorer, mais qui prolongeaient le premier usage artistique du mot: une industrie des contenus. Les entreprises de multimédia ont été identifiées à une activité d'éditeurs: la production de contenus en ligne et hors ligne. Et cela correspondait aussi à la tendance européenne, caractérisée par la richesse des contenus culturels et un certain retard dans les applications transactionnelles de l'Internet.

La convergence numérique.

Depuis, les technologies numériques ont évolué très rapidement. Aujourd'hui, nous découvrons que la caractéristique fondamentale du multimédia, - et qui permet son développement exponentiel, - c'est sa technologie même, le numérique. Toutes les nouvelles technologies de communication, qui envahissent tous les domaines, fonctionnent avec une seule et même unité de langage: les octets ou bits. La force d'intégration du numérique est incontournable. La convergence de l'ensemble des TIC (technologies d'information et de communication) qui en résulte, change toutes les données du paysage contemporain. Que la communication traite de résultats bancaires, de diagnostiques médicaux ou d'économie, d'images, de musique, de science, d'art, de police, de vie quotidienne, de sexe ou d'utilités, le mode numérique devient une technologie commune de communication, avec des déclinaisons intégrées, réunissant en un immense réseau les satellites, le câble, les ondes courtes, le téléphone, l'Internet, les canaux de télévision, les salles de cinéma, etc. On évoque même l'utilisation du réseau électrique quasiment omniprésent, pour le transport possible de l'information.

Le multimédia, c'est donc désormais la convergence numérique de l'ensemble des TIC. Et tout contenu numérique pourra bientôt y circuler indistinctement.

Une équipe réunissant le MIT aux États-Unis, l'Institut national de la recherche informatique (INRS) en France et l'Université Keio au Japon travaille à faire évoluer l'Internet dans la direction du multimédia : le SMIL, nouveau langage multimédia synchronisé, véhiculera images et sons.

Une nouvelle culture numérique.

Sans tomber dans la pensée magique de ceux qui annoncent la disparition des médias archaïques au nom du tout numérique, il faut admettre que la puissance des ordinateurs ne va pas seulement créer le commerce électronique, mais aussi une nouvelle culture numérique. La pensée, la philosophie, la littérature, l'art en Occident doivent beaucoup au papier et à l'imprimerie. Personne ne s'en scandalise, chacun le reconnaît. Il en sera de même avec la généralisation du numérique. Mais rassurons les pessimistes: nous savons faire la différence entre la poésie de Baudelaire et le papier de son éditeur, ou demain le tube cathodique où elle s'affichera, même si cela va modifier inévitablement notre sensibilité aux images du poète.

Et il ne faut plus considérer les technologies du téléphone, de la télévision, de l'informatique et de l'Internet comme des marchés verticaux et distincts. Tant pis pour les célèbres distinctions de McLuhan entre média chauds et froids: ils convergent sous le signe du numérique. La révolution technologique a renvoyé dans le passé une partie des grandes intuitions de McLuhan. Un nouveau marché horizontal intégrant ces technologies apparaît, qu'on retrouve dans les modèles d'affaires des AOL- Time Warner, Microsoft, IBM, Sony, etc. Et pour les éditeurs de contenus multimédia, cette convergence des technologies de communication sous le signe du numérique multimédia est une excellente nouvelle! Elle signifie un élargissement considérable de leurs marchés potentiels, bien au-delà du cédérom traditionnel, du disque vidéo digital, ou du site web. Elle va favoriser la commercialisation à laquelle ils aspirent pour assurer leur développement.

Après un demi-millénaire sous le signe dominant de Gutenberg, l'avènement du multimédia renoue avec les cultures de tradition orale et multisensorielle, que nous décrivent les ethnologues. L'invention de l'imprimerie a signifié une confiscation radicale de la communication savante par les élites sociales et la disparition de langues régionales. Elle a créé aussi - on l'oublie toujours - l'immense phénomène social de l'analphabétisme, aux répercussions politiques incalculables. Dans les sociétés traditionnelles indivises, intégrées, l'analphabétisme n'existait tout simplement pas! Faut-il donc croire au progrès, quand la géniale invention de l'imprimerie, saluée par tous comme un progrès extraordinaire, a entraîné ce cataclysme social: l'apparition et le développement de l'analphabétisme à l'échelle planétaire ? (L'UNESCO évalue à 885 millions le nombre d'analphabètes, âgés de plus de 15 ans dans le monde).

Et ce n'est pas le livre de poche qui y aura mis fin…

Le néo-primitivisme électronique.

Nous nous risquerons à parler de néo-primitivisme à propos de cette nouvelle civilisation de communication électronique avec laquelle nous abordons le 3e millénaire, sur la base de plusieurs constatations convergentes.

On admettra tout d'abord que ces nouvelles technologies électroniques sont encore assez primitives, aussi surprenantes qu'elles nous paraissent. Installer l'Internet ou un cédérom sur un ordinateur est encore très laborieux et me fait penser aux postes de radio à galène d’autrefois. D'ici une génération, on peut prévoir que les technologies actuelles nous paraîtront aussi primitives que les premiers ordinateurs à cartes perforées pliées en accordéon, en usage au milieu du XXe siècle.

L'Internet et le tam-tam africain.

Des intellectuels africains soulignent que le langage électronique correspond beaucoup mieux aux cultures africaines que l'imprimé, voire l'écrit. Certes, parce qu'il peut être multisensoriel, mais aussi parce que sa base binaire 1 ou 0 et ses protocoles d'identification et d'authentification sont très semblables à ceux du tam-tam tribal. Ainsi, avant de transmettre avec les tambours un message à distance, d'un village à un autre, en Afrique, on annonce qu'un message va être émis; on recourt à un rythme qui constitue une authentification de l'émetteur, très comparable à une signature électronique. Et on utilise un langage bruitiste, exploitant les alternances de son (1) et de silence (0) et leur rythme, selon une structure très semblable au langage binaire de l'ordinateur, et qui n'a évidemment rien à voir avec le langage phonétique.

On notera d'ailleurs que le langage électronique permet de développer des logiciels de communication pour les handicapés visuels avec des dispositifs tactiles et que la synthèse vocale est appelée à se généraliser rapidement. On parle alors de communication dynamique, par opposition à la linéarité de l'imprimé.

Dans les société traditionnelles, la communication était multisensorielle et elle s'inscrivait dans des rites sociaux collectifs. Elle n'était pas un outil de discrimination sociale, comme a pu l'être le texte écrit, le livre et donc l'institution scolaire. Le multimédia contemporain rétablit, à travers les mass media, comme à travers les self media (selon la distinction établie par René Berger, avant même qu'il ait entendu parler de l'Internet), une communication collective intégratrice, qui tend à traverser les clivages culturels, et à instituer une culture populaire commune de classe moyenne dominante.

L'écrit et l'imprimé séparaient les individus et les groupes sociaux, les nouveaux médias électroniques les réintègrent, souvent malgré eux. Certes, ce serait succomber au mythe de la communication, que de croire que ces nouvelles technologies vont instituer une société planétaire harmonieuse, transparente, sans différences de classe, égalitaire, pacifique, etc. La communication de tradition orale et multisensorielle a servi des systèmes de castes, et des féodalismes redoutables dans le passé. Les rituels d'initiation y jouaient le même rôle de sélection sociale que la discrimination scolaire dans nos sociétés contemporaines. Mais la tendance à rétablir la communication comme un ensemble de rituels collectifs est bien là, et les dispositifs d'interactivité que proposent des artistes, la télévision, l'Internet ou des bornes publiques d'information avec écrans tactiles y contribuent.

Icônes et pictogrammes électroniques.

Avec l'avènement des communications de masse et des écrans, nous voyons réapparaître un langage de pictogrammes et des icônes cathodiques qui évoquent le primitivisme des masques africains, sans en rejoindre la beauté. Le phénomène s'est développé déjà, il est vrai, avec le langage de la signalisation publique, sur les routes, dans les transports en commun, dans l'emballage des produits de consommation, et dans les usines. Il fallait, au siècle de la vitesse et de la mondialisation, et souvent pour des raisons marchandes ou de sécurité publique, rétablir une langue universelle facile à comprendre par tous, en un instant. Le retour du pictogramme s'est imposé au détriment de l'écriture phonétique et de la diversité des langues. Ce langage pictographique a été réinventé aussi, en plus sophistiqué et quasi multisensoriel dans les bandes dessinées. Apollinaire avec ses calligrammes, puis les poètes lettristes en avaient eu conscience. Reprenant les intuitions géniales de McLuhan, qui avait affirmé ce retour du visuel iconique et quasi sculptural dans le langage phonétique, on a parlé très justement à ce sujet dès les années 70 d'un langage audio-scripto-visuel (Jean Cloutier). Le message est un massage (tactile).

Un nouveau mode de lecture, pour un langage tactile.

La communication électronique a renforcé considérablement cette tendance. On sait bien que la lecture à l'écran est beaucoup plus lente que sur papier. Les enquêtes démontrent, que dans la masse inflationniste des communications de toutes sortes, celui qui veut accrocher l'attention de ses interlocuteurs, doit recourir à des signaux efficaces, visuels ou sonores, que la langue phonétique ne suffit plus à créer. On fera appel aux caractères gras, italiques, soulignés ou grossis, au coupé-collé, aux surprises typographiques, à la mise en page, aux couleurs. Les créateurs de pages Web sur les écrans d'ordinateur savent que les usagers ne liront qu'une infime partie des textes. On a dit qu'ils sautent sur les écrans comme des kangourous, de mot en phrase, d'image en hyper lien, cliquant de préférence sur ce qui bouge! Seulement 16% des lecteurs liraient quelques textes attentivement sur les écrans de leurs ordinateurs…

Un essor fulgurant et sans précédent dans l'histoire de l'humanité.

Il est important de comprendre l'ampleur du phénomène des nouvelles technologies de communication à l'aube du 3e millénaire.

On estime que près de 100 millions d'Américains sont branchés Internet en l'an 2000, un chiffre qui aurait doublé en un an, ce qui représente la moitié du parc d'ordinateurs aux États-Unis. Au Canada, plus de 4 millions de ménages étaient branchés Internet en 1998, soit 25% de plus qu'en 1997. Il s'agit donc d'un phénomène explosif. L'Internet devient un mass media tout en demeurant un self media: cette double possibilité est à coup sûr une des clefs de son succès. Un phénomène nouveau, unique, et donc très probablement promis à un succès planétaire, sous le signe de la convergence numérique. En 5 ansInternet a rattrapé le chiffre d’affaires de l'industrie automobile dans le monde, qui elle existe depuis cent ans.

On a pu dire aussi qu'il y avait plus de postes de télévision dans le monde que de W.C…

Un nouveau mode de vie.

Microsoft a opté stratégiquement pour une vision totalitaire et planétaire de l'Internet. Et je ne me réfère pas tant aux accusations faites à Bill Gates de vouloir éliminer tous ses concurrents, qu'à son concept d'omniprésence de l'Internet dans toutes nos activités: ce qu'il appelle le Web-enabling the future. Bill Gates a annoncé, en lançant son logiciel de navigation Internet Explorer 5 en 1999, qu'il avait décidé de jouer l' avenir de Microsoft autant sur le Web life style que sur le Web style of working. Rien n'y échappera, si possible. Non seulement Microsoft veut devenir incontournable sur l'Internet, mais il veut aussi, en toute bonne logique d'affaires, que l'Internet devienne incontournable! Ce qui l'amène à faire des investissements, des achats ou des alliances avec tous les autres médias. Un style de vie? Voilà qu’une compagnie new-yorkaise nous offre désormais des taxis branchés Internet pour compléter notre bonheur… ou pour notre travail.

Un réseau planétaire.

La convergence numérique des technologies d'informations - télécommunications, télévision, satellite, câble, cinéma, etc. - favorise cette vision plutôt totalitaire de l'Internet, permettant un véritable contrôle des contenus, si l'économie de marché par malheur, un jour, ne s'y opposait plus. Sans nier les vertus décisives de la convergence numérique, il faut souhaiter qu'elle ne vienne pas à bout de la diversité des médias, absolument nécessaire à l'expression des différences culturelles et au pluralisme des pouvoirs. Car chaque médium renvoie à une structure et à une image du monde différente, correspondant éventuellement à une communauté sociale différente.

La fusion des compagnies America Online et Time Warner au début de l'année 2000 constitue assurément un symbole historique de cette convergence entre nouveaux et anciens médias - l'Internet et la télévision -, et de la domination des nouveaux sur les anciens. Faut-il craindre pour autant une uniformisation du monde par une technologie dominante de communication? Ce serait un épouvantable appauvrissement du patrimoine humanitaire, mais il est totalement improbable.

Le développement du téléphone cellulaire multifonctionnel.

Dans un pays très branché, comme la Finlande, il y a plus de téléphones cellulaires (3 millions) en service que de téléphones traditionnels; plus de la moitié de la population a son téléphone mobile et on prévoit un taux de plus de 100% pour bientôt. Nokia, l'ancien roi du papier en difficulté, a réussi sa reconversion dans le téléphone sans fil, où il innove constamment: par exemple, le Communicator est un portable qui s'ouvre en deux, comme une coquille bi-valve, découvrant un micro-ordinateur, et qui ne pèse que 250 grammes. (Il est appelé bien entendu à se miniaturiser très rapidement, tout en augmentant sa puissance et sa vitesse). On parle de 300 millions de téléphones cellulaires dans le monde en 2005 et de plus en plus de ces téléphones disposeront de terminaux Internet. Pour la Finlande, en 2000, 10 à 15% des téléphones mobiles sont déjà dotés de l'Internet. Et il s'est vendu en 1998 autant de téléphones cellulaires dans le monde, que d'automobiles ou de micro-ordinateurs. On peut aussi ajouter à ce téléphone sans fil toutes sortes de périphériques, tels un appareil photo numérique permettant d'envoyer une photo en temps réel par Internet, ou un écran d'information sur les nouvelles locales, le lieu que l'on visite, la ville où on arrive et où on souhaite réserver un hôtel, la météo, etc. Il remplacera aussi le porte-monnaie, permettant d'acheter, simplement en lisant le code barre indiqué sur l'emballage, et en débitant automatiquement votre compte bancaire en ligne. On atteindra ainsi la plénitude du paradigme de la communication multifonctionnelle et omniprésente, à l'ère de la Net Economy.

Satellites.

Un réseau dense de satellites, en cours de construction, offrira prochainement une très large couverture numérique de la planète. Le système Skybridge d'un consortium d'entreprises d'Europe, des États-Unis et du Japon, prévoit pour 2002 de placer 80 satellites en orbite basse permettant de desservir 20 millions d'internautes en même temps, évitant l'engorgement des boucles locales, et cela à une vitesse allant de 20 mégabites pour les particuliers à 200 mégabites pour les compagnies. Le projet concurrent Teledesic, lui aussi international et auquel participe Bill Gates, prévoit lancer à partir de 2003 rien de moins que 288 satellites: ce sera l'Internet du ciel.

Parallèlement, les mini- ou micro-paraboles (elles tiennent dans la paume de la main et coûtent 10$ par mois) vont permettre de recevoir aux États-Unis jusqu'à 200 chaînes de télévision et de radio.

Contrôle à distance: bons…

Les systèmes GPS de géo-positionnement par satellite permettent déjà de surveiller votre voiture ou vos chauffeurs routiers, d'opérer des sauvetages et bientôt vous relaiera constamment à tout le réseau planétaire de communications et d'information. Votre radio de voiture peut déjà vous indiquer votre itinéraire en temps réel. Et le garagiste branchera votre voiture (son ordinateur) sur Internet pour les révisions d’usage ou pour diagnostiquer les causes d’une défaillance et y remédier. On assiste donc à une accélération de l'industrie des télécommunications numériques, qui nous promet mille et une utilités, mais aussi d'innombrables services dont vous n'avez aucun besoin, et bien pire, qui constitueraient bientôt un maillage permettant de contrôler les déplacements et communications d'un individu, comme Dieu même pourrait le faire. On a appris, par exemple, que la police était désormais capable de reconstituer tous les déplacements d'une personne soupçonnée, même longtemps après le crime, grâce au géo-positionnement de son téléphone mobile, qui émet des signaux dès qu'il est ouvert, même si on ne s'en sert pas. On peut imaginer que lorsque vous roulez en voiture avec la radio, celle-ci pourra vous avertir que vous approchez d'un chantier, que vous dépassez la limite de vitesse autorisée, que vous devriez reprendre de l'essence, que vous devriez vous arrêter à tel restaurant, que vous avez bu trop d'alcool pour avoir le droit de conduire, etc.

… et mauvais côtés.

Il faut souligner aussi le développement de la dataveillance ou cyveillance. La multiplication des réseaux de caméras de surveillance dans les centres urbains et dans les entreprises, les dispositifs d'écoute des communications électroniques et des boîtes vocales, de vérification des échanges e-mails, les cookies placés à l'insu des usagers dans les ordinateurs ou dans des messages Internet, pour étudier leurs comportements, notamment dans le système Windows 98 et dans les processeurs Pentium III sont autant de revers de la médaille de ces progrès technologiques, car ils menacent directement notre vie privée.

La réalité commence à ressembler aux célèbres prophéties de George Orwell. Les Blue Eyes, ces capteurs sensitifs mis au point dans les laboratoires de recherche d'IBM à Almaden (Californie) permettent assurément de compléter les commandes vocales par un dialogue visuel entre l'humain et l'ordinateur, mais ouvrent aussi la voie à toute une nouvelle génération de contrôle des faits et gestes de chacun, à commencer par la maison ou dans le bureau. Liberté chérie, que nous promets-tu de plus, pour notre bonheur? Devons-nous attendre avec impatience de nous faire implanter dans le corps une puce électronique, grâce à laquelle nous n'aurons plus besoin de clés, ni de numéro de code, pour déverrouiller la porte de notre maison ou de notre voiture, pour nous identifier ou pour payer, comme l'a suggéré le célèbre professeur Kevin Warwick en Grande-Bretagne, en tentant lui-même l'expérience?

Du numéro d'assurance sociale au numéro de téléphone numérique pour identifier chacun de nous.

On nous dit que bientôt chacun de nous se verra attribuer un numéro de téléphone individuel à vie à sa naissance. Cette identification téléphonique numérique remplacera alors nos numéros actuels d'assurance maladie ou assurance sociale. Quel bonheur, enfin! Et quel changement de symbole, de la maladie à l’identité communicationnelle! (Un nouveau symbole de maladie?…)

 

L'accomplissement du mythe de la communication.

Et la DTV - la télévision digitale interactive - va-t-elle couronner l'achèvement d'une communication quasi divine ou quasi magique?

Un monde transparent, où la communication rapproche tous de tout et leur montre tout? Des communications omni-présentes, multimédia, multipurpose: est-ce assez? Non. L'accomplissement, l'achèvement du mythe de la communication nécessite aussi qu'il rejoigne toute la population, avec une vitesse et une puissance de transmission toujours plus grandes. Rassurons-nous: à la veille de l'an 2000, les grandes enquêtes nous disent que la vitesse de transmission des télécommunications double tous les 150 jours et le trafic sur Internet tous les 100 jours. Et la masse des transmissions de données est en train de dépasser le volume des conversations téléphoniques.

On prévoit 2 milliards de documents sur le Net en 2001, selon le président de Xerox, qui nous annonce l'âge de la connaissance. En fait, ce n'est pas si évident; le mieux semble l'ennemi du bien, car cette profusion ressemble plus à un chaos: L'autoroute de l'information nous donne accès à tant de données et d'informations, qu'on ne sera jamais capable de tout absorber (1999). Il n'est pas sûr que l'équation technologie + quantité = connaissance soit vraie! Même si le Canada et les États-Unis ont déjà branché toutes leurs écoles, et si l'Allemagne aura fait de même en 2001, la France en 2002, et… le Sierra Léone peut-être jamais.

Côté cinéma, on nous annonce des projections numériques transmises par satellites directement dans les salles de cinéma. Elles seront de meilleure résolution et permettront une plus grande flexibilité dans les programmations offertes au public.

En outre, grâce à la numérisation, les annonceurs pourront ajuster les publicités sur les écrans de télévision et dans les salles de cinéma à chaque public cible et augmenter sensiblement leurs profits.

Bien sûr, on pourra se demander pourquoi les hommes d'affaires continueraient à enrichir les compagnies aériennes, s'ils peuvent tout voir et tout savoir sans se déplacer et se réunir en visioconférence 3D sans quitter leur bureau. Pourquoi sortirions-nous de chez-nous, pourquoi irions-nous encore au cinéma, alors qu'il pleut dehors et que nous pouvons recevoir n'importe quel film par satellite chez nous, nous faire livrer une pizza/Internet, contribuer au succès faramineux annoncé de l'économie électronique en achetant tout à distance (livré à domicile, bien sûr), voir nos amis et nos enfants par visiophone multimédia, obtenir un diagnostique médical par Internet et télé-travailler à domicile. Voilà le succès assuré du cocooning promis par Faith Popcorn (programmée par son nom aussi, aurait dit Lacan) en 1991.

L'apartheid technologique.

Partout? Non. Il y a d'autres pays, où un téléphone cellulaire coûte l'équivalent de 25 sacs de maïs de 50 kg (Jeune Afrique Économie, 1999). Que penser alors de ce mythe de la communication planétaire, de ce mythe de riches, quand le nombre de téléphones bondit péniblement en Afrique entre 1996 et 98 de 0.5% à 2% de la population (bond dû au téléphone cellulaire, qui demande moins d'infrastructures, mais demeure très urbain); et que la dépense moyenne d'un abonnement et des communications s'y élève à 43% du revenu par habitant? L'UIT - Union internationale des télécommunications - prévoit pour l'Afrique noire un taux de 5 lignes pour 100 habitants et 1 publiphone pour 1000 habitants d'ici l'an 2010. On ne compte, à la veille de l'an 2000, que 2.5 millions de téléphones filaires en Afrique noire subsaharienne. Et on trouve sur le marché des faux téléphones cellulaires, vides et pas chers, qui permettent de frimer devant les filles et devant la parenté: l'ironie d'une discrimination dans le mythe de la communication planétaire, que plusieurs ont appelé un véritable apartheid technologique.

L'utopie planétaire de l'Internet.

Dans cette perspective, on a du mal à suivre le philosophe Pierre Lévy, qui ne craint pas de nous proposer une utopie où l'Internet réaliserait quasiment la grande vision de l'achèvement de la création, telle que l'a conçue Pierre Teilhard de Chardin. Présupposant avec un optimisme étonnant, que dans les premières décades du XXIe siècle, plus de 80% des êtres humains auront accès au cyberespace et s'en serviront quotidiennement, il en déduit que l'unité concrète de l'humanité est en train de se réaliser. Le Web représente, selon lui, une immense ville virtuelle, avec ses rues, ses autoroutes, l'ordinateur qui en est le nouveau moyen de transport, ses commerces, ses bureaux, ses places et ses cafés. Le cyberespace est l'ultime métropole, la métropole mondiale. Il soutient que la planète solidaire est en train de se construire par le web et par son économie virtuelle. La croissance du web "est" le processus de prise de conscience - et de réalisation!- de son unité par l'humanité.

Même s'il souligne d'autre part que le concept d'unité n'implique pas la disparition des inégalités, on a du mal à croire à cette solidarité électronique qu'il croit constater, dans un monde où se multiplient les conflits et les fractions sociales. Et il annonce la disparition des États et une monnaie unique planétaire, à un moment où nous assistons pourtant au réveil des identités politiques partout dans le monde, face aux excès de la mondialisation. Ce n'est plus l'Amérique, c'est le cyberespace qui va selon lui régner sur l'humanité de façon douce… Et ceux qui contestent cette vision sont, selon lui, des esprits chagrins, schizophrènes, tournés vers le passé, qui travaillent malheureusement plus à répandre le ressentiment et la haine, qu'à promouvoir une vision positive de l'avenir. On croit rêver! Il est impossible de pousser l'utopie Internet plus loin dans le jardin des fleurs bleues, et de perdre davantage toute conscience politique (L'économie virtuelle, 2000).

Communication orale et communication instrumentée.

Cela étant dit, peut-on affirmer que la communication est meilleure, plus accomplie ou plus intense dans le cas d'un homme d'affaires de Singapour ou de Hong Kong qui a un téléphone cellulaire collé sur chaque oreille ou dans un village rural d'Afrique noire de tradition orale? J'opterai à coup sûr pour reconnaître une communication plus active, plus complète, socialement ou humainement plus accomplie dans le cas d'un Africain. À tout le moins, il suffira que la question se pose, pour que l'inflation de technologies de communications qui est apparue dans les pays riches ne constitue pas une évidence de meilleure communication.

Information et communication interpersonnelle.

La communication instrumentée par les technologies actuelles est extrêmement puissante techniquement, beaucoup plus que le tam tam africain ou les signaux de fumée des indiens d'Amérique. Mais ce qu'elle gagne en distance, elle le perd peut-être en proximité psychologique. On a souvent parlé de la solitude des habitants des grandes villes de 5, 10 ou 20 millions d'habitants, où l'on peut souffrir et mourir dans l'indifférence générale, et à deux mètres de la porte de son voisin de palier, voire dans le métro au milieu de la foule indifférente et peureuse. De quelle communication parlons-nous alors, en comparaison de la solidarité des habitants d'un petit village rural? L'exemple de l'abandon des personnes âgées, de leur solitude dans les grandes villes est souvent cité en opposition à l'attention qui leur est donnée dans un village africain.

Il semble que ce soit la même loi qui s'applique en général pour évaluer la solidarité sociale et la communication. Plus il y a de personnes rassemblées, plus le sentiment de solitude individuelle risque de grandir. Et plus on a de technologies de communication à distance, plus la communication de proximité psychologique risque de diminuer. Ce n'est évidemment qu'une loi très générale, qui compte mille exceptions. La télévision, par exemple, constitue pour beaucoup de personnes âgées plus ou moins abandonnées dans leurs résidences de 3e âge, un lien communicationnel essentiel avec le corps social.

Il existe désormais des réseaux mondiaux de communication numérique, qui permettent à l'homme d'affaires de se brancher constamment et presque partout, par téléphone satellitaire ou par Internet à son bureau. Il peut même en profiter pour communiquer aussi avec sa famille. On voit des retraités s'acheter un ordinateur et se brancher à l'Internet pour communiquer avec leurs petits enfants, en recourant aux modes de communication qui donneront d'eux une image jeune, favorisant la convivialité avec eux. Cela permet aussi de compenser quelque peu les distances géographiques qui s'établissent dans la vie actuelle entre les membres dispersés d'une même famille. Le travail, les études, le goût de s'expatrier et la facilité de se rendre rapidement à l'autre bout de la terre, créent une situation où le père et la mère peuvent se trouver fréquemment éloignés l'un de l'autre, pendant qu'un enfant fait ses études universitaires ailleurs, et un autre a un emploi sur un autre continent. Il est heureux que les technologies de communication leur permettent encore de communiquer fréquemment. Mais on avouera que ce n'est pas un progrès évident en comparaison d'une communication simplement orale - archaïque, pourrait-on dire ironiquement! - entre les membres d'une famille rassemblés dans la même maison ou dans le même village.

Web de palier.

Un curieux exemple est celui du Web de palier: l'e-meuble. Dans un immeuble de Lyon, plusieurs occupants ont installé un réseau local, qui leur permet de ... jouer à des jeux vidéo en ligne, tout en restant chacun chez soi (1999). Après la partie, on se retrouve pour la commenter en buvant un verre chez l'un ou chez l'autre. Et le réseau est devenu une sorte de petit journal d'immeuble, qui donne toutes les nouvelles locales. Cela a tellement amélioré les communications entre voisins du même immeuble, nous dit-on, qu'on pourrait aussi proposer… d'installer un tel réseau à l'intérieur d'un même appartement, pour améliorer les communications familiales!

Le recours à un tel détour technologique pour rétablir une simple communication de palier est symptomatique de la solitude des villes. Il est absolument faux d'affirmer que nous communiquons mieux que par le passé dans le monde du 3e millénaire. Nous communiquons nettement plus facilement à certains égards, beaucoup plus difficilement à d'autres.

Et il ne faut pas confondre, comme nous le faisons de plus en plus, la puissance des technologies de communication avec la qualité et l'intensité des contenus de la communication.

Les réseaux de communication numérique planétaire qui sont établis répondent aux besoins de la mondialisation de l'économie. Ils ont des objectifs commerciaux de rentabilité immédiate. On ne pense pas mieux parce qu'on pense plus vite - c'est le plus souvent l'inverse. On ne communique pas mieux parce qu'on communique plus vite et plus loin, sauf en affaires et pour les utilités. Dans le cas de la communication humaine, disons interpersonnelle, c'est le plus souvent l'inverse.

Alors en quoi consiste ce grand rêve réalisé d'un monde de communication? Ce n'est qu'un monde de tuyaux, certes très impressionnant et qui constitue un immense progrès technologique. Mais les contenus relèvent d'un autre ordre, où l'idée de progrès technique n'a tout simplement pas de sens.

Quand j'apprends que 60% des enfants américains de 12 à 17 ans ont la télévision dans leur chambre et qu'ils passent en moyenne chaque jour quatre heures et demie devant le petit écran de télévision, d'ordinateur ou de jeu vidéo, je doute que la communication interpersonnelle ou familiale y gagne. Ils y voient des images de violence, qui en incitent certains à perpétuer des actes gratuits tels que des massacres dans leurs écoles.

Évidemment, ce grand rêve n'est réalisé que dans les pays riches. Une grande majorité des êtres humains n'ont pas la chance d'y accéder, et de se poser ce genre de question…

Pseudo-communication.

Cet avènement de la communication dite planétaire, dont les mass media des pays riches nous déclinent quotidiennement les nouveaux dispositifs à large bande de fréquence, en haute résolution, en 3D, multimédia, offrant des vitesses et des puissances faramineuses, excellentes sans doute pour les transmissions de données utiles, contrastent avec la pauvreté grandissante des communications interpersonnelles, voire des contenus et de leur esthétique. Ce grand rêve amalgame et confond quantité et qualité de la communication. Il peut exalter les utopistes de la technologie et exaspérer les humanistes.

Pourquoi l'art sur Internet, par exemple, vaudrait-il plus que sur papier? La puissance de diffusion de l'art ne saurait être identifiée à sa valeur artistique! À moins de faire du kitsch une valeur suprême. Pourquoi l'art par ordinateur ou par téléphone serait-il plus important que la peinture sur toile? Il peut être bien pire. Car ce n'est pas plus le téléphone ou le crayon qui fait l'artiste, ni l'écran ou le papier. C'est ce qu'il a à dire. Le seul intérêt de l'art par ordinateur ou Internet, c'est qu'il aborde la problématique technologique du monde actuel. Ce qui n'est pas rien. Mais dans le cas de la relation amoureuse, une lettre longtemps attendue vaut souvent plus qu'un e-mail instantané!

 

 

La communication pour la communication.

Ceux qui prônent la communication pour la communication, la jubilation de se brancher sur le monde, demeurent à un niveau de pensée ou de création assez élémentaire ou ingénu. On aurait envie parfois de leur opposer la valeur du silence, de la solitude, de la non-communication, de la méditation à l'écart du bruit du monde.

On sait d'ailleurs que le visiophone, qui permet de voir son interlocuteur au téléphone et d'être vu par lui, n'a jamais enthousiasmé le marché, la plupart des gens préférant ne pas être vus quand ils parlent au téléphone. Toujours plus de communication, cela devient trop de communication, une inflation, qui provoque des réactions de rejet ou une perte de communication. Ce qu'Edgar Morin appellerait le régret du progrès, une régression créée par un progrès (Pour sortir du XXe siècle, 1981). Car ce flux d'informations en vrac, non triées, non hiérarchisées, cette inondation noient l'information, la banalisent, lui enlèvent toute importance, deviennent ingérables par l'individu, voire par une compagnie, et finissent par noyer le récepteur.

Les analyses ont démontré que le succès de l'Internet pose cette difficulté de la quantité et du n'importe quoi, de sorte que nous avons besoin maintenant de filtres et d'agents intelligents, capables de nous aider à choisir. Une bonne part du travail du cerveau est de filtrer nos perceptions du monde extérieur, de choisir et gommer 80 à 90% des informations que nous recevons constamment. Faute de quoi, nous perdrions notre adaptation au réel et ne pourrions y survivre. La sécurité, les utilités, les intentions et les désirs filtrent les perceptions et censurent tout ce qui est non pertinent par rapport à ces trois exigences vitales.

C'est précisément le dispositif qui nous manque actuellement dans la surabondance d'informations qui nous agressent de plus en plus dans les pays riches. Nous vivons une situation d'hyper-information, qui constitue une désadaptation au réel, un handicap grave, on pourrait presque dire une maladie sociale. Nous sommes noyés par le trop plein. La communication est développée comme une masse, qui nous assomme, alors que la communication était et devrait redevenir un art. Un art de choisir, d'élaborer ce qui nous concerne et un art de ne pas communiquer tout le reste.

Le mythe de la vitesse.

À cela s'ajoute le corollaire du mythe de la communication: sa vitesse. Elle doit être celle de la lumière. L'informatique nous paraît souvent lente encore de nos jours, mais nous rêvons de vitesse. Bill Gates, le PDG de Microsoft, lui consacre un livre: Le travail à la vitesse de la pensée (1999). S'il est judicieux d'espérer que nos ordinateurs deviennent plus rapides, et la communication aussi, encore ne faut-il pas confondre la vitesse de la communication et celle de la pensée, surtout quand cela s'applique à l'éducation et à la réflexion, qui elles, au contraire, demandent du temps.

Face à cette trivialité aliénante du raz-de-marée communicationnel actuel, certains choisissent pourtant de le célébrer. Cette sorte de religion de la communication, qu'exaltent certains artistes contemporains, des ingénus de la technologie ou des autodidactes, est donc bien mal venue. On croit sans doute y célèbrer avec ferveur la messe du lien qui unit l'individu avec le grand tout, avec le corps social, avec le corps familial, avec le corps de la mère.

C'est la danse rituelle autour du cyber-cordon ombilical en or.

L'Autre numérique.

C'est la fête de l'Autre. L’Autre, sur la Toile de l’Internet et dans cette communication quasi fusionnelle avec le corps social, devient , dirait Arthur C. Clarke, plus que le village global : notre famille globale. Mais l'Autre fait beaucoup trop de bruit. Il nous rend sourds, aurait dit Lacan.

À ce prosélytisme irritant, nous préférons opposer l'incroyance.

Installer dans un musée deux récepteurs de téléphone qui font le 69 et mettent en communication, même dérisoire, deux voix anonymes, est un geste intéressant, symbolique précisément du non-lieu du rêve de communication. L'art y joue son rôle d'évocation et de questionnement.

Mais susciter 500 messages en instituant un réseau de télécopies d'artistes, et déclarer ce geste comme une oeuvre historique, sous prétexte qu'il est organisé dans le cadre de la Biennale de Venise, même si l'intérêt des contenus transmis est nul, demeure un amusement anecdotique. Pour ces prêtres ingénus de la communication, l'art est dans le branchement, l'esthétique est dans le clic communicationnel. La valeur esthétique, artistique des messages transmis, la richesse, le questionnement critique ou la puissance évocatrice des contenus ne sont pas recherchés ou sont considérés comme des détails, par rapport à la création du dispositif pulsionnel de communication.

Des Webcams à la Camver.

Un des phénomènes les plus significatifs de cette recherche de fusion communicationnelle, qui compense aussi peut-être le sentiment de solitude humaine créé par les grandes agglomérations urbaines et constitue sans doute un symptôme de déficit affectif, réside dans les webcams, les caméras branchées en direct sur Internet. Elles permettent de surveiller ses enfants à distance, quand ils sont à la maison et vous au bureau. Des crèches offrent le service, vous permettant de contrôler le bonheur des chers petits. Des fervents de l'Internet vous proposent de suivre leurs faits et gestes chez eux. La compagnie Électrolux en a placé une à titre promotionnel dans le réfrigérateur d'une famille suédoise, ce qui vous permet de suivre dans le monde entier le rituel alimentaire des membres de la famille selon les heures de la journée. Avec le Magic Mirror, le coréen Daewoo propose un écran tactile à cristaux liquides intégré dans la porte du réfrigérateur, qui vous indique l'inventaire du contenu, ce qui manque par rapport à vos habitudes de consommation et vous permet de donner des instructions pour en recommander par Internet la livraison à domicile.

Les Webcam sont entrées aussi dans les chambres à coucher. Un informaticien hollandais en a placé partout dans son logement, informant ainsi virtuellement le monde entier des visiteurs qui sonnent à sa porte, des habitudes alimentaires de son chat, de ce qu'il met dans son frigo, de ce qu'il jette dans sa poubelle - la caméra lit et l'ordinateur interprète les codes barres des emballages jetés - et de sa fréquentation des toilettes. Des étudiants du MIT en ont mis dans leurs laveuses et sécheuses. Exhibitionnisme planétaire (la totale!)? Et son corollaire, voyeurisme planétaire? C'est en effet un dérèglement de la communication, qui ne pouvait manquer d'apparaître sur Internet.

Certaines webcams sont plutôt d'ordre touristique et promotionnel; elles sont placées dans un zoo, un Café, Place de l'Opéra à Paris, sur une plage de Thaïlande, au bord de pistes de ski au Colorado ou dans les Alpes, dans le Biodôme de Montréal, etc. Des telerobots on web vous offrent aussi de peindre à distance avec un robot - et vous recevrez la peinture, encadrée, par la poste.

Dans son nouveau roman de science-fiction, Lumière des jours enfuis, Arthur C. Clark imagine avec Stephen Baxter une sorte de caméra électronique qui s’infiltre dans le monde comme un ver de terre, la Camver.

La maison numérique.

La Home Phoneline Networking Association est un regroupement d'entreprises qui vous propose de nouveaux logiciels vous permettant aussi d'intégrer à partir de votre ligne de téléphone - toujours le même mythe fusionnel - tous les appareils électriques de votre logement: la machine à laver, le téléviseur, le frigidaire, la porte de garage, etc. À quoi cela sert-il? L'Universal Plug and Play de Microsoft, qui vous propose la même chose, y voit l'avantage de créer un réseau domestique interconnectant tous vos équipements et vous permettant de les programmer tous ou de les télécommander. Vous voilà devenu un puissant magicien, fusionnant vos pouvoirs en une maison intelligente à votre entier service. Vous en serez le pacha. Bientôt, votre téléphone mains libres vous servira le rafraîchissement de votre choix, avec une paille, par simple communication de pensée.

Webcams et intégration domestique du réseau planétaire de communication, domotique et confort mou? Pourquoi pas! Mais il est d'autres webcams au-dessus de nos têtes, dont la fonction de télésurveillance planétaire est d'un autre ordre: Au premier trimestre du XXIe siècle, nous serons capables de trouver, suivre et cibler quasiment en temps réel n'importe quel élément d'importance en mouvement à la surface de la terre, nous a annoncé le chef d'état-major de la US Air Force en 1997. La National Security Agency et la National Imagery and Mapping Agency analysent toutes les communications numériques planétaires, dans le cadre du programme Global Information Dominance. C'est beaucoup moins pittoresque que les réseaux de Webcams, et cela relève plutôt de l'info-war, ou du cyber-war!

Cyber-guerre.

La cyber-guerre consisterait à détruire le réseau de communications de l'adversaire, comme on a pu en voir les premières expériences lors des frappes américaines (bombes au graphite) sur la Serbie lors de la guerre du Kosovo en 1999. On visera alors la désorganisation totale des réseaux de communication de l'ennemi, plutôt que la destruction matérielle massive. (On sait que l'Internet est né de cette préoccupation de créer un réseau de communications numériques n'ayant plus de centre et donc difficile à détruire en cas de guerre). La cyber-guerre consisterait aussi à gérer l'information globale (les histoires qu'on raconte), à détenir plus d'informations stratégiques que l'adversaire et à le combattre avec de nombreux petits groupes d'élite communiquant parfaitement entre eux, plutôt qu'avec des troupes nombreuses et massivement armées.

Curiosités et folies Internet.

L'imaginaire qui s'investit dans ce cyberespace communicationnel prétendument planétaire mérite l'attention de l'anthropologue curieux. Les nombreux faits divers que nous rapportent quotidiennement et religieusement les journaux nous donnent à penser que nous vivons à l'aube du 3e millénaire dans un monde où l'imaginaire et l'irrationnel sont plus répandus que jamais. Le sentiment général d'une époque prosaïque, ne résiste pas à l'analyse quotidienne des médias.

Ainsi, l'Agence France-Presse nous apprend que Quatre volontaires ont acceptés d'être enfermés nus dans des pièces séparées pendant 100 jours avec pour seule compagnie une carte de crédit et un ordinateur. Une expérience destinée à voir s'ils peuvent survivre en utilisant uniquement Internet. À partir de 10H30 locales (09H30 GMT) le seul contact des naturistes volontaires vers l'extérieur sera le courrier électronique… pour se faire livrer vêtements, nourriture et autres éléments nécessaires à leur survie. Des universitaires vont étudier les effets de l'expérience…(19 99).

La psychanalyse en ligne sur Internet opère, soit sur la base de questionnaires interactifs, soit de séances interpersonnelles, où l'analysé se raconte en e-mail à son analyste (Time Magazine, 1998).

Des chercheurs, s'appuyant sur la théorie de la "mémoire de l'eau" du Dr Benvéniste (1988), prétendent justifier l'efficacité de traitements homéopathiques transmis par Internet (1996). On se pose la question: Peut-on transmettre par Internet la mémoire des molécules? C'est le Prix Nobel Brian Josephson qui cherche la solution… Rien de moins!

On apprend aussi que pour le projet SETI@home (Search for Extraterrestrial Intelligence) des chercheurs de l'Université de Californie font appel à 100 000 internautes. Ils comptent ainsi constituer avec l'ensemble de ce réseau d'ordinateurs l'équivalent d'un ordinateur super-puissant capable de décoder les informations recueillies par le radiotélescope d'Arecibo à Porto Rico, le plus grand du monde (L'Actualité, et Associated Press, 1999).

Internet aide aussi Madame à choisir son donneur de sperme. Grâce au catalogue d'une Banque de sperme de Toronto, diffusé sur Internet, les femmes peuvent choisir le pedigree du donneur. Ainsi, le donneur no 1131, d'ascendance écossaise et anglaise, est aimable, gentil et généreux. Aucun des hommes de sa famille n'a souffert de calvitie, il porte des lunettes et il a des taches de rousseur sur les épaules… "Cela frôle l'eugénisme", constate une sociologue. (Presse Canadienne, 1999).

Une firme québécoise, Public Technologies Multimédia propose le mannequin virtuel sur Internet, qui évite les séances d'essayage et permet d'acheter par Internet sans sortir de chez soi. Plusieurs chaînes de magasins ont adopté ce système et augmentent, nous dit-on, sensiblement leurs ventes. Le directeur du marketing de l'entreprise déclare: Nous sommes en train de mettre au point un mannequin qui deviendra une sorte d'identité électronique. La personne transporterait son clone sur des sites portails où se retrouveraient des détaillants différents. C'est une façon pour les commerçants de vendre leur marchandise en offrant de tester le produit sans avoir à véritablement l'essayer.(La Presse, 1999).

On nous a proposé aussi en 1999 des concerts et le premier cyber-opéra de l'histoire sur Internet. L'image était minuscule et le son médiocre, mais cela n'a pas empêché Aïda de Giuseppe Verdi d'entrer vendredi dans l'histoire d'Internet en devenant le premier opéra diffusé en direct sur le Web. Ce cyber-opéra, filmé en direct lors du 77e festival d'opéra de Vérone a rassemblé entre 50 000 et 100 000 internautes sur le site www.ibm.com/it/aida créé par la société informatique IBM… Certes, les voix décrochaient ou étaient victimes de réverbération. Les mouvements des chanteurs étaient saccadés et les images - sombres - ne mesuraient pas plus de 5 cm… "C'est un précédent fascinant" s'est enthousiasmé le directeur général du Grand Opéra de Houston. "Internet va devenir sans aucun doute le principal fournisseur à domicile d'événements artistiques". Cet enthousiasme fétichiste de prosélytes n'a pas été partagé par tous, un critique musical ayant déclaré, lui aussi sur Internet: Écouter de la musique sur le haut-parleur d'un ordinateur équivaut à prendre un bain avec ses chaussettes…(Associated Press, 1999).

Le cinéma lui-même y vient, puisqu’on nous a annoncé en 1999 le premier long métrage, lancé d’abord sur Internet : Quantum Project, 90 minutes, de la compagnie Metafilmics. Et nous avons pu assister à une démonstration de réception d'un long métrage sur grand écran, avec une excellente résolution et l'immédiateté que permet la technologie du streaming.

Internet ou la loi du Far-West.

On n'insistera pas ici sur les fournisseurs de sexe multimédia interactifs d'Internet, mais il faut mentionner les sites incitant à la haine, au racisme, à la violence, que personne ne peut réellement contrôler. L'Internet est encore, à l'aube du 3e millénaire, un véritable Far-West, sans foi, ni loi.

Internet offre tout: toutes les perversités humaines, autant que la messe du Pape. Le piratage des sites gouvernementaux est devenu un sport, le crime organisé l'a adopté, et on y propose toutes les recettes pour faire des bombes. Haïs-tu l'école? Voilà comment lancer une fausse alerte à la bombe et voilà comment fabriquer une vraie bombe. En un quart d'heures de recherches sur Internet, on peut trouver facilement 10 sites web qui vous expliquent comment organiser une tuerie.

L'effet de mode Internet

Inversement, un candidat républicain à la présidence des États-Unis, le multimillionnaire Steve Forbes, a voulu sans doute passer pour un homme moderne en décidant d'annoncer symboliquement sa candidature d'abord sur Internet: Je veux que chaque enfant puisse compétitionner et réussir dans l'ère de l'information (1999).

Ces dévots de l'Internet, qui investissent dans cette technologie leurs rêves, leurs utopies, leurs croyances, leurs passions imaginent communiquer virtuellement avec le monde entier. Ils succombent au fétichisme de la technologie. Mais il faut le rappeler: le monde n'est pas un cyber-simulacre. Le monde n'est pas électronique. Les communications qu'y déploient toutes les nouvelles technologies électroniques ne le constituent pas. Souvent même, elles le cachent au regard, comme tout langage, comme toute médiation, surtout lorsqu'elle est lourdement appareillée.

Le monde n'est pas un fichier électronique

Le monde n'est pas un portable. Le monde n'est pas un power box. Ni un fichier électronique.

Windows 2000 n'est pas une fenêtre sur le monde, mais un logiciel de traitement de l'information qu'on y met; pas un émetteur, pas un communicateur, simplement un classeur et gestionnaire de données.

Seuls les mondes de science-fiction sont électroniques. La communication ne transforme pas le monde en Paradis terrestre. Elle ne résout pas tous les problèmes. Elle en crée sans doute autant ou plus qu'elle n'aide à en résoudre. Elle n'est pas une médecine alternative et douce. Le raz-de-marée communicationnel évoque plutôt les facultés affaiblies, parfois même un cauchemar. Et on a hâte parfois de se réveiller dans le silence et de boire un simple verre d'eau.

Le cyber-espace est-il une démocratie?

Pour les optimistes, l'investissement mythique dans les média est considérable. Ce sont les caravelles des conquérants et découvreurs qui nous conduisent vers le nouveau monde, le cyber-continent. Ils renouvellent l'imaginaire amricain de la nouvelle frontière.

En 1996, John Perry, de l'Electronic Frontier Foundation, a proclamé la Déclaration d'indépendance du cyber-espace, pour s'opposer au Congrès américain qui voulait légiférer contre la violence et le sexe sur Internet.

Cette volonté libertaire dans le nouvel espace cybernétique s'est exprimée dès le début de l’Internet chez ses principaux apôtres, tel Douglas Rushkoff (Cyberia, 1990), qui peste maintenant contre l’évolution de l’Internet vers le commerce électronique.

Il faut rappeler que la démocratie, que nous avons chèrement réussi à établir dans une minorité de pays, est un bien précieux. La démocratie vise à établir un équilibre des libertés de chacun dans le respect de celle des autres. L’Internet mérite lui aussi de bénéficier des vertus de la démocratie. L’Internet mérite le respect des valeurs fondamentales de la démocratie et de l’humanisme. Ce ne doit pas être un territoire de sauvagerie, de racisme et de violence barbare. Il faut réglementer le cyberespace de l’Internet; la démocratie doit s’y appliquer aussi.

Les logiciels libres

La contestation dans le monde informatique s’exprime aussi dans la résistance aux logiciels que veulent imposer des multinationales comme Microsoft. Ainsi le Linux, auquel a commencé à travailler le Finlandais Linus Torvalds en 1992, prend valeur exemplaire. La Free Software Association, qui soutient la diffusion de logiciels dont le code source demeure accessible à tous au lieu d'être soigneusement caché, a donné lieu à de nombreux débats significatifs. L'enjeu de cette contestation est de sauvegarder la liberté et la gratuité de communication face aux techno-structures commerciales qui tentent de tirer profit systématiquement de tout le nouveau réseau de communication planétaire, en y instituant des postes de péage privés, qui ont pu faire d'un Bill Gates en quelques années l'homme le plus riche du monde. En utilisant les logiciels libres, non seulement on se libère des logiques que tente d'imposer les grandes multinationales de l'informatique, mais en plus, on se met en relation avec l'un des foyers les plus vivants de la société qui est en train de se créer, celle de l'intelligence distribuée (Jean-Claude Guédon, Québec-Science, 1998).

Les pirates et les contestataires

Les pirates de l'informatique, ces corsaires de l'Internet, ou comme on les a appelés, les hackers, crackers ou phreakers, les Ricard Stallman, 'Phiber Optik', Vladimir Levin, etc., ennemis No1 des multinationales comme Microsoft, des banques ou du Pentagone, resteront dans l'histoire d'Internet comme des ces cyber-délinquants de génie. Kevin Mitnick, le plus célèbre des hackers, depuis qu’il a été condamné en 1995 à la détention à sécurité maximale, après avoir provoqué des pertes, dit-on, de 80 millions de dollars dans des entreprises telles que Sun et Motorola, est considéré comme un cyberterroriste par la justice américaine, et comme un héros martyre par ses admirateurs. On l’a même accusé, à tort semble t-il d’avoir réussi à infiltrer le centre Norad du Pentagone, ce qui aurait inspiré le film War Games.

D'autres hacktivistes, comme Ken Thompson et Denis Ritchie (inventeurs du système Unix en 1969), Steve Wozniak (qui a fondé Apple avec Steve Jobs), ou Linus Torvalds se sont réintégrés au système en informaticiens libertaires. Le piratage prend évidemment toujours de nouvelles formes, qui contestent la technostructure marchande de l'Internet. La musique en a fait les frais avec le système de compression et de téléchargement MP3 ou MP4. L'histoire ne s'arrêtera pas là et rebondira au rythme des développements technologiques. Le groupe The Cult of the Dead Cows, l'un des plus connus, a ainsi lancé Back Orifice, qui s'attaque à Windows 2000 et peut se métamorphoser constamment, puisqu'il est disponible en logiciel à code source libre.

Cette contestation trouve aussi son inspiration dans la dénonciation d'une communication devenue une marchandise et un dispositif de manipulation des individus. L'esprit marchand a envoûté le cybermonde. Ce détournement commercial de la communication, qui s'achète et qui se vend elle-même, et qui veut séduire pour vendre, alimente un désir insatiable de consommation, excite et propose d'innombrables hochets, amusements et distractions. C'est plus qu'il n'en fallait pour que la communication devienne un véritable philtre d'euphorie sociale. Il y a autant d'aliénation que de liberté possible dans les dispositifs libertaires ou les empires cyniques - comme on voudra les appeler - de la communication numérique.

 

 

La communication, comme marchandise…

Un exemple rassurant pour les esprits libres? On vient d’inventer dans la Silicon Valley californienne un programme d’ordinateur qui permet, une fois branché entre l’antenne et le téléviseur, de choisir à travers toutes les chaînes le genre d’émissions que vous aimez, en zappant toute publicité! La télévision personnelle. Un détail doit cependant mérite d’être mentionné : les grandes chaînes de télévision sont décidées à acheter cette start up inventive, soit pour contrôler les conséquences dommageables de cette invention, soit pour en détourner l’usage. On effet, on espère pouvoir grâce à ce dispositif électronique, insérer dans les programmes télévisuels des publicités locales ou plus ciblées, et donc plus efficaces… La personnal TV est immédiatement disponible et sans doute promise à un bien plus grand avenir que la Web TV.

Pour l'économie marchande, la communication est devenue une science du marketing et de l'achat, à laquelle Internet et la télévision interactive offrent des outils d'enquête, de séduction et de distribution plus puissants que jamais. C'est cela aussi le grand rêve communicationnel où nous sommes immergés: une société universelle de consommation pour les classes moyennes.

…et comme espace de liberté sans frontières

Le gauchisme a survécu à la prise de pouvoir du capitalisme informatique, et mène la bataille contre les multinationales de la communication, au nom de la liberté.

C'est au nom de cette même liberté, que d'autres, dans d'autres pays, aspirent à accéder au même Internet. L'association Reporter sans frontières a identifié en 1999 une quarantaine de pays, dont les gouvernements créent des frontières virtuelles à la libre circulation des idées, pour des raisons politiques ou religieuses. Même en Arabie Saoudite, un pays dont la culture est si étrangère à l’Internet, on nous apprend, que les femmes, qui à la fin du XXe siècle n’ont pas encore le droit de conduire une voiture, ont été autorisées à naviguer sur Internet et y découvrent avec beaucoup de curiosité un autre monde que celui du royaume wahhabite. C’est dire sa force de pénétration! Et si de la Chine, on a pu dire que la grande muraille se fissure face à l'Internet, de plus en plus toléré, il n'en est pas de même dans d'autres pays intégristes, souvent parmi les plus pauvres.

C'est aussi ce même Internet, qui permet à de nombreux handicapés d'accéder à l'information, à la communication et de s'intégrer dans le monde du travail.

Et c’est encore Internet qui a permis aux contestataires de la mondialisation marchande de converger vers Seattle en 1999 pour manifester lors de la réunion des pays membres de l’O.M.C.

La nouvelle économie du divertissement

L'ampleur de ces problématiques n'est pas nouvelle. Elle oppose les self media aux mass media. Les médias de masse sont nés avec les rotatives et la télévision. Et leur puissance est devenue telle, que l'économie du divertissement, dont on nous annonce un essor prodigieux pour le XXIe siècle, après les déboires de la fameuse civilisation du loisir y puise ses modèles. Peut-être les baby boomers qui vont jouir d’une longue retraite en bonne santé vont-ils donner tardivement et partiellement raison dans les pays riches aux prédictions de Dumazedier. Mais le divertissement est à coup sûr, toujours dans ces mêmes pays riches exclusivement, devenu un secteur de profit majeur. Les Disney land offrent aux foules, avec le succès que l'on sait, les décors de leurs productions télévisuelles. Les villages d'Astérix et autres héros médiatiques, ou les décors et les personnages d'une série télévisée vedette comme Beverly Hillbillies sont repris intégralement pour de vrai sous forme de parcs thématiques ou de complexes hôtel-casino. Aujourd'hui comme hier, nous consommons, nous pensons, nous nous distrayons dans un monde imaginaire, fake, dans le monde de médias, dans une société du spectacle, disait le situationniste Guy Debord, qui se substitue au monde réel et nous en cache souvent la misère. Mais le phénomène s'est considérablement accru avec les technologies numériques.

 

 

Une civilisation du jeu

De fait, le jeu est devenu une activité centrale, une valeur de référence, significative de la cyber-société. Nous produisons chaque jour davantage, grâce aux nouvelles technologies numériques, un monde parallèle, monde virtuel, ou cyber-espace de simulation, de jeu, de rêve, de dérive, d’échappatoire, d’utopie, mais aussi d’investissements en capital de risque, et de profit, basé sur le jeu. A l’opposé du principe de réalité, qui nous est pesant, douloureux parfois quand il nous harcèle, nous secrétons un opium du jeu, où nous échapper dans un monde sans responsabilité, qui nous offre un simulacre de pouvoir, la chance de gagner que le monde réel nous a refusé, et l’expérience de l’échec sans conséquence réelle. Quand nous gagnons, c’est euphorique; quand nous perdons, ce n’est pas pour de bon…

L’industrie des jeux numériques a rejoint en quelques années le chiffre d’affaire de l’industrie cinématographique d’Hollywood. Beaucoup de son succès est basé sur l’exercice d’une violence gratuite, que nous exerçons sur des cibles virtuelles, avec un pistolet laser qui nous donne l’illusion d "être devenus des super-hommes!

Est-ce une nouvelle mouture électronique de la catharsis grecque des grandes tragédies? Est-ce l’opium des frustrés, en quête de revanche violente, et jouissante, d’autant plus qu’elle est sans conséquence réelle, sur un monde où ils connaissent le destin des faibles, des exploités?

Entre le rêve de richesse pour pauvres et retraités, que vendent les casinos, les machines à sous japonaises et les lotos publics, et les arcades de jeux électroniques pour les jeunes en rêve de puissance physique, se profile le reflet compensatoire, triste, un peu pitoyable, d’une réalité économiquement difficile, ou décevante pour les ego.

Les technologies numériques, les espaces virtuels ont renforcé la puissance technique de ces machines à rêve. Nous sommes bien loin des petits jeux – innocents ?- de société, tels que les billes, les cartes, les petits chevaux ou la marelle. Ce sont des jeux d’argent et de mort. Des jeux qui ébranlent des pulsions profondes, dévastatrices, solitaires, hors du contrôle des rituels sociaux.

Les jeux, le plus souvent violents, qui se jouent, dans des espaces virtuels, avec des casques cathodiques, ou en réseau en ligne à plusieurs pendant des heures de fin de semaine, ou dans des parcs thématiques, exploitent les capacités numériques de création d’espaces imaginaires en trois dimensions et de déplacement interactif entre des personnages électroniques de masques africains maléfiques.

Pourquoi tant de jeux sur le marché? Pourquoi un tel essor de la violence? Pourquoi un si grand succès commercial d’un monde parallèle factice, élémentaire, instinctuel, échappant à la gravité du monde réel dans une spirale de vitesse et de réflexes gestuels? N’est-ce pas le reflet – en négatif fidèle – des pesanteurs et forces irrationnelles du monde réel? N’est-ce pas le symptôme révélateur d’une difficulté d’être dans le monde réel? La puissance et le succès de l’industrie du jeu sont à la mesure de la puissance vindicatrice du monde réel, pour tous ceux qui ne peuvent en jouir pleinement.

La mythologie des megamedia

La mythologie électronique a pris la relève de la mythologie grecque. Les éclairs de Zeus se déchaînent sur nos écrans cathodiques, que nous contemplons rituellement chaque jour. Nous sommes désormais confrontés à une représentation des média qui en fait des forces surhumaines, des mega-média, au pouvoir numérique gigantesque, bref de véritables acteurs mythiques. Nicolas Negroponte concluait son livre L'homme numérique (1995) - qu'il fait succéder à l'homme de Néandertal et à l'homo sapiens - en ces termes (Comment le multimédia et les autoroutes de l'information vont changer votre vie): Le numérique donne de bonnes raisons d'être optimiste. Telle une force de la nature, l'ère numérique ne peut être ni être niée, ni arrêtée. Elle possède quatre qualités essentielles qui vont lui permettre de triompher: c'est une force décentralisatrice, mondialisatrice, harmonisatrice et productrice de pouvoir.

Les M.T.I. - maladies transmises par Internet

Certes, il existe des dangers dans la navigation qui nous conduit vers cette terre promise. Il y a des esprits malfaisants, des monstres, des virus, de gros vers, des M.T.I., comme on pourrait appeler les maladies transmises par Internet. Attention, si vous êtes contaminé par les virus Excite, Melissa, ou celui de Tchernobyl, lancé le jour du 13e anniversaire de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl (Ukraine) et qui aurait atteint plus de 60 millions d'ordinateurs en quelques jours (1999), vous risquez de perdre vos logiciels et toute la mémoire de votre ordinateur. Happy 99! effacera irrémédiablement vos e-mails Et de nouveaux virus apparaissent presque tous les jours!

Perdrons-nous la mémoire?

Après s'être associé volontiers aux divers éloges de la nouvelle civilisation numérique, il faut aussi considérer l'un de ses effets possibles les plus pervers: l'amnésie qu'elle prépare pour les prochaines générations, si l'on n'y prend garde.

Paradoxalement, plus nous numérisons notre mémoire culturelle, plus nous risquons de la perdre. La puissance technologique à laquelle nous accordons aujourd'hui notre confiance pour mieux conserver nos livres, nos images, nos films, nos productions musicales et télévisuelles, risque fort de nous trahir. Quoiqu'en disent les fervents, elle est beaucoup moins sécuritaire que le papier ou que le plastique des films et vidéos, dont nous connaissons pourtant la fragilité.

La plupart des sites Web que nous avons créés il y a moins de 10 ans sont déjà effacés à jamais. Nous n'avons plus aucun moyen de lire les premiers cédéroms des années 80. Les lecteurs et les logiciels de l'époque n'existent déjà plus. Nous pouvons encore lire des manuscrits de la mer morte, des inscriptions dans les tombes égyptiennes, des peintures rupestres qui datent de milliers d'années. Mais comment pourrons-nous lire dans seulement 10 ans un disque optique pour lequel il n'existera plus de lecteur, tandis que les logiciels actuels auront tellement progressé, qu'ils ne sauront plus reconnaître le langage binaire d'un logiciel mis sur le marché en l'an 2000?

Les disques laser, tant vantés il y a encore 10 ans, sont déclarés désuets. Et les lecteurs, presque tous incompatibles entre les différentes marques, sont désormais incompatibles d'une année à l'autre dans la même marque. Les cédéroms, tant vantés à leur tour, vont céder la place au Digital Video Disc, qui, lui, à son tour, va évoluer au rythme du marché. De toute façon, d’ici vingt ans, ils deviendront tout aussi illisibles que des assiettes en plastique! Les disques optiques des centres d'archives professionnels vont connaître la même évolution.

Il faut être conscient, en outre, qu'à chaque vague de numérisation, on choisit ce qui semble le plus important et on rejette les 9/10 des archives disponibles. Ce choix se fait selon des critères circonstanciels et de mode, au nom desquels, on n'aurait conservé ni Van Gogh, ni Rimbaud.

Et il en est de même de la mémoire des gens ordinaires, et de leur vie quotidienne, pourtant si précieuse aussi pour les historiens.

Je relisais récemment de vieilles lettres de mes parents et de mes frères aînés, y compris l'une d'entre elles qui annonçait ma naissance, en 1941. Les enveloppes et les lettres avaient jauni dans la boîte à chaussures. Mais elles pourront encore être lues dans 100 ans éventuellement. Aujourd'hui, je communique avec ma mère à Paris par téléphone, comme si j'étais sur place, et avec mes fils à Montréal, à San Francisco et à Hong Kong, aussi par téléphone et beaucoup par courrier électronique. Mais plus jamais par lettre! Le téléphone et l'Internet sont bien plus rapides et tentants! La communication s'est beaucoup améliorée! N'est-ce pas merveilleux dans l'instant? Mais quelle trace restera-t-il dans 10 ans, pour ne pas dire dans 5 minutes, de ces échanges? Où retrouverai-je trace de l'annonce de la naissance d'un petit-fils? Et sa fille l'annonce de la naissance de son père? Oh! Prodige de la technologie: ma caméra digitale et l'Internet me permettent enfin de voir mes photos immédiatement et de les envoyer aussitôt par Internet à toute la famille dans les quatre coins du monde. Mais dans une génération, dans 10 ans, dans 5 ans, que seront devenu ces photos numériques si magiques? À moins de les avoir imprimées sur papier traditionnel, par un excès de prudence à peine avouable, je ne pourrai plus les lire avec mon nouvel ordinateur. Et je regretterai les photos jaunies qui me donnent encore aujourd'hui une image de mon père , quand il naquit en 1899!

La loi du numérique et le paradoxe de l'oubli

Il faudrait peut-être ici énoncer une loi: plus la technologie est puissante et sophistiquée, plus la communication est immédiate, intense et planétaire, plus la mémoire risque d'en être éphémère, à moins d'être immédiatement classée "historique". Inversement, des traces de pieds d'enfants dans la glaise, comme celles qu'on vient de découvrir dans des grottes préhistoriques en Chine, peuvent demeurer intactes pendant des millénaires.

Perdre notre mémoire, au moment où le temps social et historique accélère vertigineusement, est périlleux. Quand nous sommes confrontés à la vitesse, à l'inconnu, dans une aventure humaine de plus en plus audacieuse, il devient plus essentiel que jamais de cultiver notre mémoire, de savoir qui nous sommes et d'où nous venons, de garder la mémoire des leçons de l'histoire.

C'est donc au moment où nous avons le plus besoin de notre mémoire, face à un futur aventureux, que paradoxalement nous risquons le plus de devenir amnésiques, du fait de notre foi numérique.

Besoin de musées et de bibliothèques

Non seulement, nous avons plus besoin que jamais de musées et de bibliothèques traditionnels, mais il nous faut établir un système fiable de normes et de règles internationales de conservation des contenus numérisés. Le problème devient évident, lorsqu’on nous annonce des Bibliothèques virtuelles de plus en plus nombreuses, telles La Bibliothèque Gallica, créée par la Bibliothèque Nationale de France, lancée en 2000, qui offre le plus grand nombre de volumes aujourd’hui disponibles sur le réseau mondial, soit quelques 35 000 et bientôt 50 000 ouvrages intégraux et quelques 45 000 images fixes, du XVe au XIXe siècles, libres de droits, en accès gratuit sur Internet. Un serveur est même consacré – oh! paradoxe du numérique!- à Marcel Proust et à la recherche du temps perdu.

Ce pourrait être le rôle de l'UNESCO d'organiser la consultation nécessaire et d'instituer les règles internationales, dont le respect permettra de surmonter les risques encourus. Il faudra réfléchir aux critères de sélection des archives que l'on numérise. Il faudra s'assurer aussi que les lecteurs et leurs logiciels demeurent compatibles, ou que les contenus numérisés seront régulièrement mis aux normes des nouvelles technologies, qui devraient demeurer soumises à l'agrément de l'UNESCO. Alors, et alors seulement on pourra faire confiance à la numérisation, et cela sans pour autant réduire le rôle des supports traditionnels. Et l'on pourra vanter aussi sans arrière-pensée les immenses avantages de la numérisation, qui permet de mettre à la disposition d'un public illimité, dans d'excellentes conditions de consultation, 24h sur 24 et à distance, des documents innombrables et des archives fragiles, désormais soigneusement conservées à l'abri de la lumière et des mains.

L'avenir du livre

À ceux qui s'inquiètent de l'avenir du livre, au moment où s'annoncerait le triomphe de l'Internet, il faut rappeler aussi qu' un nouveau médium ne fait pas disparaître les précédents. La photographie n'a pas tué la peinture, bien au contraire, ni la télévision le théâtre ou le cinéma: ils les soutiennent. Le livre numérique ne remplace aucunement le livre papier. Au contraire, il en assure une meilleure promotion et distribution grâce au commerce électronique et il permet des micro-éditions. Jamais on n'a tant publié et lu de livres que de nos jours. En outre, les nouveaux logiciels permettent de faire des recherches efficaces dans les grandes Encyclopédies et les corpus innombrables de textes et d'images désormais stockés en ligne. Que les compagnies américaines Chapters ou Borders nous proposent désormais de faire imprimer chez notre libraire habituel, à la demande, le livre que nous voulons et qu'il tient disponible en ligne, nous assure l'accès à un nombre incalculable de livres, qu'aucun libraire ne pourrait stocker, qu'aucun éditeur ne pourrait rééditer régulièrement. Finis les livres épuisés, et les tirages confidentiels. Et cela pour un prix très modeste, car les coûts considérables de la chaîne de production, distribution, stockage, retour, etc. sont éliminés.

Un chercheur du Media Lab de Boston, Joseph Jacobsen, nous a annoncé pour bientôt une sorte d'encre électronique, incrustée dans les pages d'un livre d'apparence traditionnelle, qui permet de faire apparaître sur la couverture et le papier, en pressant un bouton sur la tranche du livre, l'un des 20 000 ouvrages conservés dans une carte mémoire logée dans la reliure du livre. C’est chose réalisée avec le e-book, qui peut déjà emmagasiner 30 livres de 500 pages.

Livres-en-ligne

Un livre publié exclusivement sur Internet constitue donc un défi. La publication en ligne permet assurément d'explorer un nouveau statut du livre. Celui-ci pourra être publié plus rapidement, avec un investissement minimal, des coûts de promotion et de distribution réduits. On assistera peut-être à la multiplication de livres-sites Web, où l'auteur peut procéder à des modifications immédiates du texte, en fonction de l'évolution rapide de son objet d'études - sciences, technologies, économie -, ou retravailler constamment son texte, comme aiment le faire beaucoup d'écrivains. L'auteur peut y adjoindre aussi un Forum de discussion, un courrier des lecteurs, et créer autour de son livre-site une communauté de lecteurs qui s'impliquent. L’auteur peut devenir un Web-master quasi quotidien de son propre livre. Vitesse et instantanéité, si on les cultive en accord avec l'époque actuelle, sont des valeurs très étrangères à la tradition du livre. Un livre en ligne implique une mise en page plus dynamique, un découpage en textes courts.

De même que l'imprimerie a fondamentalement modifié la tradition du récit et de la mémoire orale, de même, l'édition électronique en ligne, les nouveaux modes d'écriture, donc de pensée, de lecture et de diffusion qu'elle implique, va peu à peu transformer profondément la nature même des livres, ou créer à côté des livres traditionnels, un nouveau mode de création culturelle, de plus en plus éloigné du mode livresque au charme archaïque, que nous connaissons et aimons tant actuellement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

17 - PARADIS TERRESTRE SANS FRONTIÈRES

Le progrès des machines est plus évident que celui des hommes

Mondialisme et communisme sont des concepts de même ambition planétaire. Globalisation aussi. Ils succèdent aux grandes conquêtes religieuses et coloniales. Tous ces concepts impliquent le même expansionnisme, selon des stratégies différentes.

L'universalisme marchand

Coca-Cola, Erfrishung ohne Grenzen - (un rafraîchissement qui ne connaît pas de frontières), pouvait-on lire à l'été 99 sur des panneaux publicitaires de Weimar, la ville de Goethe et du camp de concentration nazi de Buchenwald dans l'ancienne Allemagne communiste de l'Est. Sur la planète Reebok, il n'y a pas de frontières, nous vante une grande marque de chaussures.

Avec une montre japonaise, des chaussettes fabriquées au Guatemala ou en Malaisie, une casquette cousue en Corée, une montre made in China, une chemise de cotonnade indienne, des chaussures d'Italie, et chacun sa petite Afrique intérieure, les nouveaux citoyens du monde peuvent enfin vivre heureux pour pas cher… Le commerce a toujours été internationaliste.

L'universalisme religieux

Mondialisme et catholicisme, c’était déjà le même concept, celui de l’universalisme, armé de croyances et de vertus justificatrices de leur expansionnisme. Le christianisme, puis l'Église catholique sont fondés sur l'unicité universelle de Dieu, le même Dieu qui a créé tous les êtres humains, à partir d'une seule souche, et qu'il faut donc tous convertir au christianisme, y compris les sauvages des pays lointains. L'Église catholique a donc toujours été mondialiste dans son message, comme dans son organisation.

L'universalisme philosophique

L'idée de mondialisation qui est si présente de nos jours dans le discours médiatique et marchand, n'est pas vraiment nouvelle. Elle trouve sa source dans le rationalisme et la philosophie universaliste au XVIIIe siècle. Socrate déjà, fondateur de la philosophie grecque, malgré la discrimination politique officielle entre les citoyens, les métèques et les esclaves, croyait que tout homme, esclave, étranger ou riche patricien athénien, avait accès également à la même vérité universelle en appliquant la maïeutique.

Les penseurs occidentaux du XVIIe se partageaient entre un Montaigne relativiste, rappelant que la vérité peut varier d'un côté et de l'autre des Pyrennées, et un Descartes, convaincu que le bon sens est également partagé par tous.

Kant

Le rationalisme kantien affirme l'universalisme de la Raison pure, de la morale et des formes a priori de la sensibilité. Conséquemment Kant n'esquive pas le problème Des différentes races humaines (1775) et établit la Définition du concept de race humaine (1785). La philosophie des Lumières et l'Idée d'une histoire universelle conduit Kant, à la suite de la Révolution française à "prophétiser" (selon ses propres termes) l'établissement d'une République universelle: "Le problème esentiel pour l'espèce humaine, celui que la nature contraint l'homme à résoudre, c'est la réalisation d'une Société civile administrant le droit de façon universelle ". Kant, consacrait sa "9e proposition" à Une tentative philosophique pour traiter de l'histoire universelle en fonction du plan de la nature, qui vise à une unification politique totale dans l'espèce humaine.

Fichte

Fichte à son tour donnera à ces idées, une formulation puissante, deux siècles avant que les mass média ne les propagent quotidiennement: " Dès le début de l'histoire et jusqu'à nos jours, les quelques points lumineux de la culture se sont toujours élargis concentriquement et ont saisi les individus les uns après les autres, les nations une à une, et cette propagation de la culture se continue sous nos yeux. Et ce fut le premier but de l'humanité dans son évolution indéfinie. Jusqu'à ce que ce but soit atteint, jusqu'à ce que la culture de chaque époque se soit répandue sur tout le globe habité et que notre espèce soit à même d'entretenir entre tous ses membres des communications illimitées, il arrivera forcément qu'une nation ou un continent soit obligé d'attendre l'autre sur la route commune et de sacrifier à l'union universelle, qui est leur seule raison d'être, ses propres siècles d'arrêt apparent ou de régression. Une fois ce dernier but atteint, quand toutes les découvertes utiles faites à une extrémité de la terre seront immédiatement portées à la connaissance de tous et communiquées à tous, l'humanité s'élèvera sans interruption, ni arrêt, ni régression, avec une force commune et d'un même élan, à une civilisation pour laquelle nous manquons de notions adéquates", qui sera "produite par tous comme une grande et libre communauté morale" (La destination de l'homme, 1799).

Les guerres

Ces idées ont fait leur chemin avec l'expansionnisme de la révolution française, le colonialisme conquérant du XIXe siècle, et le mouvement intellectuel et politique général. Les effroyables guerres mondiales et guerres coloniales, la guerre froide entre les deux blocs capitaliste et communiste, la guerre du Vietnam, les ethnocides répétés en Afrique et en Europe jusqu'à la fin du siècle, l'abolition officielle de l'apartheid en Afrique du Sud, la chute du mur de Berlin, etc. ont certainement du même élan ébranlé puis conforté l'idée de mondialisation. Des institutions internationales telles que les Nations-Unies, l'UNESCO, le Fonds monétaire international, l'Organisation mondiale du commerce ou de la santé, et tant d'autres, ainsi que la construction de l'Union européenne et l'institution de l'euro, la mise en place des grandes zones de libre-échange ont concrétisé l'idée.

Les technologies et l'économie

Les transports aériens, les mass média et les télécommunications électroniques, les flux d'immigrants des pays du sud vers ceux du nord et le métissage des populations, la spéculation boursière et financière, les problématiques humanitaires, épidémiologiques, climatiques, environnementales ou humanitaires, le développement des multinationales, l'internationalisation des marchés et des échanges économiques et financiers, la généralisation de l'anglais comme langue de communication générale, ont renforcé de façon décisive cette tendance à la mondialisation.

En fait le concept philosophique d'universalisme hérité du Siècle des Lumières s'est traduit dans l'idée politique d'internationalisme, avant de céder au concept actuel de mondialisation, de résonance beaucoup plus économique.

L'internationalisme

L'idéologie de l'internationalisme a été promue par les intellectuels et les courants politiques de gauche. On pense à l'Internationale socialiste, au pacifisme international d'un Aristide Briand, par opposition à la montée des nationalismes de droite. Et le débat fut virulent en France, à la veille de la guerre de 1914. L'internationalisme a donc été un idéal politique de gauche, le rêve d'une humanité plus fraternelle, éventuellement égalitaire.

Le paradoxe du village global et le retour en force des identités locales

Puis l'idée a évolué avec la révolution technologiques des communications et l'explosion des mass-média. Le village global de McLuhan, aussi contradictoire qu'en puisse paraître le concept, s'accomplit sous nos yeux. En effet, plus la mondialisation se fait sentir, plus la recherche des identités locales et des racines culturelles, la sauvegarde des langues marginalisées et l'éloge de la différence sont réactualisées et promues comme des valeurs compensatrices et nécessaires dans un nouvel équilibre global/local (synthétisé en 1994 par Frank Feather sous le terme glocal).

Ce que n'avaient pas pu penser les idéologues universalistes, qui appelaient de leurs vœux une société mondiale homogène, uniformisée, de plus en plus indifférenciée, ou, aurait dit Marcuse pour la dénoncer, unidimensionnelle, c'est précisément cette loi dialectique de l'équilibre, qui semble vouloir que plus notre espace de vie devient mondial (et donc efface les distinctions), plus nous aspirons à titre individuel, ou à titre de communauté locale ou culturelle, à réactiver des identités locales distinctes, à cultiver des différences culturelles, à retrouver la mémoire de nos racines, et à exiger une autonomie de gestion politique. Ainsi avons-nous vu la France extrêmement centralisée selon la tradition jacobine, amorcer un mouvement de régionalisation ou décentralisation sous le régime même de de Gaule, qui se traduit même à la fin du XXe siècle par une réhabilitation des langues locales, bretonne, basque, etc. Et la construction de l'Union européenne permet et même favorise les autonomies locales de la Catalogne, de la Wallonie, de la Slovaquie ou de l'Écosse, etc.

Le cas de la revendication indépendantiste du Québec dans la fédération canadienne reflète la même tendance mondiale et répond à la même exigence de recentrage local dans un grand ensemble qui devient trop anonyme et qui sacrifie trop les intérêts locaux et distinctifs à la vision globale de sa construction politique, rompant un équilibre de pouvoirs fragile, mais nécessaire. L'indifférence apparente des Européens à la construction de leur Union, telle que le traduit l'absentéisme généralisé aux élections du Parlement européen en 1999, ne traduit pas tant une opposition à l'idée de construction européenne, que plus rien ne menace, que la volonté de passer un message en contre-point. Les électeurs ont ainsi exprimé clairement leur désir que leurs préoccupations locales, régionales ou nationales ne soient pas sacrifiées à la réalisation d'un concept européen certes vertueux, mais un peu théorique et plus soucieux de lui-même que de leur vie quotidienne.

 

 

L'équilibre fragile entre l'identité individuelle et la citoyenneté du monde. La dialectique du carré parental

Il semble que la pierre angulaire, où l'enjeu du phénomène de la mondialisation, se situe dans la problématique de l'identité. Puis-je me reconnaître, m'assumer pleinement comme citoyen du monde? Une réponse affirmative semble exiger que simultanément je puisse valoriser aussi une autre valeur essentielle de ma conscience: l'identité proche.

Si nous reprenons l'analyse du carré parental, mettant en scène les parents et l'Autre, nous pourrions faire l'hypothèse que des deux pôles de cette double identité, le premier, soit la conscience mondialiste, relève d'un sentiment d'appartenance à un projet large, à une vision du futur, à une exigence un peu extérieure, lointaine, et théorique. Elle évoque la contrainte morale, la logique et la nécessité du discours social -, c'est-à-dire de l'Autre. Quant à l'appartenance de proximité à une culture locale distinctive, valorisant l'enracinement individuel, elle active de façon évidente la conscience familiale, source de vie, de sécurité, d'émotions intimes, souche de l'identité qu'on ne saurait sacrifier sur l'autel de l'Autre. C'est cet équilibre même et vital du carré parental qui semble en jeu, et qui crée ce double mouvement de la conscience locale et mondiale.

Le mythe de la mondialisation est fondé sur la légitimité et l'autorité de l'Autre. Il exprime moins d'émotions, ne relève pas de la conscience intime, familiale, mais plutôt de la volonté et de l'autorité morale du discours social. Il renvoie donc directement à l'Autre. Il en est l'hypertrophie vertueuse.

L'U.N.E.S.C.O.

Les grands projets menés par les organismes humanitaires, ou par des institutions telles que l'U.N.E.S.C.O. en faveur de ce qu'on appelle la coopération internationale, relèvent bien de cet universalisme moral et intellectuel, hérité des valeurs affirmées par la Révolution française. Liberté, égalité, fraternité pour tous les hommes, c'est ce que René Maheu appelait La civilisation de l'universel (1966).

A la tête de l'U.N.E.S.C.O., il réaffirmait le mandat d'éducation, de promotion des diversités culturelles, patrimoine de l'humanité, d'aide aux pays pauvres, de développement des sciences sociales. C'est à coup sûr, par la valorisation humaniste de chaque homme, chaque culture, avec un effort particulier en faveur des plus faibles, exactement le contraire de l'idéologie d'affaires qu'incarne le mondialisme actuel.

 

La perversion du discours universaliste

De fait, l'essor et sans doute le succès de la mondialisation implique actuellement, l'inégalité, l'enrichissement des plus riches et l'appauvrissement des plus pauvres, donc la fragmentation, comme le corollaire nécessaire de sa volonté de puissance.

Il y a une grande perversion dans la dérive actuelle du concept d'universalisme en volonté de mondialisation, qui joue sur cette ambiguïté et associe un projet commercial et financier international aux valeurs d'humanisme universel. Le concept de mondialisation, ou sa version anglophone de globalisation, qui semble avoir été lancé lors de la Conférence de Davos de 1993, est avant tout d'ordre économique. Il est lié à la liberté mondiale de commerce revendiquée par les ultra-libéralistes. Ce mondialisme résonne comme un triomphe planétaire du capitalisme, tout à l'opposé de l'Internationale socialiste, devenue marginale.

Les maladies transmises par la Bourse

C'est le rêve des spéculateurs en bourse, des banques et des multinationales; la libre spéculation internationale sur les devises, le déplacement dans les pays pauvres - où la main d’œuvre est bon marché - des manufactures de produits textiles ou électroniques, la dynamique des vases communicants, qui fait circuler les crises financières, comme des maladies transmises par la Bourse, ont édifié la mondialisation des marchés, plus que des hommes et des valeurs. De fait, on constate dans les médias une diminution de l'importance accordée aux nouvelles internationales, par rapport aux nouvelles locales, qui rejoignent mieux la sensibilité et l'intérêt des lecteurs et font bien mieux vendre les journaux.

Cette vision de la mondialisation est donc très partielle. L'intégration planétaire par les multinationales est une pseudo-intégration économique, qui implique de fait la désintégration sociale. Car elle est bâtie au prix de politiques financières rigoristes, anti-inflationnistes notamment orchestrées par le Fonds monétaire international, et au prix d'un ultra libéralisme dans le commerce international, qui n'est autre que la loi du plus fort, du plus riche. Les pays pauvres contraints en raison de leurs dettes à s'enligner sur les logiques des pays riches et dominateurs comptent de plus en plus de pauvres, démunis, exploités.

Le colonialisme économiste

Ces disparités, qui évoquent une nouvelle phase du colonialisme, qu'on appellera le colonialisme économiste, repose sur une idéologie des pays puissants bien connue: les pays riches auraient atteint un degré supérieur de la religion, du rationalisme, du progrès, du développement, qu'il est de leur devoir d'imposer par la force morale - autrefois des armées - de l'universalisme et au nom de valeurs civilisatrices, aujourd'hui des idées ultra libéralistes. Cette démocratie prétendument universaliste se constitue en institutions financières internationales, telles que la Banque mondiale de développement, le Fonds monétaire international, ou l'Organisation mondiale du commerce - qui imposent leurs lois aux pays pauvres du sud, au nom de leur bien et de leur progrès, comme des prédateurs qui s'emparent des plus faibles.

L'Organisation Mondiale du Commerce

L’enfer est pavé de bonnes intentions et les propos d’un nouveau directeur général de l’O.M.C., fut-il ancien premier ministre de la Nouvelle-Zélande, et lui-même d’origine modeste, nous laisseront rêveur : Les pays pauvres doivent s’asseoir à la table de notre famille globale et prendre pleinement part au partage des bénéfices; les ‘smaller guys’ qui se sont sentis exclus vont avoir une chance de bénéficier du système (1999). Il faudra à M. Mike Moore une force herculéenne pour échapper à la logique implacable du système ultralibéraliste… Et l’évocation d’une grande famille n'est que de la poudre aux yeux! L’O.M.C. n’a pas le même mandat, ni les mêmes mandataires, que les organismes humanitaires et ce ne sera jamais la charité des riches qui éradiquera la misère. Les pancartes des manifestants qui saluaient à leur manière son arrivée, énonçaient une maxime bien connue dans la sagesse des nations : Qui sème la misère récolte la colère.

L'échec cinglant de la réunion des membres de l'O.M.C. à Seattle en 1999 a confirmé ce dicton.

Des inégalités croissantes et scandaleuses

Le concept de mondialisation recèle exactement la même ambiguïté que les concepts d'universalisme et de colonialisme, dont il est l'expression actualisée à la fin du XXe siècle: au nom d'un prétendu idéalisme ou moralisme, ou rationalisme simpliste, au nom du développement, on exploite les pays pauvres au profit des pays riches et des minorités riches des pays pauvres.

Ceux qui parlent de mondialisation oublient qu'en l'an 2000, la fortune des 3 hommes les plus riches du monde dépasse le P.N.B. des 35 pays les plus pauvres, représentant une population de 600 millions d'habitants! La planète compte environ au début du XXe siècle 1 milliard de chômeurs ou sans emploi régulier, dont quelques 50 millions en Europe, et quelques 30 millions d'êtres humains qui meurent de faim chaque année, selon les estimations. Le rapport du P.N.U.D. - Programme des Nations Unies pour le Développement (1999) - rappelle la situation de l'Afrique, où 20 des 53 pays du continent sont engagés dans des conflits internes ou externes. Il souligne que la chute des cours des matières premières et la volatilité des marchés financiers font le bonheur des pays riches, et le malheur des pauvres. Il établit que 20% de la population mondiale disposait en 1997 de 86% du Produit Intérieur Brut mondial, et de 74% des lignes de téléphone! L'endettement des pays pauvres en faveur des pays riches est extrême. Ainsi la Tanzanie, qui démontre un I.D.H. - Indicateur de développement humain - faible, mais encore supérieur à beaucoup d'autres pays plus défavorisés, consacre 9 fois plus d'argent au remboursement de sa dette qu'à la santé et 4 fois plus qu'à l'enseignement scolaire. Seuls ceux qui en ont les moyens peuvent se sentir des citoyens du monde. L'abolition de l'espace et du temps peut certes créer un village mondial, mais tous les individus ne peuvent pas en faire partie. L'élite mondiale rencontre aujourd'hui peu de frontières, mais pour des milliards d'êtres humains, les frontières sont toujours infranchissables (P.N.U.D. 1999). Défendre une mondialisation à visage humain, c'est dénoncer l'idéologie néo-colonialiste dominante qui préside à cette nouvelle organisation des inégalités humaines et à l'exploitation des pays pauvres par les pays riches. Même au Canada, pays classé premier des 174 pays étudiés, selon le même Indicateur de développement humain, 12% de la population vit en deçà du seuil de pauvreté.

Les trous noirs de la mondialisation

La guérilla zapatiste du sous-commandant Marcos au Mexique a pris figure de symbole, au nom de la misère des laissés pour compte: par le titre même qu'il s'est donné, il se veut le porte-parole des sous-continents. Et l'injustice de la misère, le scandale de l'exploitation subie, suscitent évidemment aussi des résistances identitaires. Le monde mondialisé et informatisé est plein de trous noirs, absorbés dans leur pauvreté, qui n'émettent même plus de signaux vers nous. Ce monde mondialisé de la communication, de la transparence, du commerce électronique et des compagnies aériennes, ce monde devenu si petit pour les riches, est plein de continents et de banlieues oubliés et abandonnés à eux-mêmes.

Ce monde mondialisé est devenu plus inégal que jamais, partagé entre les prédateurs et les victimes, entre les mafias et ceux qui tentent de vendre leurs organes pour survivre.

La mondialisation est un mirage d'hommes d'affaires à la conquête de marchés. Ce n'est pas un concept culturel, encore moins de civilisation. Mais comme toujours, le recours au mythe légitimise moralement les mots d'ordre et l'action des dominateurs.

 

La lutte contre la culture/marchandise

En outre, et toujours au nom de la rationalité intégratrice du modèle ultra libéraliste, les pays dominateurs veulent inclure les industries culturelles dans l'économie marchande et donc s'attaquent aux différences culturelles. La super-puissance américaine, pour ne pas la nommer, traite du commerce de la viande et de l'édition sur le même plan. Les États-Unis prétendent exporter leur culture dans la voie ouverte par les marchandises, ce qui constitue aussi la meilleure manière de consolider leur commerce international. Il en a toujours été ainsi: le commerce, c'est aussi celui des hommes, et l'un des supports à la circulation des objets culturels. Mais la culture doit demeurer un lieu de liberté. Elle doit toujours tenter d'échapper aux contraintes marchandes, dont elle subit déjà trop les outrages, dans tous les domaines de l'édition, de l'art, du cinéma, etc. pour qu'on ait le goût d'y ajouter les contraintes légales d'un impérialisme étranger. L'exception culturelle est un concept de résistance, forgé par ceux qui veulent défendre leur identité et leur culture. Il faut soutenir leur résistance, contre l'homogénéisation qu'implique le pouvoir marchand de la culture La culture américaine est certes remarquable, autant que l'allemande, l'italienne ou la mexicaine: il ne s'agit pas ici de la critiquer. Ce qui est en jeu, c'est l'importance, la richesse de la diversité des cultures humaines, qu'il faut à tout prix préserver contre toutes les tentatives d'hégémonie culturelle qui s'inscrivent inévitablement dans la logique de domination des puissants. À cet égard encore, le mythe de la mondialisation est extrêmement pervers. Heureusement, celui qui voyage sait que, malgré la généralisation de normes et de standards de tous ordres, nous vivons encore, et pour longtemps, espérons-le, dans un monde multipolaire. Nous vivons dans un monde d'une grande diversité culturelle, religieuse, économique et sociale. Il faut n'avoir pas quitté les avions et les chaînes d'hôtels internationaux, et ne boire que du coca-cola pour affirmer le contraire. Quiconque se risque dans l'univers islamique en venant du Mexique, ou africain en venant du Japon, ou indien en arrivant de Paris ou de Heidelberg en conviendra. Le Wall Street Journal, Die Welt ou La Prensa ne donnent du monde que des informations très partielles.

L'Internet et la mondialisation

Pierre Lévy, lorsqu'il proclame l'avènement de la civilisation unifiée - l'unité concrète de l'humanité est en train de se réaliser - grâce à l'Internet et au commerce, reprend le discours de Kant et de Fichte en termes actualisés: Un des thèmes majeurs de ce livre est l'unité de l'espèce humaine. Dans un excès de passion philosophique, il croit y déceler une véritable mutation anthropologique, basée sur l'intelligence collective et aboutissant à la convergence de l'Homo economicus et l'Homo académique dans le cyberespace (L'économie virtuelle, 2000). Même si l'Internet, après l'invention de l'aviation rend le monde plus petit, "rapprochant les gens, les langues, les idées et les valeurs" selon Bill Gates, grand admirateur des frères Wright, il semble de fait que la mondialisation est plutôt le mythe des riches qui en tirent profit, et la disparité du monde le destin des pauvres, qui en subissent l'exploitation.

Le contrôle électronique des citoyens

La mythanalyse nous suggère que l'idée de mondialisation, qui est largement un effet du développement de la technologie mécanique, puis numérique, s'identifie à l'Autre sous le signe du contrôle social. Le mythe nourrit les craintes d'un système universel et extrêmement puissant, grâce au croisement des bases de données et à un réseau de satellites permettant un contrôle numérique omniprésent de tous les faits et gestes de chaque individu. Du numéro d'identification individuelle lié à l'assurance sociale, au numéro de téléphone personnel à vie, que nous annonce la téléphonie numérique, aux cookies, ces petits espions que les émetteurs Internet dissimulent à votre insu dans votre ordinateur, en passant par le numéro d'identification personnel de chaque ordinateur, tel que l'a proposé la société Intel pour le nouveau Pentium III (1999), pourrait s'esquisser un vaste réseau de contrôle social des activités, des déplacements, du dossier médical, financier, privé et des courriers électroniques de chaque individu, qui pourrait préfigurer un accomplissement du pire scénario de la mondialisation. Déjà les banques nord-américaines ont construit une base de données interbancaires de données informatisées, où s’accumulent tout l’historique des faits et gestes ce chacun de leurs clients depuis 7 ans (et ce sera un jour de toute la vie de chacun, si on n’y met pas un arrêt législatif). Ils savent si vous avez été en défaut pour le solde de n’importe laquelle de vos cartes de crédit il y 2 ou 6 ans, si vous avez tardé à payer votre hypothèque un jour il y a 4 ou 5 ans, quelle qu’en soit la raison. Et ils ont ce droit, dès lors que vous ne pouvez refuser de signer une autorisation de vérification financière sur vous-même, sous peine de ne pas obtenir votre hypothèque, ou de ne pas pouvoir ouvrir tout simplement un compte en banque. Ces bases de données sont évidemment sujettes à être croisées avec celles des compagnies d’assurance, des services de santé, des administrations fiscales et des compagnies de marketing. Tous les abus d’usage, publics ou clandestins, sont évidemment possibles et ne manqueront pas de se produire de plus en plus à l’avenir, s’il n’y est pas mis fin par des législations vigoureuses et assorties de sanctions. Nous sommes confrontés à une menace grave de viol de la vie privée, qui se présente aujourd’hui à nous comme une tendance inéluctable. La science-fiction, qui cultive prémonitoirement peut-être le mythe de la mondialisation, évoque déjà la puce qui sera incrustée à la naissance dans l’épaule de chacun de nous, et nous servira de carte d'identité, de porte-feuille électronique, de clé de voiture ou de maison, donnera accès à notre dossier médical, et permettra de nous repérer par satellite, si nous nous perdions, ou voulions nous dissimuler (en vain) dans la vastitude du nouveau monde. Car le cyberespace est transparent. Tant pis pour ceux qui auraient le goût de quelque obscurité.

Le renforcement du contrôle social, que favorise à coup sûr la mondialisation, implique-t-il des institutions de pouvoir central, un Etat centralisateur dictatorial et un renoncement des citoyens à une partie de leurs pouvoirs locaux? Depuis Aldoux Huxley et tant d'autres auteurs de science-fiction, l'idée a été constamment reprise. Ce serait dans la logique du système, même si le réseau Internet tend au contraire, dans sa phase actuelle de développement, à constituer une structure en rhyzome incontrôlable par un pouvoir central. La technologie, permettra à coup sûr, si l'on y prend garde, à instaurer dans le réseau Internet, un pouvoir central de contrôle électronique. Sans doute est-ce même déjà là en ce début de XXIe siècle.

Entre la dramatisation et l'enthousiasme excessifs, le pire et le meilleur ne sont pas toujours certains

Comme dans tous les cas de pensée magique - et le concept de mondialisation en est un excellent exemple -, les craintes et les espoirs sont dramatisés et exagérés par l'imagination émotive.

Nous vivons encore à l'aube du 3e millénaire dans un monde où la fragmentation, la multipolarisation, les distorsions, les conflits, et heureusement les différences l'emportent de très loin sur le rêve de mondialisation et l'uniformisation, l'unification qu'impliquerait l'accomplissement du mythe.

Les modèles monothéiste et polythéiste

Toute tendance à un pouvoir unique, à un centre unique dans l'espace imaginaire, qu'il renvoie à l'astrophysique (le big bang), à la religion (un seul Dieu, )à la politique (le Roi-Soleil ou les Etats-Unis), à l'économie (le Dow-Jones ou le dollar), à la communication (l'anglais), marque un système de pensée au sceau du monothéisme, c'est-à-dire le pouvoir dominant du plus puissant, à l'opposé du polythéisme, qui évoque un univers multi-polaire et pluriel, et qui valorise les différences plutôt que l'uniformité. L'opposition entre les systèmes monothéistes et polythéistes paraît être une constante structurelle de l'histoire de l'humanité, beaucoup plus importante et constante que le simple passage du paganisme au christianisme. Ces deux pôles sont aussi ceux de deux mondes opposés: l'un serait homogène, l'autre hétérogène. Le libéralisme économique serait centripète et intégrateur, selon le modèle même de l'idéologie managériale, tandis que l'idéologie différentialiste serait , si non centrifuge, du moins a-focale, excluant tout noeud central, favorisant les relations en réseaux multipolaires. Nous rencontrons là deux modèles majeurs pour l'organisation du monde. Bien qu'ils paraissent opposés et revendiquent des vertus contraires, il ne fait guère de doute qu'ils se combinent et se complètent très bien déjà sous nos yeux, à la recherche d'un équilibre dynamique constant.

Il est très significatif de noter qu'à l'aube du 3e millénaire, le monde se partage entre d'une part la montée en puissance de la mondialisation, macro-structure qui évoque le monothéisme économique, et d'autre part, à l'opposé, le développement en rhizome de l'Internet, qui constitue de fait un self media branché sur le monde, favorisant la multiplicité et la pluralité des communications individuelles, et qui renvoie au polythéisme. Nous retrouvons encore le même paradoxe que prophétisait McLuhan avec le village global. C'est le jeu constant du monothéisme et du polythéisme, c'est l'équilibre dialectique du carré parental, entre l'intime et le public, le familial et le social, qui sont à la fois différents, opposés et inséparables .

Un équilibre dynamique et fragile à défendre

Nous voulons croire que le mondialisme ne réussira jamais à détruire notre diversité culturelle, la diversité de notre patrimoine. Encore faut-il lutter en ce sens contre les croisés de la mondialisation forcée. Si non, nous tomberions sous le coup de la Grande Fédération, ce pouvoir central omniprésent, fantômatique et dictatorial imaginé par les auteurs de science-fiction. Imaginons que nous n’ayons plus qu’une seule espèce d’arbre, ou de fleur, ou d’animal… ou qu’une seule culture : ce serait la désolation. La diversité culturelle est aussi importante que la biodiversité, ou la diversité du patrimoine génétique.

On pourrait énoncer un constat: plus la mondialisation tendra à s'étendre rapidement et par la contrainte, plus sera fort le réveil identitaire des minorités, des cultures locales et des nations. Est-ce une loi de l'équilibre sociologique? Disons plutôt que c'est une tendance à l'équilibre naturel, avec laquelle il faut travailler.

L'universalisme des droits de l'homme

Ce qui n’enlève rien à la vertu de la mondialisation sur un point essentiel : l’universalité des droits des hommes et de leur respect; ce qui justifie les institutions auxquelles la majorité des nations déléguera les pouvoirs de sanction nécessaires pour les faire respecter. À cet égard, le chemin s'annonce encore long, mais du moins est-il esquissé. Et l'identification du mondialisme à l'universalisme du respect des droits de l'homme, lui donne une force et une ambiguïté, où la nouvelle économie ultralibéraliste prétend fonder sa légitimité, alors même qu'elle constitue la dernière métamorphose du néo-colonialisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18 - LES CONQUISTADORES DE L’iCONOMIE

Une exubérance irrationnelle

(Allan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine, 1999)

L'utopie triomphaliste du capitalisme électronique a pris la relève de l'utopie communiste vaincue.

La nouvelle économie, ou économie du savoir, est basée sur l'information, la production et la circulation des bits, comme l'a suggéré Nicolas Negroponte (L'homme numérique, 1999), tandis que la vieille économie, manufacturière et industrielle dépendait des atomes et des ressources naturelles.

Une économie électronique très nerveuse

L'espace-temps de la nouvelle économie devient un espace virtuel et un temps instantané, pour une cyber-économie ou économie électronique (e-business, e-economy). La valeur de la monnaie est basée sur l'information immédiate et sur la spéculation rapide. Elle devient donc très nerveuse et volatile, à la vitesse de l'électricité, tandis que les flux des monnaies de la vieille économie, basée sur le travail et les matières premières, et sur des systèmes de communication lents, était beaucoup plus étanches les uns par rapport aux autres, et beaucoup plus inertes. La nouvelle économie est d'autant plus soumise à toutes les incertitudes et fantasmes de l'esprit humain, que la monnaie est désormais plus que l'unité de mesure et d'échange de l'économie électronique: elle en est quasiment la matière première même, soumise aux aléas de la spéculation, des événements, des subjectivités, de l'imaginaire et du gambling des acteurs principaux.

Une économie imaginaire : l’iconomie

Jamais l'économie n'a reposé à ce point sur l'imaginaire et l'intersubjectivité, si ce n'est peut-être dans les temps reculés où elle était basée sur les échanges symboliques des populations que nous décrivent les ethnologues.

L'euphorie du marché boursier américain contribue largement aussi à la montée de cette économie imaginaire. Bien que seulement 10% des américains détiennent 88% des titres boursiers en 2000, chaque citoyen se sent plus riche en regardant chaque soir aux nouvelles télévisées les petites flèches verticales des bourses Wall Street et NASDAQ. Et en effet, les statistiques économiques montrent cette corrélation imaginaire. Pour une augmentation boursière de 1$, les ménages accroissent leur consommation de 10 cents, selon l'un des principaux courtiers américains, Aubrey G. Langston & Co.

Le succès des courtiers électroniques en ligne, tels que E-Trade, Yahoo Finance, Microsoft MSN Money Central, Alta Vista Money, Virtual Stock Exchange, etc, qui permettent à chacun de boursicoter quotidiennement à un coût de commission minimal, ne calmera certainement pas cette spéculation sur des richesses imaginaires.

Des sites de simulation boursière et des bourses fictives sur Internet, sous forme de jeux, complètent le dispositif (Traders Play.com, Mainxchange Stockgame, Marcopoly, etc.).

Pour cette économie électronique débridée, porteuse de tant d'espoirs et de succès inédits, nous proposons donc un nouveau concept, que les spécialistes devraient analyser sans tarder: l'économie imaginaire, l’iconomie, ou i-business, qui prend la relève de l'agriculture et des ressources naturelles. L'iconomie cultive le champ de l'imaginaire, à un moment particulier de notre histoire humaine, où triomphe la pensée magique et se conjuguent des représentations irrationnelles du nouveau millénaire, de l'intelligence artificielle sur-humaine, du progrès illimité de la science dans les bio-technologies ou la thérapie génie, de la communication magique Internet, de l'ultra libéralisme et de la mondialisation porteuse, nous dit-on, de progrès et de démocratie universels. Cette convergence de l'imaginaire dans ces domaines clés renforce prodigieusement l'impact de l’iconomy. Elle est là, elle fonctionne de façon spectaculaire, elle attire d'énormes capitaux, elle est une source de profits fulgurants et bien réels. Tel est le prodige de l’économie imaginaire, sous la poussée des T.I., qui ont donné aux affaires une telle force de propulsion, qu'elles semblent arracher l'économie mondiale à la force de gravité des cycles économiques et des récessions périodiques. L'économie serait en apesanteur pour quelque 30 années, sur une orbite nous assurant une prospérité économique de longue durée.

L'hyper libéralisme

Cette nouvelle économie a sa religion: le néo-libéralisme, auquel on attribue toutes les vertus. Il exprimerait une sorte de loi de la nature économique: la concurrence, qu'il serait périlleux de contrecarrer par des protections étatiques artificielles, aux effets pervers. Il favoriserait en dernière instance l'emploi, l'enrichissement des classes moyennes, le développement des pays pauvres, la démocratie, la circulation des hommes, des idées et des marchandises, donc la paix mondiale et le progrès planétaire, rien de moins….

On ne peut être opposé au grand principe de la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux, à condition de rappeler que la liberté des uns ne peut se fonder sur la suppression des autres. La liberté n'est pas celle du plus fort, mais celle de tous. Dès lors, la liberté demande une gestion démocratique, une régulation, des retenues. L'hyprer libéralisme tend naturellement à instaurer la loi de la jungle, c'est-à-dire celle du prédateur et la dure loi de la sélection naturelle. On ne bâtira pas les rapports mondiaux entre les peuples ou entre les citoyens selon la loi du prédateur, car l'homme est un loup pour l'homme, même dans le paradis américain.

Bien entendu, le néo-libéralisme s'accommode mal de l'importance des États régulateurs. Si la loi naturelle de l'économie vaut mieux que la raison d'État, moins il y aura d'État (dit État-Providence, selon la religion précédente de la nécessité d'un État interventionniste et autoritaire), mieux ira le monde, nous dit-on. Sous cette bannière de la liberté économique, les nouveaux maîtres du monde, car - Oh! Surprise! - il y en a, qui ont pris la place des États: ce sont les multinationales, qu'on devrait même appeler des entreprises trans-nationales. Elles règnent internationalement sur la société marchande, se font la guerre dans une compétition impitoyable et se partagent les territoires.

Les Conquérants

C'est ce qu'on appelle le déploiement planétaire de l'économie de marché, ou la démocratie libérale de marché, sous le signe de la déréglementation.

Les conquistadores, ou hitmen (tueurs) de ce nouveau monde marchand ne naviguent plus sur des caravelles de bois. Ils se positionnent en prédateurs sur les réseaux de l'économie de l'information, achètent, vendent, fusionnent, lancent des OPA - Offres publiques d'achat - agressives, tentent de forcer la main des gouvernements pour se regrouper en baronnies puissantes, ou pour imposer des monopoles lucratifs et spéculent massivement sur les monnaies des États. Ils haïssent les frontières, les identités nationales ou culturelles, ils pensent en américain et déclarent que la paranoïa est leur seule loi (Only the paranoid survive, Andrew Grove, président de Intel Corporation, 1996). C'est le grand jeu fébrile. Ils sont devenus moguls, magnats, à la tête de grands empires. Et leur fortune se compte en centaines de milliards. L'ONU, dans son rapport de 1999 a établi que 1500 milliards de dollars américains sont échangés chaque jour sur les marchés financiers et boursiers, à un rythme et à des volumes dépassant la capacité de contrôle de n'importe quel pays.

On a pu estimer à quelques 3 000 milliards de $ le montant des fusions-acquisitions entre multinationales en 1998. À cette date, les 200 plus importantes compagnies représentaient 26.6% des 28 654 milliards de $ du P.I.B. mondial.

Dans cette démocratie marchande planétaire, les uns meurent d'indigestion, les autres de famine; le prix d'un ordinateur équivaut à 8 ans de salaire moyen au Bengladesh, et à un mois aux États-Unis.

Dans cette démocratie d’affaires, nous ne sommes plus les citoyens d'un État, mais des consommateurs, les utilisateurs de produits du commerce et des clients d'entreprises. Je ne dis pas que c'est la fin du monde, je ne crois pas qu'il faille pleurer à s'arracher l'âme devant l'infâme capitalisme, mais c'est un monde, que nous allons devoir apprendre à contrôler, si nous voulons y trouver notre compte comme sujets libres.

Le grand jeu marchand

Autour des tapis verts de Wall Street et du Nasdaq, la fébrilité est grande. Comme au jeu, la chance et la déveine sont là; et il est difficile de prévoir à plus de 6 mois, voire d'une semaine, comment le vent va tourner. La vie d'entrepreneur est dangereuse! L'exemple des débuts de la société américaine Intel est un exemple à méditer. En 1968, lorsque Intel fut fondé par Andy Grove, Robert Noyce et Gordon Moore, l'Université Grinnell (Iowa), décida d'y investir $300 000, qui représentaient 10% du capital de départ. Aujourd'hui, ce 10% - revendu depuis - vaudrait 20 milliards de $US, représentant une croissance de 300 000% en 30 ans… Chaque jour, Microsoft peut gagner ou perdre des milliards de dollars de valeur boursière (63 milliards en mai 1999).

George Sorros, financier légendaire, a fait trembler des gouvernements, et a réussi en 1992 à faire plonger la £ britannique et à l'obliger à sortir du système monétaire européen, en empochant lui-même 1 milliard £ de profit. Un spéculateur à l’instinct aussi sûr n’échappe cependant pas aux règles du jeu. En 1999, ce fût à son tour de trembler pour son Fonds d’investissement spéculatif (hedge fund), qui a perdu la moitié de sa valeur en un an. Il a dû abandonner 2 milliards à la crise russe de 1998, puis s’est trompé sur l’évolution du cours du yen japonais, a surestimé la progression de l’euro, et vendu trop tôt ses actions dans l’Internet, auxquelles il ne croyait plus… Il est tombé au 58e rang des Fonds d’investissement. Les marchés ont pris leur revanche, comme la fortune qui tourne sur le tapis vert du casino où l’on s’attarde trop après avoir gagné, et son livre La crise du capitalisme mondial (1998) reflète davantage, semble-t-il, la crise du Fonds Sorros, que celle de la planète.

Les petites entreprises

Quant aux petites entreprises, les start up, elles tentent de survivre, dans un monde d'affaires impitoyable et dont le rythme de changements s'est considérablement accéléré. Et elles ont le choix entre la disparition rapide, ou la prise de contrôle par d'autres. Elles réussiront alors à convaincre des investisseurs en capital de risque, ou à attirer un prédateur plus gros qu'elles dans la chaîne alimentaire entrepreneuriale, qui à son tour... Au Québec, par exemple, les statistiques révèlent que 36 097 nouvelles petites et moyennes entreprises sont nées, et 35 623 sont mortes en un an, ce qui donne un solde annuel positif de 474 entreprises. L'espérance de vie d'une entreprise aux États-Unis n'est plus en moyenne que de 4 ans. Une entreprise canadienne sur quatre disparaît au bout d'un an, une sur deux au bout de trois ans. Une sur cinq survivra 10 ans. Ceux qui les fondent se lancent souvent dans l'euphorie de l'esprit du temps, ou pour échapper au chômage. Ils ont tous les jours dans les médias l'exemple de la vie des grandes entreprises, qui les stimule, et vont accepter de travailler des 80 heures semaines, sans salaire s'il le faut, d'hypothéquer leurs biens personnels pour satisfaire aux exigences bancaires, quand ils ont besoin de liquidités ou d'investissement. Ils vont risquer leur santé, leur couple et renoncer aux vacances, sans se poser de questions. Telle est la force du mythe de l'entrepreneur. Vus de l'extérieur, ces jeunes entrepreneurs sont masochistes. Mais en fait ils vivent dans l'exaltation de leur liberté de créateurs d'affaires, pour leur propre compte, et ils jugent leur situation bien supérieure à celle qu'ils auraient comme employé, même avec un salaire assuré et deux fois plus élevé. Ils tentent leur chance dans la grande aventure du capitalisme d'affaire, qui est devenu notre nouvelle religion sociale. Et l'exemple cauchemardesque des pays socialistes en déconfiture, révélé aux yeux de tous depuis la chute du mur de Berlin en 1989, les conforte dans leur croyance.

La réussite américaine

Les États-Unis constituent au seuil du nouveau millénaire un modèle de réussite économique sans pareil depuis longtemps. Huit années de croissance ininterrompue, avec un taux de croissance annuel de 4% à 6%, avec plein emploi - ou presque - (les statistiques officielles annoncent un taux de 4,25% de chômage), une inflation maîtrisée (en dessous de 2%), un excédent du budget fédéral, des sommets à Wall Street et au NASDAQ ne peuvent manquer d'en faire un modèle, et bientôt une théorie à l'appui du néo-libéralisme. Par dérision envers sans doute les Trois glorieuses de l'histoire révolutionnaire française, on clame aujourd'hui la réussite de ces Huit glorieuses, et bientôt neuf ou dix, peut-être, pour désigner ces années de prospérité qui se suivent. En attendant la catastrophe annoncée par les pessimistes, et qui pourrait résulter du haut niveau d'endettement des entreprises et des ménages, notamment de ceux qui spéculent à la marge sur la croissance rapide des investissements boursiers, l'économie américaine - le prototype made in USA - suscite de nouvelles théories, notamment l'idée d'un allongement des cycles économiques. On se demande aussi comment il est possible que le taux de chômage ait pu descendre en dessous de 6%, sans que l'inflation remonte, comme le voudrait le sacro-saint principe de l'économiste A. W. Philipps (le non-acceleration inflation rate of unemployement - NAIRU).

Le e-paradise

La nouvelle économie, modèle américain, se base largement sur l'économie de l'information, par opposition à la vieille économie, basée sur la production ( The emerging digital economy, Département du commerce américain, 1997). Ce qu'on appelle la net-economy, ou la cyber-économie, ou la v-economy (v pour virtual) prend un essor fulgurant. Elle excite l'imaginaire des futurophiles. Sous le titre révélateur e-shock, the Electronic Shopping Revolution, Michael de Kare-Silver y voit la réalisation finale du bonheur humain; le cocooning s'accomplira totalement, puisque grâce au commerce électronique, l'abondance arrivera sans effort jusque dans votre maison, sur un simple clic d'écran d'ordinateur. Et pour éviter que vous deveniez des consommateurs solitaires et tristes, enfermés chez vous, les grands maîtres du commerce et du bonheur vont redoubler d'ingéniosité/ingénuité afin de vous attirer dehors, dans des paradis artificiels: les nouveaux centres commerciaux! Inspirés tout à la fois des parcs thématiques de Walt Disney et des centres commerciaux à bas prix - Disneyworld meets Walmart -, ces lieux de béatitude accomplissent le mythe: Soudain, vous aurez ainsi plus de temps pour votre famille et pour vos amis. Ce sera l'occasion de vous détendre, de vous consacrer à vos passe-temps préférés et d'accéder à un loisir de grande qualité… Les visites aux grands centres commerciaux vont donc devenir très populaires. Vous y trouverez la série complète de tous les produits disponibles, offerts par les meilleurs fournisseurs et les meilleurs distributeurs. Vous y trouverez aussi des zones de crèches et d'amusement pour y laisser vos enfants, avec des installations superbes et du personnel hautement qualifié. Un très grand choix de restaurants, d'aires de rencontre et de convivialité vous y attendront, ainsi que des installations de loisir et de sport, des clubs d'exercice et des cinémas… Ce sera 'the total shopping experience', capable d'exciter suffisamment les consommateurs pour qu'ils s'y rendent, malgré les tentations du commerce électronique (1998). Deux tentations et deux béatitudes concurrentes valent sans doute mieux qu'une seule, pour nous garantir la réalisation du bonheur complet. La preuve de la réalisation: les entreprises Internet valent en moyenne 220 fois leurs bénéfices (1999). Du jamais vu à la Bourse. Et pour commencer avec un incitatif prometteur, on nous annonce l'imminence des connexions Internet gratuites. Il n'y aura même plus de billetterie à l'entrée du paradis. Le e-paradis...

Une petite histoire drôle et une preuve de plus de l'existence de Dieu? En 1998, l'ancien président américain Goerges Bush se fait payer en actions par la compagnie Global Crossing son cachet de conférencier, pour une valeur de US$ 80 000. Il a eu la foi, il ne les pas revendues et il a été récompensé: un an plus tard, elles valaient 14,4 millions de dollars.

La démocratie marchande

Ce mythe du bonheur, dont Marx nous avait annoncé la réalisation finale après la révolution communiste, en évoquant le grand tas de marchandises, où chacun puiserait selon ses besoins, ce sera donc le commerce électronique et les grands centres commerciaux de la nouvelle économie qui vont l'accomplir, en rapprochant les deux mamelles de la démocratie américaine: l'industrie de la consommation et l'industrie du divertissement, la religion de la consommation et le culte de la distraction.

Admettons cependant que l'utopie marxiste du XIXe siècle n'était pas moins naïve et simpliste que son alternative e-capitaliste du presque XXIe siècle. Elle en prend aujourd'hui tout l'espace, vise la conquête du monde, altère toutes les idées et les adapte à son rêve, et tente de fonder sa légitimité sur les vertus prétendues de la démocratie marchande, là ou le marxisme affirmait parler au nom de la justice sociale.

Les chances de réalisation de la démocratie marchande sont égales aux chances de réalisation de la justice sociale…

L'impulsion économique suscitée par les nouvelles technologies d'information..

Le gouvernement américain s'efforce de se donner les moyens légaux de canaliser les richesses de l'empire mondial de la nouvelle économie vers les États-Unis. Le secrétaire d'État américain au Commerce, prenant acte que le commerce électronique double en volume d'affaires tous les ans, n'a pas craint de déclarer: Le commerce via Internet a connu une progression au-delà de ce que tout le monde escomptait et va devenir le principal facteur de développement de l'économie américaine au XXIe siècle. ! Atteignant déjà en 1998 les 300 milliards de chiffre d'affaires, sur les 9000 milliards que représente l'économie américaine, l'Internet semble promis à une croissance géométrique. C'est déjà plus, à soi seul, que le PIB de l'Argentine, et presque autant que celui de la Suisse. Internet, après seulement 5 années de commercialisation, à égalisé le chiffre d'affaires de l'industrie américaine de l'automobile ($350 milliards), qui s'est bâtie en un siècle. On prévoit que d'ici 2006, la moitié des emplois aux États-Unis seront liés aux technologies de l'information. Avant même la fin du siècle les technologies de l'information généraient le tiers de la croissance américaine (dans un pays européen, comme la France, ce chiffre n'était alors que de 15%, selon le ministère de l'économie et des finances). Et la baisse des coûts des équipements électroniques et de communication (ordinateurs, téléphones, fax, etc.) a fait baisser le taux d'inflation de 1 point. Le président de la Banque centrale américaine, Alan Greenspan, a souligné le phénomène: une période d'innovation technologique qui n'arrive peut-être que tous les 50 ans ou tous les 100 ans!

Une nouvelle productivité

Un autre paramètre très significatif: cette nouvelle économie est soutenue par une mutation de la nature du travail, qui fait moins appel à la force manuelle et beaucoup plus à l'intelligence et à l'innovation. L'exigence de main d’œuvre qualifiée, si elle crée du chômage dans un premier temps, permet cependant, avec l'automation, d'augmenter sensiblement par la suite la qualité, la quantité et la rapidité de la production. C'est donc la productivité qui soudain décolle avec une augmentation de 2% par an. Les nouvelles technologies sont devenues un puissant moteur de développement économique. Bien sûr, on peut être surpris d'apprendre, tous les jours, qu'ici ou là un investissement de 100 ou 200 millions va créer 25 nouveaux emplois. C'est le prix à payer, mais le chômage demeure très limité, précisément aux États-Unis.

La cotation des entreprises en Bourse et le suivi quotidien par des milliers d'actionnaires ne manque pas d'influencer aussi les dirigeants de ces entreprises, devenus soucieux d'afficher une rentabilité pour les actionnaires investisseurs, qui assurera leur légitimité et leur avenir professionnel. Cette inscription boursière a réorienté les entreprises, pour le meilleur ou le pire, vers la profitabilité immédiate. D'autres cependant choisissent d'investir sans compter pour prendre la plus large part du marché d'emblée, comme Amazon.com, au risque de perdre chroniquement de l'argent les premières années.

Enfin la suppression des barrières douanières dans un vaste espace de libre échange permet évidemment d'augmenter les ventes sur de nouveaux marchés.

Une cyber-zone de commerce électronique, libre de taxes

Le projet américain est celui d'une vaste zone de libre-échange, une cyberzone franche de taxes. Le rapport Magaziner approuvé en 1997 par le gouvernement américain est explicite: pour que le commerce électronique puisse de déployer à sa pleine capacité, les gouvernements doivent adopter une approche de déréglementation, au service des marchés, facilitant l'émergence d'un environnement légal transparent et prévisible au service du commerce mondial. Les responsables doivent respecter la nature unique de ce médium et reconnaître que la concurrence généralisée et un plus large éventail de choix pour les consommateurs sont les paramètres qui définissent l'économie électronique.

Les nouveaux héros de notre temps

L'esprit des affaires, ou l'idéologie de l'entrepreneurship constitue désormais la clé de voûte de l'idéologie dominante de classes moyennes. On est ému d'ailleurs d'apprendre que tel mogul a des habitudes de vie très simples, ou travaille dans un petit bureau assez ordinaire (ce n'est pas le cas de tous!)… C'est l'esprit d'entreprise, allié à un éloge répétitif de la force de travail, qui dominent notre temps et inspirent, à l'égal de l'esprit scientifique et technologique, notre nouvelle civilisation. Pour mémoire, on notera que la célèbre civilisation du loisir des années 1970 est mort-née. Au Japon, ce n'est pas nouveau; depuis longtemps l'entreprise donne le sens de la vie de chacun et absorbe son temps et ses pensées. En Occident, le mythe entrepreneurial trouve ses racines dans l'esprit du capitalisme et dans le protestantisme, comme l'a montré Max Weber. Mais ce qui est nouveau, c'est la célébration de l'épopée entrepreneuriale. Nos héros sont désormais nos conquistadores du capitalisme planétaire. Les médias leur consacrent la place qui revenait aux princes et la science de l'entrepreneurship connaît des succès de librairie. Nos grands capitaines déploient des modèles analogiques valorisants. Ainsi Bill Gates, grand Roi-Soleil de l'informatique, analyse l'entreprise selon l'image du système nerveux: …grâce à votre système nerveux d'entreprise, vos affaires progresseront à la vitesse de la pensée - et c'est bien la clé de la réussite au XXIe siècle (Le travail à la vitesse de la pensée, 1999). Un autre, reprenant lui aussi l'analogie biologique, fort à la mode, se considère modestement comme un manipulateur des codes génétiques de son entreprise, lui prêtant une ADN, dont il connaît les secrets.

Les risques de l'économie imaginaire

Les espoirs investis dans la nouvelle économie sont tels, que beaucoup empruntent pour s'enrichir rapidement à la Bourse. On peut prévoir facilement les conséquences lorsque la bulle boursière se dégonflera: un krach boursier, dont les conséquences seront mondiales, et dont les crises financières de l'Asie, du Brésil ou de Russie, ne sont que les premiers avertissements. La spéculation illimitée sur les monnaies, la spéculation boursière qui anticipe constamment la valeur potentielle des entreprises, même si elles fonctionnent actuellement à perte, comme Amazon.com, (ses actions sont passées de $5 dollars en mai 1997 à $180 dollars en janvier 1999), la facilité du crédit, l'endettement généralisé des populations constituent un ensemble de facteurs possibles de crise mondiale. Notre propos n'est pas ici de spéculer sur l'éventualité de cette crise possible ou sur un cycle de longue durée de 30 années de prospérité, dans lequel nous serions entrés. Notre propos est de souligner l'investissement dans l'imaginaire, dans une richesse à venir, qui semble être la base des comportements actuels. Les investisseurs croient à la nouvelle économie, comme à un nouvel Eldorado. Les pays pauvres s'y soumettent, même quand cela fait très mal (dans l'immédiat, dit le FMI en réduisant à la famine des populations entières du tiers-monde). Nous investissons nos fonds de retraite dans une économie imaginaire, virtuelle. Et l'or est en chute libre. Pourquoi y croyons-nous avec tant de ferveur? Pourquoi croyons-nous que la hausse boursière sera éternelle? Telle est la question.

Des projections faramineuses pour le commerce électronique

Cette fébrilité de l'imaginaire - ou des projections arithmétiques - se retrouve tous les jours dans les médias et les études des experts. Le commerce électronique est voué à une croissance fulgurante. Sa valeur devrait être proche des US$ 3000 milliards en 2003, contre 48 milliards en 1998… En 1999, le commerce électronique est déjà utilisé par 30% des foyers aux USA. Le Canada atteindra bientôt ce niveau; en 2000, ce sera au tour des Allemands et des Anglais, puis du Japon en 2002 et de la France en 2003. Toute la planète va suivre. Le commerce électronique est encore dans sa phase d'adolescence (Terry Retter, Services de stratégies technologiques de Pricewaterhouse Coopers, 1999).

Une fente dans votre téléviseur ?

Suffira-t-il bientôt d'une fente dans votre téléviseur pour y introduire votre carte de crédit et acheter en ligne? Et vos achats vous seront-ils livrés plus vite que la vitesse de la lumière par téléportation?

Pire: ceux qui n'y croient pas semblent condamnés à mourir. Les distributeurs qui n'auront pas intégré le commerce électronique au sein de leurs activités ne seront plus en affaires en l'an 2003, annoncent la firme d'experts Arthur Andersen et la National Association of Wholesaler Distributors, NAW en 1999.

Il est probable en effet que la Net-economy va connaître un grand essor. Nous avons déjà vu par le passé de telles mutations. Elles se concrétisent cependant presque toujours plus lentement qu'annoncé. Et elles ne concernent pas nécessairement toute la planète, ni même toute la société américaine, où la vieille économie produit encore la majorité des emplois - et heureusement pour ceux qui n'ont pas eu le privilège d'étudier l'informatique, ni même de s'alphabétiser. Il ne faudrait pas oublier que l'économie américaine fonctionne à 2 ou 3 vitesses, et les pays du sud surtout à pied ou en bicyclette… Il ne faudrait pas oublier non plus que le vieux monde, pour être plus réel que virtuel, n'en a pas moins des charmes inégalables.

Les nouveaux sauvages

Il faut souligner enfin, que le revers de la médaille de cette success story de la nouvelle économie, des nouveaux riches euphoriques, ce sont les nouveaux sauvages des villes, comme les appelle Thierry Gaudin, et les intégrismes de pays qui n'y participent pas.

Les sauvages urbains, ce sont les bandes de jeunes des banlieues défavorisées ou des centres-villes déshumanisés, qui se font la lutte violemment entre eux et contestent une société dont ils sont pas partie prenante (Thierry Gaudin, 2100 récit du prochain siècle, 1990).

Et face à cette société marchande aux visées planétaires, aux moyens de diffusion massifs, comment s'étonner que des leaders de cultures différentes, islamiques, traditionalistes, religieuses ou rurales, se sentent menacés dans leur identité, dans leurs croyances, et s'organisent pour y résister. Les intégrismes, religieux, de droite ou de gauche, sont des attitudes réactionnelles directement développées contre la mondialisation de cette idéologie dominante, identifiée bien entendu à l'impérialisme américain. L'oncle Sam devient à leurs yeux le Satan d'une civilisation, qui semble se vouer corps et âme à l'argent.

Les excès de l'économisme comme idéologie dominante

La pensée magique, des deux bords, a ses raisons et ses déraisons. Jamais cependant l'histoire de l'humanité n'a viré à ce point dans une idéologie marchande aussi arrogante et sûre d'elle-même. Jamais l'économisme n'a dominé le monde à ce point. Est le fait d'une perte de sens de l'aventure humaine, qui nous conduit à opter pour les utilités et les valeurs matérielles? Notre image du monde est-elle devenue si prosaïque? Il semble que le sens de notre civilisation, pour beaucoup d'entre nous, se soit réduit à un sens économique, où s'investissent avec fébrilité nos idéaux. Plusieurs pensent en effet que l'économisme sera la voie du progrès et de la démocratie. L'homo economicus sera plus libre, croient-ils, que le citoyen.

Il est cependant bien difficile d'adhérer à une logique économique qui implique par exemple que le dollar s'apprécie avec la guerre. Et c'est bien la nouvelle que diffusait l'AFP pendant la guerre du Kosovo: Le dollar s'est replié par rapport aux principales devises, et surtout l'euro, hier, à New York, après l'annonce d'un cessez-le-feu unilatéral par Belgrade au Kosovo contre les séparatistes albanais… Le billet vert a un peu perdu de sa valeur de monnaie refuge acquise depuis le début des hostilités (7 avril 99).

Il est difficile aussi de renoncer au rôle des États pour aider ls populations qui demeurent en marge de la mondialisation, pour protéger l'environnement, pour la santé, l'éducation, et pour préserver la diversité précieuse des cultures, des langues et des identités.

Il est inacceptable que le rouleau compresseur du libre-échange passe par dessus les diversités culturelles, au nom d'une civilisation marchande planétaire, voire universaliste. Ce qu'on a appelé l'exception culturelle, dans les négociations de l'AMI, doit demeurer un droit inaliénable; du simple point de vue anthropologique et philosophique, sans même recourir à des arguments politiques ou commerciaux.

Même un prince de l'argent comme George Sorros, qui a fondé sa fortune notamment sur le spéculation monétaire internationale, revient sur ses succès de prédateur et nous invite, dans des analyses fort critiques, à sauvegarder des mécanismes étatiques de régulation des flux et de la volatilité financière (Le défi de l'argent, 1996).

Il est nécessaire de rappeler que les fantasmes d'un marché planétaire, d'une culture planétaire, ne sont pas politiquement neutres. Ce sont ceux mêmes du colonialisme, de l'impérialisme du plus fort.

La loi de l'économie naturelle et de ses bienfaits supposés, demeure une référence mythique permanente depuis des siècles. Les riches trouvent toujours que l'économie est bien faite, puisqu'elle les a bien servi, et ils veulent… le même bien pour les autres. Jamais cet imaginaire, cet irrationnel n'a tant dominé le monde. Et on peut facilement prédire que le libre développement de la nouvelle économie et de ses principes expansionnistes, créerait des catastrophes humaines dans le reste du monde. Il serait désastreux d'appliquer le système culturel et les valeurs américaines aux pays pauvres. Ce schéma est bien connu: on retrouverait tous les effets pervers du capitalisme colonialiste. Alliée à l'idéologie de la mondialisation, l'impérialisme de la nouvelle économie, n'est autre que la nouvelle version du colonialisme du siècle précédent.

Le retour du balancier

Le retour du balancier, après la religion de l'argent, la liberté de l'argent (pour ceux qui l'ont) risque fort, dans la nouvelle civilisation qui naît, de susciter des réactions anti-économistes ou spiritualistes très vives. Je ne les espère pas; je les crains. Mais il faut s'attendre à ce que l'excès entraîne l'excès, et que la ferveur économiste paraisse bientôt trop prosaïque. Il suffira d'une crise financière grave, pour que plusieurs perdent la foi dans la déesse Nouvelle Économie. L'humanisme et les grandes questions spirituelles resurgiront sans doute du prochain crack boursier planétaire.

Ni la mondialisation, ni la nouvelle économie ne sont des mythes irrésistibles et irréversibles. Il est naïf de croire qu'ils véhiculent la libération des peuples. Et les politiques du FMI - le Fonds monétaire international - qui ont pris valeur de symbole de cette pensée magique - de la nouvelle économie planétaire, ont démontré qu'elles sont les instruments d'une véritable violence économique, faite aux plus faibles, en toute légalité.

On s'apercevra que l'argent obscurcit l'esprit et que le mythe de la nouvelle économie fut la machine de guerre des puissants, la simple loi des plus forts; qu'il n'a aucunement aidé au développement de la démocratie dans le monde, ni au développement des deux tiers de l'humanité qui l'ont subi.

Encore faudra-t-il repenser les rapports économiques autrement, gérer par exemple les ressources mondiales de l'eau - l'or bleu - selon des principes d'équité et de nécessité humaine, plutôt que selon les rapports de force impitoyables de ce qu'on devrait appeler l'économie sauvage, et qu'il faudra donc civiliser, ou dompter, pour en préserver la force créatrice, sans qu'elle puisse mette en péril les hommes, qu'elle doit servir, et non asservir.

Inventer d'autres mythes en faveur des plus démunis ?

Il faudra inventer des mythes pour promouvoir l'équité, la justice, le respect des hommes, l'intérêt général et les vertus de la régulation. Mais est-il vraiment étrange que ces mythes n'existent pas, depuis des millénaires et des millénaires de l'histoire de l'humanité? De fait, il n'existe pas de mythes pour les pauvres et les démunis. Les mythes sont plutôt l'expression du pouvoir et de la force. Aujourd'hui plus qu'hier, les mythes parlent donc en faveur des riches. Ils leur donnent leur légitimité imaginaire, symbolique et politique.

L'argent a-t-il un sens?

Une superbe femme, habillée par les grands couturiers, - vous aurez reconnu bien sûr notre héroïne, Mythanalyse - s’approche et questionne avec un sourire séducteur:

- Myjhanalyse:Tout le monde parle d’argent; tout le monde sait donc ce que c’est que l’argent. Alors soyez aimable de répondre à ma question, sans doute si simple : l’argent, c’est quoi? Quel est le sens l’argent? Quel sens donne-t-il au monde? À la vie ?

- L'employé: .Aucun, que je sache, répondit-il aussitôt; même si nous ne pouvons plus nous en passer sans risquer de mourir, de mourir de faim, de froid, de maladie, de solitude, de désespoir, etc.

- M.: L’argent est la mesure de toute chose, dit-on. Mais que mesure-t-il?

  • E: La valeur des choses et des gens, sans doute. Il y a des gens qui valent

beaucoup d’argent, c’est-à-dire, qui ont beaucoup d’argent. Ce qu’ils

valent eux-mêmes, cela dépend. Il y a des gens qui n’ont pas beaucoup

d’argent, et que pourtant j’estime beaucoup. Ce n’est pas très clair.

  • M.: Alors pourquoi l’argent semble-t-il être devenu la valeur suprême de tant

de gens et de tant de pays?

  • E.: Peut-être parce qu’il n’y a plus de sens de la vie très évident, plus de

grande utopie, plus de grande religion, plus de grand but collectif. Le

prosaïsme de l’argent, c’est peut-être le signe de la mort des

dieux. Un anti-mythe, comme il y a de l’anti-matière…

  • M.: L’argent a pourtant de grands pouvoirs, tous les pouvoirs, presque comme un nouveau dieu des hommes… Les hommes lui vouent un véritable culte. Il a ses temples avec des façades à colonnes dans tous les beaux quartiers et ses chapelles.
  • E.: C’est vrai, il y a plus de banques que d’églises de nos jours dans les grandes villes. Mais personne n’a jamais su répondre vraiment à votre question, qui paraît si simple, qu’elle en est obscure.

Ce que je vois, c’est que l’argent est le dictateur des démocraties; et il est moins mauvais que les Pinochet ou les grands inquisiteurs religieux ou fascistes. Il est cependant l'ami arrogant des riches et l'adversaire obstiné des pauvres, qu'il harcèle sans répit.

L'argent, le grand transformateur universel

Les tenants de la nouvelle économie et de la globalisation affirment que l’universalisme de l’argent pourrait en faire une unité de communication planétaire. L’argent, c’est peut-être en effet le langage le plus universel, plus universel que l’anglais. C’est peut-être aussi le degré zéro de l’échange symbolique, une unité de base des échanges humains, comme les bits ou les atomes sont les unités de la matière ou de l’informatique; même si l’argent peut se charger de multiples valeurs symboliques ajoutées. L’argent établit l’interchangeabilité de tous les gestes, de tous les objets, de toutes les valeurs, même les plus hétérogènes, les plus contradictoires, le sexe comme les grâces divines. Il est comme l’eau, qui fait tout circuler, en l’oxydant. Il est le facteur, le liant ou le transformateur universel. Il est donc la clé de voûte de la nouvelle économie et de la globalisation.

L'argent, degré zéro de la solidarité humaine

Quand se défont les liens communautaires de proximité, les consciences d’appartenance locale, de village, de quartier de région ou de nation, dans des espaces où s’abolissent les frontières et s’effacent les États, au nom de la nouvelle démocratie marchande et planétaire, quand les citoyens ne sont plus que des individus consommateurs, quand la gestion managériale l’emporte sur la politique, quand la mondialisation entraîne l’atomisation des masses humaines, il ne reste plus que l’argent pour lier les individus les uns aux autres. L’argent est donc le degré zéro de la solidarité humaine… Et c’est tout dire sur le vide de sens collectif, et un état de désagrégation sociale avancé, qui suppose, en revanche, que les individus, atomisés, égocentrés, trouvent en eux-mêmes le sens de leur vie. Au meilleur de l’interprétation que nous pourrions en donner, la domination de l’argent pourrait signifier que les hommes auraient atteint un degré d’autonomie et de maturité, qui leur permettraient de n’être plus que des citoyens du monde.

L'argent, unité de langage des citoyens du monde?

Est-ce l’aboutissement de l’idéologie de classe moyenne, telle que nous en avons dessiné les paramètres précédemment? Pourrions-nous bientôt oublier nos racines locales, nous passer du sentiment d’appartenance à une région, à un pays, nous passer quasiment d’identité? L’observation quotidienne des luttes de territoires, des conflits de langue, des batailles de juridiction, des querelles tribales, de l’éclatement des grandes confédérations ne semble pas le confirmer, même si nous assistons aussi à plusieurs regroupements politiques ou économiques. Ce serait un grand saut, en bien peu d’années. Et il est loin d’être démontré que nous pourrons nous passer un jour de tous ces micro- réseaux identitaires, qui constituent les références, les paramètres de notre rapport au monde.

Le Grand Ordinateur Central, le grand frère

La démocratie politique, la vraie, et non pas celle des marchands, ne peut s’accomplir que dans des communautés à échelle humaine, villes, régions ou nations, où le droit de vote puisse s’exercer dans un rapport de proximité. Il suffit d’essayer d’imaginer ce que serait une démocratie mondiale pour prendre la mesure de cet impératif : ce ne pourrait être qu’une dictature centraliste et bureaucratique. Un gouvernement mondial, ce serait un totalitarisme, une techno-structure digne des cauchemars de la science-fiction, la réalisation du Grand Ordinateur Central, Grand Ordonnateur du contrôle des masses et de l’arbitraire incontrôlable de quelques super-hommes. Il faut l’admettre, même si de nos jours, l’utopie mondialiste promeut des valeurs trans-nationales : il ne peut y avoir de démocratie sans nations et solidarités de proximité.

Une société cybernétique?

L’idéologie de la nouvelle économie est liée à celle de la mondialisation et à l’utopie communicationnelle d’un espace-temps immédiat, quasi uniformisé et transparent, où l’argent et les bits circulent constamment, à très grande vitesse et abondamment, grâce à des réseaux à large bande. D’ailleurs l’argent devient lui-même électronique. Est-ce la réalisation du modèle cybernétique de Norbert Wiener, où la société s’identifie à un système informationnel circulaire, qui s’autorégule automatiquement?

Le modèle de la nouvelle économie y ressemble beaucoup.

Une cyber-démocratie?

Reste à savoir si les autoroutes de l’information demeureront libertaires, en rhizomes a-focaux, vraiment dénués de centres de pouvoir, ou si elles vont ressembler plutôt aux voies romaines, sur lesquelles l’impérialisme romain a poussé ses conquêtes jusqu’aux confins du monde connu. Toutes les voies romaines menaient à Rome. Le réseau Internet se présente comme une toile multipoints, qui enveloppera la terre et refuse l’idéologie centraliste; une toile libertaire – potentiellement. C’est l’accomplissement de la vision cybernétique. Norbert Wiener incluait dans sa théorie le concept de manipulation de l’information, permettant de réguler, c’est-à-dire contrôler. La question est donc de savoir qui manipulera : tous, selon une utopie de démocratie communicationnelle ingénue? Ou les plus puissants? Sera-ce l’empire de la vertu, l’agora athénienne de citoyens égaux, ou l’empire de La force? Le cybermonde nous est présenté comme un vaste monde branché sur les valeurs du futur : démocratie, croissance économique, progrès technologique et communication immédiate. Mais ce pourrait être aussi le nouveau nom de l’empire des riches. Un empire qui pourrait s’étendre rapidement en profitant du vide laissé par l’effondrement de l’empire communiste, depuis la chute du mur de Berlin. L’utopie ultra libéraliste pourrait être aussi dangereuse que le fut l’utopie marxiste et elle a, elle aussi, de menaçantes visées expansionnistes sur l’ensemble du monde.

Les mythes du cyber-monde

Nous savons quels étaient les mythes marxistes des démocraties socialistes (elles aussi prétendaient être des modèles de démocratie). Il nous faut maintenant déchiffrer les nouveaux mythes de l’utopie du cybermonde, qui prétend les remplacer. Elle aussi s’annonce pavée de bonnes intentions, comme l’utopie communiste, mais elle ne sera pas nécessairement aussi cauchemardesque, bien qu'elle se présente à son tour comme un nouvel eden, et que les vertus qu’elle nous chante valent bien celles qui inspiraient Marx et Engels. Et à bien y penser, la naïveté de sa pensée magique, dissimulant son totalitarisme technologique et marchand la rend parfois tout aussi inquiétante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19 – LE SIMULACRE NUMÉRIQUE…

 

L'home qui songe est un dieu, l'homme qui pense un mendiant.

Hölderlin

 

Au seuil du nouveau millénaire, il serait stupide d'accuser l'Amérique de tous les maux, au nom des vieilles valeurs et de la civilisation sophistiquée de l'Europe. Il faut admettre que l'Amérique ne domine pas le monde seulement en fonction de sa puissance technologique, commerciale ou militaire, mais aussi en raison de sa créativité et sa force de pensée.

La création d'un nouveau monde implique la disparition progressive du précédent. La mythanalyse nous démontre cependant la réversibilité, la symétrie ou l'équivalence entre les mythes de commencement et de fin, de création et de destruction, de naissance et de mort.

Les enthousiasmes révolutionnaires ou guerriers ont toujours une résonance mythique, de même que les prophéties ou les grandes dénonciations, qui leur donne légitimité et dynamique.

Cyber-réalisme

Dans quel monde vivons-nous? Le mouvement hyperréaliste en peinture dans les années 70 nous a proposé des images du monde urbain peintes avec une précision photographique, mais dont tous les plans, les plus rapprochés, comme les plus éloignés, sont d'une parfaite mise au point, ce que ne permettrait aucune optique photographique: par exemple des inscriptions sur une vitrine de magasin, ce qu'il y a derrière la vitre à l'intérieur et le reflet de l'extérieur sur cette vitre.

On pourrait aussi parler désormais d'un cyber-réalisme. La haute définition des images numériques entièrement conçues par ordinateur, ou coupées-collées, donne un effet de réalisme que la vision naturelle de l'oeil ne retrouve pas dans l'environnement réel. Le cyber-réalisme permet aussi, par la magie de l'ordinateur, de traverser les murs des bâtiments ou la peau du corps humain. L'effet de confusion entre le virtuel et le réel en ressort d'autant plus efficace et trompeur. La preuve nous en est administrée dans le tabernacle des grandes valeurs artistiques - un tableau de Van Gogh - et à l'échelle du cinéma en relief sur écran géant, avec le documentaire À travers le regard de Vincent présenté à Auvers-sur Oise. Le cyber-mirage y est complet: Entrez dans la peinture de Van Gogh grâce au 3D, dit la publicité pour les foules sur des affiches du métro parisien (1999). Qui dit mieux! Van Gogh nous est vendu, trahi et détourné, mais on lui prête le pouvoir de justifier le cyber-mirage avec une grande intensité culturelle. On le présente ainsi implicitement comme un précurseur de la cyber-perception en 3D.

Cyber-violence

Une telle mutation de valeurs et de représentation du monde, et les excès des nouveaux prêtres du cyber-mythe, ne vont pas sans peurs ni sans violences, même si l'informatique nous semble beaucoup plus douce que l'ancienne mécanique industrielle.

La violence, notamment terroriste, est à la mesure des résistances identitaires des groupes humains qui se sentent agressés économiquement et culturellement par l'arrogance du mythe et de ses propagandistes. Les ambassades américaines, les grands édifices financiers de New York en ont subi l'impact spectaculaire et il est prévisible que la série continue. Ce qui est ressenti comme une violence faite à l'esprit et aux intérêts matériels de groupes marginalisés par le triomphe du e-capitalisme, suscite en retour la violence.

Au sein même des pays privilégiés, de nombreuses minorités qui ne partagent pas cette nouvelle ferveur, soit par tradition religieuse ou politique, soit par peur du changement, se réfugient en grand nombre dans une diversité de sectes, qui vont de l'intégrisme, ou de l'archaïsme à la scientologie. Plusieurs de leurs fondateurs semblent avoir compris les vertus du nouveau capitalisme et appris à exploiter les naïvetés de leurs adeptes désemparés face à la vitesse et à la violence des changements auxquels ils sont confrontés. Certaines de ces sectes sont pacifistes, d'autres plus violentes, d'autres se suicident au passage d'une comète à proximité de la terre, pour se téléporter dans un monde meilleur. Il est probable que ces sectes vont se multiplier encore, en raison de la perte d'influence des grandes religions et de la déstabilisation de notre image du monde.

La violence a pris une force d'expression étonnante dans l'industrie du divertissement. Le meilleur exemple - ou le pire - en sont les jeux électroniques, que les grandes compagnies américaines ou européennes mettent sur le marché avec le succès que l'on sait: cette industrie a rejoint le chiffre d'affaires de l'industrie cinématographique en quelques années. Ses promoteurs évoquent les effets bénéfiques de la catharsis à l'honneur dans les tragédies grecques, lorsqu'on les accuse de promouvoir la violence. Dans le gigantesque Salon commercial américain E3 qui est consacré chaque année à cette industrie, l'un des principaux éditeurs avait pris soin en 1997 de placer de nombreuses pancartes sur son stand, avec des slogans du genre: il vaut mieux tuer dix personnes dans un jeu qu'une dans la rue, ou la violence est inscrite en chacun de nous et le jeu nous en délivre, et autres déclinaisons psychologiques de la sagesse des nations.

La télévision faisant aussi ses meilleurs scores d'écoute avec des fictions de violence, l'opinion publique a commencé à accuser toute cette industrie de violence fictive d'être à l'origine de la violence réelle, notamment chez les jeunes, grands consommateurs de jeux et de télévision, et qui montent désormais régulièrement des scénarios de tueries dans leurs écoles. La banalisation, dans l'esprit des jeunes, de la violence et du tir aux armes à feu, au moment même où la criminalité adulte connaît une régression spectaculaire aux États-Unis, ne peut manquer de nous interroger sur l'impact de la cyber-violence. Il semble probable que les fantasmes de cyber-puissance proposés aux jeunes, qui s'identifient naturellement avec les signaux de la nouvelle civilisation électronique, favorisent la confusion mentale entre jeu imaginaire et acte gratuit réel, et entre les pistolets laser des Arcades et les vraies armes à feu, qui tuent trop réellement.

Cyber-pathologie

Il serait dangereux de sous-estimer ce symptôme de non-différenciation entre le réel et le virtuel, à l'aube d'une nouvelle civilisation qui se fonde précisément sur l'intelligence artificielle et l'hybridité entre le réel et le virtuel. Cette perte du principe de réalité laisse présager beaucoup de conséquences inédites, de pathologies mentales et de violences.

La mythanalyse, qui précisément tente de repérer et de déchiffrer le rôle majeur de la pensée magique dans notre nouvelle civilisation, et qui rappelle que l'irrationnel a toujours été partie prenante à nos pensées, même les plus rationnelles et les plus critiques et à nos recherches, même les plus scientifiques, a fort à faire dans le monde d'aujourd'hui. Ce monde cultive la confusion entre le réel et le virtuel comme un nouveau paradigme fondateur et en fait le fondement même de la nouvelle étape de l'aventure humaine. Nous ne devrions pas être surpris de constater que ce sont les nouvelles générations qui sont les plus atteintes par l'essor industriel et culturel de ce nouveau mode de pensée. En effet, la pathologie sociale qui peut en résulter trouve un terrain favorable chez les jeunes, à un âge où l'esprit est encore malléable, sensible à l'imaginaire, et où la conscience adulte du principe de réalité est encore inachevée. Ceux qui s'en défendent rappelent que les enfants ont toujours aimé les contes et leurs personnages souvent cruels, tels que les méchantes fées, ou les loups aux dents pointues, et que ces représentations sont nécessaires à la construction du réel chez l'enfant Ils oublient cependant que la montée en puissance du virtuel dans la nouvelle civilisation peut à la fois répondre à une très grande adaptabilité des jeunes au nouveau monde électronique, alors que les adultes peinent davantage pour s'y ajuster, mais aussi favoriser une dérive dangereuse vers une déréalisation, une perte de la conscience des lois du réel d'autant plus grande chez l'enfant. La preuve? Comment expliquer autrement les tueries d'enfants par des enfants, leurs copains de tous les jours, dans des écoles en Europe et surtout en Amérique du Nord.

Quelle que soit la force de l'irrationnel et de l'imaginaire dans notre monde, et en particulier dans le monde actuel, que nous soulignons sans cesse, la capacité de distinguer le réel du virtuel, de l'imaginaire, du désir, même si c'est une question de degré, voire de nuance, demeure un principe fondamental de survie, qu'il faut aussi respecter, cultiver et enseigner , sous peine de mourir ou de tuer. Les grandes dramaturgies fascistes d'Hitler ou Mussolini nous l'ont appris. Il s'agit d'un enjeu essentiel. Les drames se multiplieront si les politiques - et donc les opinions publiques - négligent la généralisation prévisible de cette pathologie sociale. La solution n'est pas dans l'installation de détecteurs d'armes dans les écoles, mais dans les modèles culturels, et les valeurs qui sont enseignées.

La cyber-guerre comme un jeu

Et quel exemple scandaleux que ces déclarations et démonstrations à la télévision d'adultes responsables, dotés de grands pouvoirs, ces chefs militaires américains qui se vantent d'avoir joué au Nitendo, pour bombarder les cibles irakiennes ou serbes! Et d'avoir gagné presque à tous coups! Il ne devront pas s'étonner que leurs propres enfants jouent aussi au Nitendo dans leurs propres écoles. Nos cybernanthropes, comme les appelait déjà Henri Lefebvre en 1968, semblent agir avec un cerveau sans conscience culturelle, ni émotive, répondant par la technique à la technique. Ils en oublient leurs enfants. Il n'y a pas que des algorithmes dans l'univers. Dieu n'est pas un algorithme. Le cybermonde est mêlé au monde réel, et on ne peut tuer dans le cybermonde sans atteindre le monde réel. Sinon le monde deviendra un cyberasile de fous… Sinon, le monde se boguera à la première occasion.

Les grandes peurs

Et les grandes peurs ne manquent pas non plus en cette période de changement de monde et de millénaire. On l'a bien vu lors du passage à l'an 2000.

Le monde né d'un Big Bang disparaîtra-t-il dans un Big Bog? Les scénarios-catastrophes de la grande apocalypse informatique ont révèlé des peurs populaires prémonitoires d'une représentation du monde identifié à un Grand Ordinateur. Le Big-Bog serait une menace terrible dans un monde de purs simulacres informatiques, tel qu'on imagine parfois le cybermonde. Et les cyberborgs mouraient par milliers…. Non pas tant en raison du passage par des ordinateurs par la date 00, susceptible d'être lue comme une anomalie par les ordinateurs, refusant d'effectuer les opérations - la peur du bogue aura quand même coûté mondialement quelques 300 milliards de dollars! - qu'en raison des risques que feraient courir à la sécurité publique les intrusions toujours possibles des cyberpirates dans les grands systèmes encryptés des institutions centrales.

La seule éclipse totale du soleil à l'été 1999 - un Soleil noir - a pu réveiller assez de peurs ancestrales, pour qu'on devine qu'elles affleurent en permanence dans l'imaginaire collectif. Qu'une personnalité aussi reconnue que le grand couturier Paco Rabane, dont le rationalisme et le réalisme en affaires ne font pas de doute, puisse annoncer sérieusement aux médias que la fin du monde aura lieu tel jour du mois d'août 1999, en commençant par Paris, - bien sûr, s'il est vrai que c'est encore le centre mondial de la mode - en dit long sur la persistance d'un irrationnel social archaïque.

Le refus d'évoluer sur lequel se fonde largement la religion des Mormons a pu donner lieu à un vote officiel du Kansas Board of Education, pour faire retirer de tous les programmes et manuels scolaires toute référence aux théories du Big Bang et de l'évolutionnisme, parce qu'elles contrediraient le dogme fixiste de la création du monde par Dieu. La conjoncture de la peur du bogue de l'an 2000, des cyberpirates qui voudraient détruire les sites stratégiques de la sécurité mondiale et des attentats terroristes réels dans la nuit du changement de siècle, - des craintes d'ordres très différents, bien que toutes ciblées principalement vers la puissance américaine, est significative de la peur profonde inscrite au ventre de la société, et prête à resurgir brutalement au moindre signe.

Le Cyber-Eldorado

On a parlé à propos de l'Internet d'une nouvelle ruée vers l'or. Et le phénomène est si puissant, qu’il faut le prendre à la lettre : on a pu voir des sociétés d'exploitation de mines d'or, ou de ressources naturelles, en difficulté à cause de la chute durable des cours mondiaux, décider d'acheter des compagnies de services Internet pour faire remonter leurs actions en bourse; et avec grand succès : Sikaman Gold Resources Ltd, après avoir acheté NorstarMall.ca a vu ses actions aussitôt remonter; American Gem Corp a racheté Northern Securities pour accéder au commerce électronique; Dejour Mines Ltd a investi avec succès dans InstantDocuments.com; Cristobal Resources Inc. a fusionné avec Netgraphe (Mining for gold on the Net, The Gazette, Montréal, 1999).

L'essor prodigieux des technologies électroniques de communication crée de telles ferveurs et bouleverse tellement nos idées reçues, que le choc évoque une répétition de la découverte du Nouveau Monde.

Les grands navigateurs de l'Internet

On navigue aujourd’hui sur Internet comme on cherchait fortune jadis sur les mers. Les pirates nous guettent toujours, mais pour nos armateurs ou cybernautes, les profits escomptés valent bien de risquer son capital. Les audacieux Christophe Colomb de l'âge électronique, grands capitaines de la nouvelle économie, s’aventurent sur World Wide Web en tête de leurs armadas Navigator ou Explorer, suivis de leurs caravelles Oracle, Excite, Magellan, Galilée, Copernic ou Yahoo, portant les espoirs des rois d'Espagne et du Portugal de notre temps: les investisseurs de Wall Street (où les américains ont investi 11 000 milliards de dollars en actions avant la fin du millénaire) et du NASDAQ (2000 milliards). Toile sous le vent, nos internautes cherchent les courants favorables. Ils ont découvert des continents et des îles, qu'ils ont nommés America On Line, Lycos, Cyberia, Delphy, Alta Vista, Galaxy ou Prodigy, fondé des ports appelés InfiniT, Sympatico, Globe Trotter ou Wanadoo. Explorant la nouvelle route de l’Inde et de l’Eldorado virtuels, ils croisent des êtres fabuleux et hybrides, Grophers, Amazon.com, MIME, Eudora, Dreamweaver, Xmetal, QuarkXpress, RealPlayer, et quelques monstres, bogues, virus et vers terrifiants.

Nous voguons donc à vitesse accélérée, nous dit-on, vers la cybermondialisation.

Dans la vieille économie, cela prenait des bateaux sur tous les océans. De nos jours, la nouvelle économie ne se bâtit plus tant, a écrit Negroponte sur le commerce des atomes (les marchandises, le fret), que sur la circulation des bits – les atomes numériques de la société de l’information.

Naissance d'un nouveau monde

La révolution Internet est aussi importante aujourd’hui, quoiqu'en disent les sceptiques, que l'invention de l'imprimerie à la Renaissance. Elle va changer le monde autant et plus que ne le fit la révolution de Gutenberg au XVe siècle. La rupture provoquée par le numérique est encore beaucoup plus radicale, rapide et générale que les changements progressifs que provoqua l'imprimerie. Et elle est aussi beaucoup plus importante que la généralisation de l’électricité, de la machine à vapeur, ou de l’automobile. Nous entrons dans une nouvelle civilisation, voire un nouvel âge de l’humanité. Comme il y a eu l’âge de la pierre, du feu, ou du fer, nous voilà à l’âge du numérique. Il y a quelques années, j’aurais dit : l’âge du sable – mais les recherches actuelles laissent déjà présager dans les ordinateurs d’autres supports que le silicium : les neurones, voire la biologie moléculaire ou les réactions chimiques.

Primitivisme électronique

A l´aube du 3e millénaire, la science et la technologie bouleversent nos cultures modernes. Les nouvelles technologies de communication, sous le signe de la convergence numérique multimédia, rétablissent une multisensorialité interactive, que depuis cinq siècles l´invention de l´imprimerie avait soumise aux paramètres réducteurs de la linéarité. Nous redécouvrons les vertus esthétiques du primitivisme, et à bien des égards les débuts de cette nouvelle civilisation nous font penser à un primitivisme électronique. Les icônes sur nos écrans d’ordinateurs sont les masques africains du nouveau millénaire, et le langage binaire de l’informatique a le rythme et la simplicité du tam tam tribal. Nous sommes au tout début d’une grande civilisation.

L'aventure humaine

Avec l´essor fulgurant de la science et de son appareillage technologique, l´aventure humaine devient plus inventive et aventureuse que jamais. L´intelligence artificielle, les manipulations génétiques, le clonage, l´exploration spatiale nous fascinent à juste titre. Cependant, elles vont interpeller de façon extraordinairement rapide toutes nos capacités connues d’adaptation à la vie, à l’évolution de l’espèce humaine. Le Big Bang du vivant posera également des défis éthiques redoutables, qui exigent à coup sûr toute notre attention critique et une nouvelle grille de concepts d’analyse.

Et cela d’autant plus que ces nouvelles perspectives nous incitent trop souvent à la pensée magique. La recherche scientifique met aussi en jeu une imagination créatrice qui déborde souvent l´imaginaire artistique. La science change aujourd´hui notre image du monde plus vite que l´art.

Le cybermonde qui naît sous nos yeux, les mythes qui le portent, les espoirs et les peurs qu´il suscite, rapprochent les arts, les sciences et les technologies, pour élaborer de nouveaux langages, de nouvelles icônes et de nouveaux rapports aux publics.

Éloge du zapping

À tort, le zapping a mauvaise réputation. Il est identifié à l’esquive du téléspectateur devant la publicité à la télévision et à un papillonnage superficiel de l’esprit.

Pourtant, le zapping est le symbole de la liberté de l’esprit du téléspectateur objet, qui choisit d’échapper au piège commercial, ou qui explore avec curiosité la diversité des programmes.

Le zapping est aussi la nouvelle structure mentale probable du prochain siècle, qui succèdera aux vertus, comme aux réductions de la linéarité classique.

À la succession de séquences temporelles suggérant une explication de causalité entre l'avant et l'après, le zapping oppose l'espace multidimensionnel et presque multisensoriel d'un capharnaüm, d'un bazar d’informations sans suite, d’un désordre, où il faut – ou non - découvrir du sens, ou en inventer, en dehors des clichés, qui constituaient souvent dans la pensée linéaire un réel vide de pensée. Le zapping tient l'esprit en éveil, le réveille, le provoque par l'incongruité de la succession d'informations non liées qu'il met en scène.

Par rapport à la pensée instituée du rationalisme, le zapping re questionne les idées reçues, comme l'imprimé et la traduction en langue vulgaire de la Bible ont pu ébranler le dogme officiel de l'Église au temps de la Réforme.

La linéarité reflétait l’ordre du monde, consolidé par une syntaxe et une grammaire strictes et autoritaires. Le zapping fait sauter l’ordre de la grammaire et de la syntaxe, donc la structure sociale et familiale et l’architecture du monde. Il est libertaire et désinvolte. Il se moque de la convenance et de la logique établie. Il est la mobilité de l’esprit.

Le zapping est la liberté inventive des associations d'idées; la recomposition inédite des idées. Il est plus que l'hypertexte qui relie des fichiers informatiques. Il est la liberté reconquise de l'esprit sur le rationalisme et son carcan rigide. Il risque aussi de faire souffler un vent de folie sur l'esprit. Il est le risque de l'esprit.

Il n’y a pas de création sans risque: celui des poètes, des surréalistes, des dadaïstes, des inventeurs, des chercheurs scientifiques, qui imaginent et découvrent depuis toujours en recombinant les idées reçues d’une manière nouvelle. Le premier qui chanta un océan d’amour, ou inventa les trous noirs de l’univers fit du zapping sans le savoir, comme M. Jourdain de la prose.

Le zapping est le symbole de la nouvelle culture dans tous les domaines de l´art, de la musique, de la littérature. Il redistribue les cartes et favorise de nouveaux modes de pensée et de sensibilité, par des juxtapositions inédites et par l´hybridité de sa nouvelle syntaxe sensorielle. Il sort du monde clos; il symbolise le mélange culturel de la mondialisation contemporaine et sa structure en patchwork.

Mais les éloges sans nuances sont toujours excessifs. Il faut le rappeler aussi: s´il a des vertus créatrices dans le domaine des arts, comme en témoignent bien des chefs-d’œuvre, le zapping peut être fatal dans le domaine de la pensé; car il peut détruire aussi la finesse et l’exigence de l´analyse et la dialectique critique, sur lesquelles se base toute notre lucidité d´hommes libres. Il marque une crise du rationalisme institué; il est le symptôme de la mort du Bonhomme Système, dont parlait Renan, et le signal annonçant une nouvelle civilisation. Cette crise du sens, liée à la puissance et à la vitesse des nouvelles technologies d’information numérique, constitue une véritable révolution et confronte nos cultures et nos valeurs à des questions aiguës, radicalement nouvelles.

L'avenir du passé

Le regard tourné obsessionnelle ment vers le futur, il nous faut donc aussi invoquer la mémoire du passé, plus nécessaire que jamais, pour nous orienter. Il nous faut évoquer les grands créateurs de la Renaissance, que symbolise Leonardo da Vinci, car ils avaient déjà rencontré de tels défis.

Le monde devient plus cyber que réel! Mais l´avenir est une affaire trop importante pour nous en remettre à la science-fiction.

La pensée magique, l’irrationnel et la puissance technologique et scientifique laissés à eux-mêmes, qui dominent notre époque, constituent un mélange explosif, et appellent donc de nouvelles réponses culturelles et politiques qui permettront sans doute une fois de plus de maîtriser ces dangers inhérents à l´aventure de l´humanité, et de poursuivre notre chemin vers l´inconnu.

Oh! Cybercoyotte! Oui, je dis bien: vers l’inconnu!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20 – CYBER-PROMÉTHÉe

Quand Prométhée rejoint Éros et Thanatos.

 

De la narration dramatique de la société bourgeoise au simulacre numérique de la classe moyenne

Le monde occidental du XIXe et du XXe siècles ont été pensés selon la métaphore du drame bourgeois; celui du XXIe siècle s’annonce sous le signe des nombres.

Le classicisme a mis en vedette le rôle créateur de personnages historiques : prélats, rois et chefs d’armée.

La révolution bourgeoise du XIXe siècle leur a substitué des concepts opératoires, explicatifs et actifs : l’Histoire, la Lutte des Classes, l’Évolution, le Progrès, le Travail, la Révolution, la Raison, etc., avec des majuscules pour souligner leur force mythique, selon le modèle individualiste de l’épopée ou du drame bourgeois.

La révolution des technologies électroniques nous invite en ce début de XXIe siècle à interpréter le monde selon un nouveau modèle, celui des courbes, des fréquences, des équations et des algorithmes, éléments d’un simulacre numérique omniprésent, représentatif d’une société de classe moyenne qui se pense sous le signe anonyme des nombres et des statistiques.

Le nouveau mythe de la classe moyenne : mondialisation et fusion dans le grand Tout

La masse sociale se pense comme un grand tout, comme un ensemble uniformisateur, qui est plus que la somme des individus, qui porte le sens et la puissance de tous pour le bénéfice de chacun. Cette idéologie dominante de classe sociale moyenne, héritée de la sociologie et de la théorie de la Gestalt, se déchiffre facilement dans les nouvelles idées politiques et économiques de la mondialisation, dans la convergence des technologies numériques, dans la génétique et le clonage, dans les analyses globalisantes de l’environnement, comme aussi dans le mythe de la communication fusionnelle de l’Internet. Les adeptes de l’intelligence collective ou partagée sur les grands réseaux Internet y adhèrent aussi. Et les nonos qui reprennent le concept de noosphère de Teilhard de Chardin pour parler d’un aboutissement de la création dans le monde virtuel de l’intelligence partagée, voire fusionnelle adhèrent à ce mythe du grand Tout. L’individualisme qui s’y perd y puise une euphorie. Nous sommes en plein mythe, au premier degré.

La tradition numérique

On pourrait d’abord se limiter à dire que narration et nombres sont les deux expressions traditionnelles des mythes.

Les nombres nous viennent, bien avant Pythagore, semble-t-il, de la tradition indo-européenne. Mais il ne serait pas imprudent de dire que la force mythique des nombres se retrouve rituellement dans quasi toutes les sociétés premières, dont nous puissions avoir eu connaissance. Et les nombres sont souvent des attributs symboliques et rituels de forces mythiques, dont les récits nous expliquent l’origine et le sens du monde.

La tendance si répandue à traduire par des nombres les divers aspects ou vertus d’une figure mythique peut être liée au rythme même de la nature, à l’alternance des jours et des nuits, au retour des saisons, aux âges de la vie ou aux cinq points cardinaux. Mais pourquoi fallut-il 7 jours à Dieu pour créer le monde? Pourquoi le chiffre trois revient-il si souvent dans les mythes, et jusque dans la dialectique hégélienne. Sans doute faut-il y voir le nombre même de la structure familiale. Le père et la mère engendrent l’enfant. Et le cycle de la lune a pu suggérer le nombre sept. La mythologie chinoise, la gamme musicale, évoquent ce chiffre aussi. Les quatre éléments constituent une figure de base des aspects principaux de la nature, elle-même divinisée. Les nombres ont donc pu revêtir des vertus symboliques opératoires, condensant dans un langage simple les forces de la figure mythique. On pourrait considérer que les nombres sont les figures symboliques du récit, et demeurent parfois actifs, même lorsque la tradition orale du récit original qui les portait s’est perdu.

Les arts aussi se partagent entre le récit et les nombres

L’éventail des productions culturelles semble aussi pouvoir se partager entre la tradition du récit et celle des nombres. La musique, l’architecture, la peinture et l’ensemble des arts visuels, la danse sont surtout des expressions des nombres, tandis que la littérature, l’opéra, le théâtre, le cinéma relèvent plutôt de la tradition narrative; encore que le récit et les nombres se mêlent dans beaucoup d’oeuvres.

Les arts numériques eux-mêmes, dominés par les nombres, sont loin d’exclure le récit.

Mon corps n’est pourtant pas une PME !

Mais le simulacre numérique que nous fabriquons actuellement sous l’empire de l’informatique, prend une force extrême. Bien entendu, l’économie est par excellence le domaine des nombres. Mais la démocratie elle-même devient numérique et dépend des résultats chiffrés des élections et des sondages d’opinion. Mon corps est nombre. Le médecin qui m’envoie à l’hôpital avec deux ou trois pages de cases à remplir avec des nombres, au fil de mes analyses de sang ou d’urine, du décompte de mes globules blancs, des principaux métaux ou minéraux nécessaires à ma santé, de ma pression sanguine, de la vitesse de coagulation de mon sang, de mon âge, de ma température, des fréquences de mon encéphalogramme, etc. fera la balance en bas de page de tous ces nombres, pour diagnostiquer mon état de santé, comme si j’étais une compagnie, dont on établit la comptabilité vérifiée pour qualifier l’état de santé financière. Tout écart à la norme statistique sera significatif. Pourtant je cultive la différence! Pourtant, mon corps n’est pas une PME! Mais c’est encore par des nombres qu’on soignera mon corps ou ma compagnie, ou l’économie d’un pays, ou son équilibre social : plus de calcium, moins de cholestérol, plus d’investissement, moins d’employés, une monnaie plus forte ou un taux inférieur de chômage. Mon ADN se lit désormais lui aussi comme un code barre, et les variations de mon électrocardiogramme comme le diagramme en zig zag des valeurs de mes actions en bourse. Les images de mon corps sont générées par ordinateur à l’hôpital sur des écrans cathodiques, comme les images en fausses couleurs de l’univers lointain ou des variations du plancton dans les océeans, suivies par satellite.

Le monde est devenu un chiffrier électronique

Pourquoi interprétons-nous aujourd’hui quasiment tous les phénomènes qu’il nous est donné de connaître, que ce soit la biologie, les génomes, la physique ou la chimie, l’économie, la vie sociale et politique, la nature et l’univers infiniment grand ou infiniment petit, voire notre vie psychologique et intime en nombres, encore en nombres, toujours en nombres, seulement en nombres? Connaissons-nous encore quelque chose de notre monde, qui ne soit pas traduit sur des écrans d’ordinateurs, en langage informatique, en nombres, en quantités et en séquences numériques?

La prise de pouvoir des nombres sur notre univers, de façon quasi totalitaire, comme un mode de pensée unique, aussi exclusif et dominant que l’interprétation religieuse a pu l’être en Occident au Moyen-âge, pour décider de tout, comprendre tout, interpréter tout et pour agir sur tout, ou comme a pu l’être l’idéologie marxiste aux grandes heures du communisme en URSS ou en Chine, ne manque pas d’être troublante. Cet excès de la pensée doit être pris pour ce qu’il est : un moment historique du dualisme de la pensée, qui valorise le simulacre numérique au détriment du réalisme, une illusion qu’il faut démystifier, car c’est aussi un instrument de pouvoir très efficace pour la nouvelle religion du XXIe siècle : la trilogie de l’économie, de la science et de la technologie.

Cette trilogie n’est pas nécessairement mauvaise en soi; elle est peut-être bien la moins pire des trilogies possibles du pouvoir; elle vaut bien celle du Dieu en trois personnes : le Père, le Fils et le saint-Esprit. Mais il faut la prendre pour ce qu’elle est et en surveiller les excès. Et le retour du réel n’est pas à exclure, loin de là.

Mais où est donc passé le récit mythique du monde contemporain ?

Il ne suffit plus de considérer les nombres comme des attributs symbolique du récit mythique originel, alors que la métaphore du simulacre numérique occupe désormais tout l’espace mental et évacue même toute référence à un récit explicatif du monde. Le monde astrophysique – quoiqu’en dise Ilya Prigogine en invoquant la flèche du temps – semble n’avoir plus ni commencement ni fin, et les chiffres semblent parler par eux-mêmes. Ils s’affichent en courbes équilibrées, ascendantes ou descendantes et les statistiques établissent la norme. L’absence d’écart ou la croissance d’une courbe prennent force de vertu et d’explication. La métaphore de l’ascension d’une courbe de croissance en Bourse, par exemple, ou de la popularité d’un parti politique, qualifient une économie ou la conduite des affaires publiques. Mais qu’expliquent-ils de l’origine ou de la destinée du monde? Quel sens proposent-ils à la condition humaine?

Le mythe de la techno-science

C’est la techno-science désormais qui semble avoir mandat de nous expliquer le monde. Or la science se construit et s’exprime en nombres. Et son langage, démultiplié par la puissance de calcul des technologies informatiques, semble de plus en plus capable de rendre compte de tout.

Mais quel sens la science donne-t-elle au monde? Quelles valeurs dominantes induit-elle? Elle semble prendre aujourd’hui la place de la religion comme discours de vérité. Et c’est bien ce que le marxisme a voulu nous imposer, selon la théorie du matérialisme dialectique scientifique. La pensée capitaliste adoptera-t-elle, elle aussi une telle croyance, déjà très présente dans la science-fiction?

Peut-on dire que la science est le mythe du simulacre numérique?

Si tel est le cas, la question devient la suivante : quels mythes animent ou sous-tendent tout à la fois la science et la technologie contemporaines et le monde virtuel que celles-ci génèrent?

Éros, Thanatos et Cyber-Prométhée

Freud avait analysé la libido, ce fameux désir, sur lequel il fonde la psychanalyse, sous ses deux formes : Éros et Thanatos : les pulsions de vie et de mort, de plaisir et de destruction.

Il faut y ajouter manifestement un troisième instinct : le désir de pouvoir. Ce désir d'agir, de conquérir son environnement, de s'en rendre maître et possesseur naît lui aussi de la prime enfance, de la relation physique et mentale que le nouveau né va rapidement développer vis-à-vis de son environnement physique et humain.

Il y a des aspects infantiles, puérils, immatures dans ce désir de pouvoir de beaucoup d'adultes : un désir né de l'impuissance, de l'imperfection, de l'inachèvement de l'être, ressort de la pensée magique. C'est de l'immaturité, du désir de devenir adulte, de grandir, qui caractérise l'enfant, que se souvient l'adulte quand il veut encore grandir davantage, avoir plus, contrôler plus, explorer et connaître plus. C'est dans l'inachèvement de l'enfant qui veut devenir grand, que le désir de pouvoir, d'achèvement de l'adulte trouve son origine psychologique. Et parce que cette pulsion vient de l'enfance, du moment où l'être se constitue, elle prend une force mythique, qui fonde les idéologies et les imaginaires de la conquête, ou du travail et de l'Histoire, selon les époques et les sociétés.

Il nous semble que le XXIe siècle dirige les projecteurs sur ce troisième instinct, le désir de puissance, déjà présent depuis longtemps dans l’inconscient humain, mais qui prend la vedette.

Le retour en force de la pensée magique

Ce monde virtuel que nous propose la techno-science contemporaine semble dominé par ce désir de pouvoir de l’homme et par un abus de pensée magique. Nous voyons apparaître l’image d’une sorte de surhomme collectif et prométhéen, le cyberhomme, identifié à l’humanité et engagé dans l’achèvement de la création selon ses propres désirs de puissance. C’est l’homme qui désormais prétend prendre le pouvoir, saisir les rênes du monde, et décide d’en assumer à lui tout seul tous les rêves et tous les risques, non seulement pour se rendre maître de la nature, mais pour transformer la nature et l’univers selon son seul désir humain: vie et intelligence artificielles, déchiffrage et manipulation du génome humain (le Livre de Dieu) : Prométhée devient une sorte de surhomme cybernanthrope doté de pouvoirs à distance équivalents aux meilleurs gadgets de la magie archaïque.

Selon le seul désir des hommes

L’analyse des idéologies et des fantasmes qui sous-tendent l’art, notre rapport à la nature, la science, les technologies numériques d’information et de communication et même l’économie révèle l’omniprésence de ce désir de pouvoir que les psychologues ont mis en évidence chez l’enfant dès son plus jeune âge, et qui demeure si actif chez l’adulte, soit comme motivation de l’homme épris de pouvoir réel, soit comme rêve ou fantasme infantile que satisfont les mille et un gadgets et divertissements de notre société de consommation.

Nous ne reprendrons donc pas ici le détail du mythe bien connu de Prométhée, qui vola le feu pour le donner aux hommes et en fut puni par Zeus. Freud et tant d’autres ont montré comment Prométhée symbolise le fils qui prétend rivaliser avec le père et qui en prend les moyens. Le feu est en effet non seulement l’outil même de l’homo faber, mais c’est aussi l’équivalent de l’éclair, symbole même du pouvoir de Zeus. Zeus décida d’enchaîner Prométhée pour l’empêcher d’agir et de lui nuire, s’assurant qu’un aigle lui dévore sans cesse le foie, pour lui enlever toute force qui pourrait renaître et lui permettre de s’arracher de ses chaînes.

Le désir mythique de pouvoir

L'enfant qui grandit, les psychologues et les psychanalystes nous l'ont appris, s'approprie le monde en le découvrant : d'abord le sein et la nourriture, puis sa mère, qu'il veut séduire, son père et les autres, dont il exige l'attention. Il s'empare des hochets, des objets, d'un territoire, et du temps de ceux qui l'entourent. Pour cela, il sourit, s'agite, crie, pleure, fait des colères ou des caprices : tous les stratagèmes qui caractérisent les frustrations de l'impuissance. Il veut déjà, au fur et à mesure que sa conscience se développe et que ses gestes et déplacements le lui permettent, découvrir le monde et " s'en rendre maître et possesseur ". Piaget y a consacré des observations et des études convaincantes.

Encore peu conscient de la résistance du réel à ses désirs, il ne se soumet pas au principe de réalité et développe un fantasme pulsionnel de pouvoir qui ne le quittera éventuellement plus jamais dans sa vie adulte, dans sa vie amoureuse et sociale, à un degré ou à un autre selon les biographies et les tempéraments de chacun.

C'est là que se fonde tout simplement le désir mythique de découverte et de pouvoir, qui anime la recherche scientifique, la technologie, l'exploration, ce désir de puissance qui anime l'ambition des individus et des peuples, avec le déploiement de stratégies, de tactiques et stratagèmes, de diplomatie, de séduction ou d'agressivité qui caractérisent la " comédie humaine ".

C'est là que se situe le ressort de l'aventure humaine, toujours recommencée, comme les vagues de la mer, de génération et génération.

L'homme ne saurait rester assis sur sa chaise dans sa chambre, à moins d'être vieux ou aussi sage que l'aurait voulu Pascal. Est-ce donc la cause de tous ses malheurs? Ses efforts incessants, son travail, son agitation sont-ils le symptôme d'une insatisfaction chronique, d'une imperfection qui veut s'accomplir? La sagesse ne voudrait-elle pas qu'il vive simplement et calmement, sans angoisse, en symbiose avec la nature, dans un temps immobile ou vertical, sans se préoccuper de changer le monde? Ce serait quelque chose qui ressemblerait au mythe du paradis terrestre. Mais nous n'y sommes pas. Nous sommes condamnés à souffrir et à travailler.

CyberProméthée déchaîné mène désormais le monde

La trilogie bourgeoise du XIXe siècle, née de la Révolution française, avait repris terme à terme les figures de la chrétienté monothéiste pour les attribuer désormais à l’Homme, en en inversant le récit vers l’accomplissement du progrès et de l’Histoire.

En ce sens, Prométhée est bien le symbole de l’homme révolutionnaire, le citoyen-fils qui a fait guillotiner le Roi-père, symbole du pouvoir religieux et politique. C’est aussi le symbole de l’humanité contemporaine qui prétend reprendre les pouvoirs qu’elle avait aliénés en les attribuant à un Créateur de l’univers, pour poursuivre et achever cette création selon ses propres attentes et y régner grâce à la science et à la technologie en cybersurhomme doué de pouvoirs fabuleux.

 

 

De l’amulette à la souris : la magie des interfaces

Le geste.

La parole.

Le mot magique, religieux.

On pourrait soutenir que le mot en général demeure un interface particulièrement important; pas seulement le mot exprimant un ordre à exécuter, mais aussi le mot poétique, voire tout mot qui évoque ou désigne un objet dans le langage ordinaire.

Le gri-gri, l’amulette, l’anneau magique, l’objet fétiche (patte de poulet, etc.)

La plume, le crayon, qui écrivent un mot, un ordre, évoquent une réalité.

La baguette magique du prestidigitateur.

Le levier mécanique, celui d’Archimède pour soulever le monde selon un calcul mathématique, mais surtout le levier à action indirecte, qui n’apparaît pas comme un outil (marteau, ciseaux), mais comme un mode d’action à distance, non analogique, tels que la gâchette d’arme à feu, qui tue à distance et immédiatement, sans contact direct avec la victime, la pédale de moteur, la chaînette ou la corde, l’interrupteur électrique, etc.

Le bouton, électrique, par exemple: et la lumière est!

Le bouton qui déclenche une ouverture, qui met en marche un moteur, etc.

La touche de clavier, qui déclenche une sonnerie, une communication téléphonique, écrite, radio ou télévisuelle, etc.

La souris, qui déclenche le " clic " magique, en touchant un mot ou une icône sur l’écran, avec une flèche, qui évoque la baguette magique, ou une main magique

Le gant interactif ou le joystick.

Le doigt sur une surface ou un écran tactile et qui commande le déplacement de la flèche activant les icônes électroniques

Le déplacement du corps dans un espace interactif instrumenté de capteurs infrarouge, ou sonar, ou sur un plancher avec des capteurs tactiles

La commande vocale (logiciels d’interface entièrement vocaux, développés notamment par IBM

Le mouvement de l’œil face à l’écran doté d’une petite caméra

La puce greffée dans le corps :

D‘immatériel à son origine, avec le geste ou le mot, l’interface, après une phase plus mécanique, dont l’interprétation est factuelle, triviale, redevient de plus en plus immatériel, pour accéder cette fois au " monde virtuel ", qui ressemble étrangement à un monde magique.

En effet, l’homme peut créer ce monde virtuel, y agir à distance, de façon symbolique et conventionnelle, selon un langage numérique.

L’interface a toujours été un instrument de pouvoir, capable le plus souvent de s’exercer de façon non analogique, directe et rapide, sans rencontrer la résistance du réel, en court-circuitant le principe de réalité. En ce sens, il évoque le fantasme de pouvoir de l’enfant sur le monde.

La clé :

La clé a suivi cette évolution :

Le mot magique (" Sésame ouvre-toi! "), etc.

La barre et le levier

La clé, dont la forme correspond aux diverses combinatoires d’un langage mécanique

Le bouton électrique

Le numéro avec divers types de clavier (mécanisme mécanique ou électrique)

La carte magnétique

La commande vocale, ou rétinienne, ou l’empreinte manuelle seront bientôt disponible, voire la puce vestimentaire ou greffée dans le corps.

Ces deux types d’interfaces ouvrent tous deux sur un espace autre, dont l’accès est autorisé ou interdit, que ce soit l’espace privé d’une pièce, d’un bâtiment, de sa propre maison, ou l’espace de communication avec un monde virtuel. Ce sont des interfaces de pouvoir, de passage à un autre lieu. Ils revêtent un pouvoir dont l’efficace sans effort, sans travail, est vécue comme quasi-magique. Elle relève de l’ordre du magique, tel que décrit par les ethnologues à propos des sociétés animistes.

Le " clic " :

Dans le cas de l’Internet, le " clic " magique, commande un achat ou vente électronique, ou l’envoi d’un message à distance, et cela de façon généralement irréversible. Celui qui a fait une erreur peut s’en morde les doigts! Le " clic " peut faire apparaître, ou disparaître, créer ou effacer à jamais. Sa facilité, sa rapidité et son efficacité sont des attributs magiques et donnent la mesure de son pouvoir.

Est-ce une utopie, qui se réalisera prochainement? Le téléphone cellulaire, que nous sommes de plus en plus nombreux à porter en permanence avec nous, - le portefeuille à gauche dans la veste, le cellulaire à droite – remplacera t-il bientôt tout ce qui encombre nos poches, y compris le porte-monnaie, les cartes d’assurance sociale, de permis de conduire, de crédit et d’affaires, l’agenda électronique, le stylo et le trousseau de clés?

C’est incontestablement à quoi travaillent actuellement les grands constructeurs, notamment Nokia, Ericsson, Sonera, Motorola, Alcatel, Siemens, Cisco, Lucent, etc., pour 1 milliard de cyberhommes qui en 2005 auront chacun leur portable, selon les prévisions du marché.

Le numérique est devenu un langage informatique commun pour le texte, l’image, le son, donc l’audiovisuel et la transmission de l’information. C’est sur ce principe révolutionnaire que se bâtit le formidable essor des nouvelles technologies, et, à partir de là, de la nouvelle économie et de la mondialisation. Et c’est bien une révolution technologique, qui bouleverse le monde actuel, avec des changements encore plus importants que ceux de le la Renaissance au XVe siècle.

L’économie a emboîté le pas de la convergence technologique. Les plans d’affaires des grandes multinationales reflètent cette nouvelle donne. Une compagnie de logiciels, Microsoft achète une chaîne de télévision, puis se lance dans le Web-TV. Le groupe Walt-Disney en achète une autre. Nous voyons fusionner AOL et Time Warner; Le groupe canadien BCE de téléphonie se joint à la compagnie d’Internet Lycos, puis achète lui aussi un groupe de télévision : CTV. Québécor, puissant groupe de presse et d’imprimerie achète TV-Quatre Saisons, se lance dans le commerce électronique avec Canoë, puis entre en compétition avec Rogers pour racheter le cablo-distributeur Vidéotron, qui lui-même avait racheté TVA et lancé le service Internet infiniT. Téléglobe s’y est mis aussi, avec Microtec, Look Communications (Internet à haute vitesse et diffusion télévisuelle), Microcell (le cellulaire Fido), Motion International (les contenus télévisuels), et des participations dans Public Technologies Multimédia, Spectra Telecom, TiW, etc. Tous les jours les média nous apportent de nouvelles surprises de ce genre; et nous assistons au même ballet d’achats et fusions en Europe et partout dans le monde industrialisé.

À partir de ces grands regroupements, assistons-nous à une véritable intégration ou fusion des technologies et des contenus? La réponse est encore Non. Mais du moins la téléphonie se trouve donc de plus en plus mêlée à toutes ces technologies et à leurs marchés.

Le " mobile ", comme on dit, ou le " cellulaire " a de grandes chances d’être le principal gagnant de cette convergence.

En effet, le cellulaire intègre des paramètres exceptionnels :

  • il est portable. Il bénéficie à cet égard des performances extraordinaires de la miniaturisation du hardware. De plus en plus petit et léger, il est aussi de plus en plus performant.
  • Il est à l’avant-garde de la connectivité sans fil. Il est le seul équipement numérique a faire déjà l’économie de l’archaïque spaghetti de câbles, fils, et prises, souvent incompatibles, dans lesquels sont pris encore tous les autres équipements tels que postes TV, ordinateurs, émetteurs et récepteurs de toutes sortes.
  • Il est l’objet des meilleures recherches pour mettre au point des batteries de plus en plus performantes, capables de lui assurer une très grande autonomie énergétique.
  • Il est mobile. Grâce à la connectivité sans fil, analogique ou numérique, et au réseau en construction des satellites, il sera bientôt branché partout sur le monde. Il s’agit là d’un puissant pouvoir, quasi-magique, tant pour la communication, que pour la sécurité des personnes et des biens. Combien d’êtres humains en détresse n’ont-ils pas déjà été sauvés grâce au cellulaire!
  • Non seulement il sera bientôt connecté de partout dans le monde, mais il donnera accès à tout, banques de données et communications personnelles.
  • Dans les pays non industrialisés comme l’Afrique, il permettra de sauter l’étape longue et coûteuse de la construction d’infrastructures câblées. C’est une chance extraordinaire pour les pays en voie de développement ainsi que pour les zones isolées, inaccessibles ou hostiles de la planète.

Un cellulaire se compose d’un clavier, d’un écran, d’un ordinateur miniaturisé, avec logiciels et mémoires et d’un système de son. S’y ajoute un combiné émetteur-récepteur avec antenne intégrée. Vous pouvez, sur certains modèles européens, y insérer des cartes, notamment des cartes à puce, pour y ajouter de l’argent électronique, de la mémoire ou des logiciels spécifiques. Des constructeurs nous annoncent déjà des écrans couleur haute résolution, de la taille totale du cellulaire, qui s’ouvre alors comme un petit ordinateur portable. On pourra certainement aussi supprimer un jour le clavier et le remplacer par des commandes vocales, grâce à des logiciels de reconnaissance de la voix. En outre, vous pouvez aussi lui intégrer d’innombrables périphériques, pour le brancher sur un gros ordinateur, sur une imprimante, un fax, pour l’utiliser comme " baladeur " FM, une microcaméra pour envoyer votre image, - ou celle d’un objet ou de l’environnement où vous êtes, etc. Comme sur un ordinateur, le Naviroller vous permettra de cliquer sur le clavier pour aller y chercher les fichiers qui vous intéressent.

La fonction téléphonique dominante aujourd’hui perdra donc de son importance relative. Le cellulaire deviendra plutôt un ordinateur portable miniaturisé complet, remplissant les fonctions d’interface multifonctionnel, universel, qui pourra :

  • établir n’importe où dans le monde une communication téléphonique entre deux personnes, dont on prévoit qu’en 2003 le quart se fera en mode Internet (protocole IP), à un coût très faible, ou nul et avec une qualité égale à celle du téléphone classique
  • accéder de partout dans le monde à tous les services de l’Internet,
  • faire tous vos achats en commerce électronique
  • télécommander les distributeurs automatiques publics de boissons, ou autre et les payer
  • payer en argent électronique n’importe quel achat, mettant fin aux cartes de crédit plastiques
  • ouvrir votre porte de maison, de bureau ou de voiture
  • télécommander votre système domotique
  • télécommander vos programmes de télévision
  • assurer votre sécurité physique grâce au géo-positionnement par satellite (Global Positionning System) et à l’alarme
  • assurer le suivi de votre santé par des indicateurs programmés (diabète, pression artérielle, etc.)
  • vous proposer toutes informations utiles pour vous déplacer ou pour vos activités professionnelles, vos jeux, la météo, les services financiers, etc., grâce au système WAP, Wireless Application Protocole.
  • etc.

Certains prévoient que le triste numéro d’assurance sociale qui nous est attribué à vie et permet à l’administration de nous contrôler sera remplacé par une plus " joyeuse " identité numérique, attribuée à la naissance et qui constituera de fait, le numéro par lequel on pourra aussi nous rejoindre, partout où que nous soyons, par téléphone cellulaire. Ce numéro étant attribué à vie, il sera facile à mémoriser. Cela fait un peu frémir, comme le " meilleur des mondes " d’Aldous Huxley? Vous avez tort, car ce numéro identitaire vous permettra aussi de régler partout vos dépenses grâce à votre téléphone numérique, de connaître votre dossier médical en cas d’urgence, etc. Et le téléphone reconnaîtra votre empreinte " digitale ", - c’est le cas de le dire! – ou vocale, pour s’assurer de l’identité de l’utilisateur. La puissance de cet interface pourra donc servir, comme toujours, le meilleur et le pire!

La vente aux enchères des fréquences par les gouvernements, comme cela se pratique désormais souvent, donne lieu à des achats de licences en milliards de $. C’est dire si ces marchés sont prometteurs! Grâce à un standard universel, qui finira par s’imposer et à des téléphones cellulaires de 3e génération - les 3G - offrant une large bande, la téléphonie mobile donnera un accès extrêmement performant à tous les services de plus en plus innombrables de l’Internet, et les frontières du possible reculeront encore.

Avons-nous donc découvert l’anneau ou la baguette magique, qui va permettre à l’homme de communiquer instantanément, partout dans le monde, de savoir, de dire, de commander, d’acheter et vendre, de s’amuser, d’obtenir l’aide, et bientôt de voter! Ça y ressemble! Du moins pour ceux qui auront de l’argent électronique en banque…

Voilà en tout cas le " prolongement technologique de l’homme " le plus puissant dont on puisse rêver en ce début de nouveau siècle. Et ce cellulaire magique sera certainement sculpté par de brillants ergonomes, pour qu’il s’adapte exactement à la forme de la main masculine, ou féminine.

La magie est donc à portée de notre main. Attention à ne pas perdre votre cellulaire! Ce serait comme perdre la vie...

À moins que votre cellulaire devienne capable aussi de… vous retrouver, si vous avez une petite puce émettrice greffée sous la peau, comme le propose et l’expérimente sur lui-même le britannique Kewin Warwick depuis 1998!

L’ange digital

La compagnie Applied Digital Technologies basée en Floride a mis au point en 1999 le Digital Angel. Cette puce électronique, ou mouchard, grosse comme un grain de riz, qui se place sous la peau, permettra d’être constamment en communication avec des systèmes de surveillance. On pourra ainsi veiller à votre santé, votre sécurité, ou contrôler vos déplacements. Le Digital Angel semble promis à devenir l’interface entre l’humanité et les réseaux électroniques, nous annonce ADS, la compagnie qui le commercialise et qui est convaincue que cette innovation est promise à un vaste marché. Big Brother vous regarde, annonçait George Orwell dans 1984.

De la mode de la diversification à celle de la convergence

La convergence est à la mode. Elle inspire les plans d’affaires des plus grandes compagnies, les fusions municipales, la mondialisation et même les nouvelles " sciences de la vie ". Elle suscite des investissements majeurs, financiers, politiques et même épistémologiques. Mais en quoi est-elle plus sûre que la tendance précédente, qui prônait au contraire la diversification?

Car il y a 20 ans, c’était bien la diversification qui était à la mode! Dans un cycle de crises à répétition, les grandes entreprises voulaient se protéger en ne mettant pas tous leurs oeufs dans le même panier. Elles faisaient donc des acquisitions réparties entre des secteurs nouveaux, profitables mais à risque, et des secteurs très conservateurs comme l’immobilier.

La diversification est encore aujourd’hui le modèle d’affaire du holding, du groupe japonais qui possède des compagnies dans une multiplicité de secteurs : bio-technologies, transports, agro-alimentaire, marques de voitures, téléviseurs, ordinateurs, aspirateurs et journaux ou chaînes de télévision.

La diversification a favorisé la vision de l’entrepreneur propriétaire financier, dont la crédibilité ne reposait plus sur une compétence de spécialiste d’un secteur particulier, mais sur ses talents de gestionnaire financier. Cette même idéologie était généralisée et se retrouvait tout aussi bien dans l’éloge de la pluridisciplinarité des sciences, par opposition à une tendance à la spécialisation des savoirs fragmentés et très pointus. Cette nouvelle façon de voir reflétait sans doute aussi la montée d’une conception plus large, plus internationale du monde et des affaires.

Plusieurs multinationales se sont maintenues comme telles; mais beaucoup d’autres, après des échecs retentissants de cette diversification, ont revendu ce qu’elles maîtrisaient mal.

Cette diversification résulta souvent aussi, il est vrai, d’un effort d’adaptation à l’accélération des changements. On a vu de grands groupes comme Seagram, leader mondial pour les spiritueux, et qui craignait une baisse des revenus, se tourner vers l’industrie du divertissement, de la musique et du cinéma et acheter les Studios Universal ou Polygram; ou une entreprise de téléphonie comme Bell Canada, dont le secteur voyait sa rentabilité menacée et qui perdait son monopole, acheter des journaux, des chaînes de télévision, voire considérer le Canadien de Montréal.

Le nouveau paradigme de la convergence

Aujourd’hui, la mode s’est donc inversée: on ne parle plus que de convergence. Ce nouveau paradigme domine partout : nous sommes désormais sous le signe de la globalisation, de la mondialisation et il est de bon ton de fusionner.

Le cas est particulièrement marquant avec les TMT – les Techno- Média- Télécoms.

Le coup d’envoi historique a évidemment été le rachat de Time Warner (12,6 millions de clients) par A.O. L. (25 millions d’abonnés) le 10 janvier 2000, approuvé aujourd’hui par la Federal Trade Commission. Cette même politique a été adoptée par Microsoft ou Disney, aussitôt suivis par tant d’autres, tels BCE, Rogers, Québécor au Canada ou Vivendi-Seagram-Canal+ en Europe.

On doit beaucoup cette idée de convergence aux technologies numériques. C’est en effet la première fois que toutes les technologies, de production, de post-production et de diffusion peuvent devenir un vaste champ de communications multimédia et interactives, commun à l’informatique, aux télécoms, à l’Internet, à la télévision, à la radio, au cinéma, au jeux vidéo, etc. Cette convergence technique permettrait de prendre le pouvoir sur des grands marchés internationaux, bref de créer des empires commerciaux, de réduire les coûts et de recycler les contenus. La chose est sérieuse, puisqu’on prévoit 1,2 milliard d’Internautes en 2003. Cela se traduit aussi dans le rêve américain d’une vaste zone de libre-échange en ligne, sans taxes pour le commerce électronique.

Le mythe de la convergence

La convergence trouve sa force imaginaire dans le mythe éternel de l’unité. Rien ne résume mieux cette tendance à la convergence quasiment magique que l’hyper-connectivité dans la vie domestique, grâce à des procédés comme Blue-tooth, qui nous offre le lien intelligent entre le toaster, l’eau du bain, la porte de garage, le contenu du frigidaire, la programmation télévisuelle, la veille médicale, la gestion financière, et la puce électronique greffée sous la peau.

Il y a cependant, en amont de cet univers de gadgets ou d’interfaces multifonctionnels, une idée de base très réaliste : un propriétaire de réseaux de diffusion souhaite avoir le plein contrôle sur de larges sources d’approvisionnement en contenus et en services, sans lesquels ses réseaux forts coûteux à développer et à maintenir n’auraient rien à offrir. Et réciproquement, un producteur de contenus et de services souhaite avoir un contrôle de propriétaire sur ses réseaux de diffusion.

En outre, il est nécessaire de grossir pour tenir sa place dans la compétition internationale et échapper à la chaîne alimentaire des prédateurs. Cela donne lieu à des concentrations, soit à caractère sectoriel (par exemple Wal-Mart (164 milliards $US), soit à caractère convergent.

Mais la convergence n’est encore de fait aujourd’hui qu’une vue de l’esprit limitée le plus souvent à une intégration financière de propriétaire, à un panier de fruits juxtaposés. L’intégration horizontale des réseaux entre eux et celle, verticale, des contenus et des réseaux est encore entièrement à bâtir! Et il s’agit là d’un énorme défi, à supposer même que ce soit réalisable.

La convergence est-elle possible?

Plusieurs n’y croient pas.

Ce qui est possible techniquement ne l’est pas nécessairement du point de vue commercial, car la technologie va plus vite que les usages sociaux. On ne peut croire que les marchés soient le produit direct et immédiat des changements technologiques. Il faut passer du couplage machine-homme à l’analyse plus fine de l’offre de service par rapport aux attentes du client.

L’illusion d’une intégration uniformisatrice du monde

Nous retrouvons cette même tendance forte jusque dans la politique des fusions municipales, dans les projets d’unification européenne, dans les diverses fédérations, dans la croyance en une mondialisation uniformisatrice et même dans la nouvelle idéologie scientifique. On parlait il y a 20 ans de l’extrême spécialisation nécessaire dans la recherche scientifique; et en même temps on tentait de compenser cette fragmentation du savoir par la multidisciplinarité. Aujourd’hui on parle au contraire de transversalité et de convergence des sciences. Le nouveau concept de " sciences de la vie " est le modèle par excellence de cette convergence, associant les bio-technologies, l’informatique, l’intelligence artificielle, la robotique, la chimie, la génétique (clonage, OGM), la médecine, l’agro-industrie, l’écologie humaine et animale, l’astrophysique, les nouvelles énergies et les nouveaux matériaux, etc.

 

 

 

 

Le cyberespace se présente à nous comme un espace-temps lisse, fluide et ludique

Les technologies numériques de communication semblent réaliser par excellence cette convergence, qui nous annonce une nouvelle puissance de l’homme sur son environnement. Le cyber-monde accomplit nos rêves les plus fous de puissance, dans un univers de gadgets qui prétend nous annoncer l’accomplissement quasi-ludique de la création de l’univers mis à la main de l’homme. L’espace-temps virtuel apparaît de plus en plus comme un espace fabuleux et soumis. Il a une texture étrange, ou plutôt, il n’a pas de texture. Il se donne immédiatement, dans sa totalité, comme une fluidité lisse et circulaire, sans résistance et neutre. Il n’y a pas de classe sociale dans le cybermonde, pas de riches ni de pauvres, pas d’obstacle. Rien ne doit s’y opposer au clic magique du cyber-homme. Le cyberespace est apolitique et résorbe toute objection. Il est un lieu magique de jeu et d’efficacité immédiate pour notre désir de puissance. Le téléphone cellulaire en est la baguette magique.

 

Convergence ou divergence?

La bataille de la convergence n’est pas encore gagnée technologiquement. La comptabilité des techniques est loin d’être établie! Et la convergence n’a d’avenir commercial que si elle apprend paradoxalement à reprendre en compte la diversité et les spécificités des industries et des technologies, des médias et des cultures et cesse de tout simplifier dans un élan naïf de pensée magique.

Ainsi, il est illusoire de prévoir reprendre et diffuser les contenus des journaux sur les écrans de téléphone cellulaire. Cela coûterait une fortune de repenser le format, les logiciels d’affichage et de recherche, le design, pour adapter les contenus au téléphone. Et sauf pour certaines informations de type utilitaire, cela ne correspondra probablement pas à la demande du marché avant longtemps.

De même les projets de Web-TV sont très problématiques, tant est grande l’opposition entre les médias TV (média de flux, proposant la consommation passive et collective, le plaisir) et l’Internet (média de stock impliquant la pro-activité individuelle, le travail, la difficulté). Il est régressif d’appliquer les modèles de la TV à l’Internet et naïf de vouloir transformer la TV en Internet. Il n’est pas plus censé de faire de la télévision sur Internet que du cinéma au théâtre, ou de l’Internet à la télévision, ou de la radio à la télé. Ces industries et ces médias ne concernent pas les mêmes publics, ni les mêmes usages sociaux, ni les mêmes contenus, ni les mêmes journalistes, même si le tout est numérique. Contenus, esthétiques, programmation, publics et journalistes sont différents. Le numérique n’y changera rien. Même dans les industries toutes numériques, l’avenir est dans la recherche des vertus spécifiques et différentielles de chaque média.

Le futur se fond dans la vitesse accélérée de l’instant présent

Mais cette fois, la vitesse est devenue l’attribut même du temps social contemporain.

Le chef d’entreprise sait que les technologies numériques vont remodeler le marché dans moins d’un an, mais il ne sait pas dans quel sens. Il sait que la moitié des technologies ou des croyances sera obsolète d’ici un an, mais il ne sait pas quelle moitié! Il doit décider vite, en raison de la compétition, pour se placer stratégiquement, mais il ne sait pas où. Le jeu devient extrêmement dangereux, car les investissements qu’il faut placer sur le tapis vert sont de plus en plus importants. La grande roue tourne vite. Et les actionnaires le guettent et ne lui laissent pas de droit à l’erreur. Ils suivent quotidiennement à la Bourse l’évolution de leurs actions et paniquent vite à chaque coup de yoyo. Les innovations technologiques porteuses de profits potentiels se succèdent et changent de cap à tout instant comme un grand vent instable sur l’océan Internet. Bill Gates, nous dit que pour penser bien, il faut désormais penser vite, appliquant à l’esprit humain les vertus requises pour les ordinateurs. C’est penser un peu vite, assurément, mais l’effet de mode est contraignant. Le philosophe doit-il aussi entrer dans cette course de vitesse? Et pensera-t-il mieux parce qu’il pensera plus vite?

Le récit mythique des origines ou des destinées du monde, qui se déroulait toujours dans la durée, dans un temps mesurable, qu’il soit cyclique ou orienté, ne trouve plus sa place pour se déployer dans ce temps immédiat. Il tend à disparaître et se perdre au profit d’un temps présent accéléré, qui le comprime en identifiant le futur à la vitesse et le rapproche ainsi de l’actualité, le fond dans l’instant présent.

Ericson et Swatch ont inventé pour le Web un horaire universel, le même partout, permettant aux utilisateurs de synchroniser leurs connections. L’Internet Time n’est plus celui de Greenwich. Il donne partout simultanément dans le monde la même heure universelle. Les 24 heures des fuseaux horaires traditionnels sont redécoupés en 1000 beats, de chacun 1’ 26,4’’ , permettant de nous synchroniser sur notre nouvelle montre ou sur notre écran de cellulaire, pour pouvoir être tous en même temps par exemple sur Internet à l’heure 80, à une fête de lancement d’un nouveau produit Éricson. Il n’y a plus qu’à adapter notre horloge biologique avec une puce électronique pour être enfin tous ensemble à l’heure du nouveau cybermonde global. N’est-ce pas mieux que la calendrier révolutionnaire?

Et l’année Web se compte désormais plutôt par périodes de 6 mois, voire de 3 mois, pour tenir compte du rythme des changements.

Le temps va plus vite que notre conscience et semble nous enlever tout loisir d’élaborer un nouveau récit mythique, pour soutenir notre projet d’aventure humaine.

Je ne doute pas cependant que nous adoptions bientôt une nouvelle formulation mythique, qu’elle soit catastrophique et tragique, à la manière de tant de discours de sectes qui se multiplient pour nous annoncer la fin prochaine du monde, ou prometteuse d’un achèvement de notre pouvoir humain, comme nous le disent la science et la technologie actuelles.

Le cybersurhomme et la re-création du monde

L’idéologie de la techno-science contemporaine nous le redit tous les jours : le sens que le surhomme - devenu cyberhomme et citoyen du cybermonde - donnera à sa condition et à la re-création du monde qu’il complète et perfectionne sans répit, c’est donc celui de la puissance humaine elle-même. Non plus la puissance de la Nature, ni la puissance de Dieu, auxquelles l’humanité s’était soumise, ni celle de l’Homme individuel (héros bourgeois), mais celle de l’Humanité collective, fondatrice des valeurs et du sens ultimes de l’univers.

Les installations interactives des artistes contemporains illustrent étonnamment le mythe. Elles nous proposent d’agir à distance sur des environnements, des images ou des sons, en soufflant sur un micro, ou en levant les bras; de faire pousser devant nos yeux des jardins virtuels aléatoires en touchant quelques plantes réelles, qui transmettent l’électricité de notre corps à un ordinateur; de faire voler des papillons paradisiaques sur un écran et de créer de la musique en dansant sur un tapis tactile. Le public est ravi ou enchanté par l’expérience euphorisante et esthétique de cette nouvelle forme d’art, tout à la fois accessible, distrayante et qui égale la magie.

La fin du monothéisme

Le culte de la Nature était polythéiste. Celui de Dieu est devenu monothéiste. Mais la classe moyenne contemporaine, qui base sa vision du monde sur les nombres et les statistiques, n’a plus aucune raison de promouvoir une croyance monothéiste. Elle croit plutôt à une aventure humaine collective, qui lie tous les individus, et qui prône la mondialisation de l’espèce humaine. Les nombres, qui dominent notre nouvelle image du monde, sont par nature pluralistes et imposent les statistiques et l’uniformité, au détriment des cas individuels ou de toute singularité. Ce sont les masses qui font le monde ce qu’il est. La valeur individuelle tend à s’y perdre et la techno-science du XXIe siècle exclue toute croyance monothéiste. Elle en annonce la fin.

Les jeux, le divertissement, l’infantilisme et le caprice

À bien des égards, il semble que ces valeurs se partagent aujourd’hui entre des principes moraux de justice, de paix ou d’équité, hérités de notre humanisme traditionnel, et des désirs un peu enfantins de pouvoirs magiques, que les nouvelles technologies permettent de plus en plus de concrétiser : puissance de se déplacer ou communiquer rapidement et n’importe où, abondance de biens de consommation, pilules de jeunesse ou de virilité, distractions et jeux de toutes sortes et notamment de puissance, contrôle des naissances ou clonage, contrôle de l’environnement et gadgets à tout faire.

Les opérations de guerre high-tech, que des généraux américains comparaient en parlant de l’Irak ou de la Serbie, à des jeux Nitendo, allient CyberProméthée qui s’amuse tragiquement et l’instinct de destruction de Thanatos.

Bien entendu, ces valeurs sont appelées à changer à l’avenir. Mais leur infantilisme actuel, et l’essor de l’économie du divertissement, au détriment de valeurs fondées sur un sens moral ou un but plus élevés, nous apparaissent comme l’expression même du désir ou fantasme de pouvoir de l’enfant au stade du carré parental. Prométheos est bien, avec Éros et Thanatos, le troisième instinct que développe l’enfant dans la scène familiale évoquée par Freud. Et bien entendu, les rivalités que Freud a décrites entre le fils et le père, la fille et la mère, et entre les enfants eux-mêmes, se mêlent au désir de pouvoir et aux caprices de l’enfant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21 - LE MIROIR IRONIQUE…

C’est seulement quand il ne se prend pas au sérieux, que le rationalisme parle bien.

La science plus créatrice que l’art

La science moderne a revendiqué la blouse blanche, la recherche expérimentale et l’objectivité universelle. Elle a imposé au nom d’un rationalisme érigé en dogme un certain puritanisme de la pensée déductive et s’est éloigné avec une dignité de vierge offusquée de l’imaginaire des artistes et des poètes. Elle s’est enfermée dans ses laboratoires et coupé de la vraie vie. Absorbée par son propre narcissisme, indifférente à l’opinion publique, elle s’est tout simplement distancée de la culture.

Nous tentons donc aujourd’hui un effort considérable pour lui redonner sa place dans la culture et dans la vie sociale.

Ses avancées fulgurantes nous y obligent d’ailleurs, car le clonage des tissus humains, le réchauffement de la planète, les organismes génétiquement modifiés, le déchiffrage du génome humain et les défis de l’intelligence artificielle sont devenus des sujets incontournables de débats politiques et sociaux, qui ne nous permettent plus de laisser la science aller toute seule; surtout quand le profit commercial devient le principal moteur de recherche dans une course internationale aux " brevets sur la vie ".

Les médias engagent donc de plus en plus quotidiennement un débat avec les chercheurs sur les valeurs et les enjeux qui se jouent dans l’aventure scientifique. L’ennuyeuse éthique est même redevenue une préoccupation à la mode. Voilà bien tout un paradoxe que cette remise en perspective de la science, sous l’angle de la création, de l’imagination scientifique et de sa place de plus en plus centrale dans notre vie culturelle.

Retour de la science vers l’art

Les chercheurs le disputent désormais aux artistes dans leur goût de l’aventure et du risque. L’astrophysique ou la physique quantique ressemblent de plus en plus à des poèmes surréalistes et le Livre de la vie du déchiffrage génétique invoque un Dieu passionné d’alphabets et d’informatique! Les scientifiques contemporains sont même aujourd’hui plus souvent à l’avant-garde de notre nouvelle image du monde et de notre nouvelle sensibilité que bien des artistes.

 

La mythanalyse

La crise de la psychanalyse et l'avènement de la mythanalyse sont des symptômes du passage de la société bourgeoise et individualiste à la société de classe moyenne. La mythanalyse cultive le même champ que la sociologie, mais change de stratégie, d'idéologie et de récit.

La mythanalyse travaille sur la surface sociale; elle n'approfondit pas, mais elle cherche les corrélations, les interférences, les ensembles, les associations; elle tricote à l'endroit, à l'envers les mailles sociales, les informations, les idées, les événements, les émotions, selon le désir et la nécessité.

Elle ne veut plus rien savoir des règles de démonstration, ni des appareils d'érudition. La mythanalyse est une danseuse. Elle zappe sur les surfaces et surfe sur les vagues. Elle est nomade. Elle est polythéiste. Elle n'est pas une science. Elle est un miroir ironique et dansant, qui dénonce les illusions qui s'y mirent.

Hygiène de la pensée

La mythanalyse est rationaliste sans y croire, et joueuse aussi, critique et auto-critique, ironique, désinvolte, mélangeuse de styles et de références, mais engagée aussi dans les débats, qui mettent en cause l'injustice et l'avenir.

Elle tente de montrer les li-mythes du rationalisme, qui cachait trop son jeu, avec ses airs d'attaché-case. Fantasme et idéologie, désir de liberté, de lucidité, d'intelligence, le rationalisme a pris aussi figure institutionnelle de machine à vérité et à sous.

Kant, Nietzsche, Lacan

Il est difficile d'être aussi sérieux et légaliste que Kant, quand on aime la vie.

Kant et Nietzsche: la mythanalyse a aimé Zarathoustra aussi.

Et Lacan. La mythanalyse ne clarifie pas la réalit